Part 8
[152] _Journal de la cour et de la ville_, 12 mai 1791.
C'est, en somme, ici la vie factice et bruyante de toutes les filles publiques, de quelque régime qu'elles soient. Le débauché s'en aperçoit bien vite quand sa conquête le mène vers le garni destiné aux amoureux ébats. Ces garnis «à peu près dégarnis», ce sont là-haut «des mansardes perdues dans le dédale des larges corridors, aux étages derniers, par delà les salons somptueux où règne le dieu Plutus, où tourne la roulette[153]». Dans ces soupentes louées à des prix extravagants, c'est la misère banale et sale, la crasse des parquets que tachent les eaux de toilette, où gisent les oripeaux de ce luxe de foire et de théâtre qui parade sous les galeries, le délabrement des meubles de hasard, chaises boiteuses, tables branlantes, les mauvais tapis élimés et le lit trop fatigué avec ses draps douteux, ses oreillers fripés, le lit où on passe. On ne fait que passer là, en effet, et le plaisir pris, le facile conquérant se hâte, dégringole hâtivement les larges escaliers de pierre où montent d'autres couples, où crient d'aigres disputes, de rauques discussions de voix éraillées, il se hâte d'aller respirer l'air pur, large et sain. Et la foule est là qui le happe à la descente, l'entraîne et l'engloutit dans son énorme tourbillon, l'emporte dans sa vague.
[153] L. Augé de Lassus, _La Vie au Palais-Royal_, Paris, 1904, p. 102.
Ce n'est pas avec cette désillusion que sort, du boudoir de la femme du monde, celui qui fut assez fortuné pour contenter son appétit. Celle-là loge somptueusement dans un de ces anciens hôtels abandonnés par les émigrés. Dans les salons des douairières parties vers l'exil germanique ou la misère des logis de Londres, se tient aujourd'hui la cour galante des nouvelles déesses de la mode. Là, c'est le luxe réel des beaux meubles, des tapis aux tons charmants, des chambres ornées avec goût. La domesticité sait se souvenir qu'elle fut aux ordres des ci-devants. Tel est le décor où vivent des femmes comme Latierce, Saint-Maurice, la Sultane ou l'Orange. Ce sont les bonnes hôtesses où il convient d'oublier le débraillé jacobin pour faire montre des belles manières auxquelles les femmes délicates ne sauraient moins faire que de se montrer sensibles. Si, dans la journée, à l'heure chaude, elles se prélassent à l'ombre des arbres du Jardin-Egalité, c'est moins pour recruter le riche étranger ou le naïf provincial que pour prendre leur part du spectacle animé qu'offrent Les Galeries. Nonchalamment étendues sur le dossier des chaises, elles goûtent la fraîcheur de la verdure, dissertent avec élégance des faits du jour, et fi! des affreux cortèges en marche vers la place de la Révolution! Elles laissent ce plaisir aux poissardes et aux filles publiques du Camp des Tartares.
Un voyageur allemand a laissé d'une de ces femmes, de la plus célèbre sans doute, la Bacchante, un portrait qui mérite de ne point être oublié. «C'est une femme grande, brune, dit-il, à la taille élancée, avec des yeux d'amazone et une chevelure d'une abondance que je n'avais encore jamais vue. Ses cheveux noirs comme l'ébène frisent naturellement; ils couvrent à volonté son sein et ses épaules, et son chignon est si épais qu'il laisse à peine voir son cou. Elle est plus grasse que maigre, mais bien faite et régulièrement proportionnée, avec de petites mains et des bras ronds potelés, la figure pâle, les dents blanches, la bouche petite, la toilette toujours nouvelle, toujours pleine de goût[154].»
[154] _Ueber Paris und die Pariser_, von Friedrich Schulz; 1790, signalé par E. et J. de Goncourt, _vol. cit._, p 226.
Lecteur du petit Almanach érotique, si ton désir s'arrête sur cette splendide créature, consulte ta bourse. Elle est plate? Cette fille-là n'est pas pour toi, et tu auras la Blonde Elancée pour un peu moins de dix livres.
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S'il faut en croire l'inspecteur Le Breton[155] qui décidément fréquente beaucoup ce mauvais lieu, le Palais-Egalité n'est pas que le refuge des seules filles publiques. C'est à l'époque où elles sont aux abois. On ne consent à les loger au Palais-Egalité que si elles justifient d'une profession non déshonorante. C'est là une singulière prétention, car sans filles publiques que deviendrait la Maison-Egalité (le mot «palais» sentant trop son ancien régime)? Dans l'instant que les filles se sentent menacées dans leur tranquillité commerciale, surgissent des concurrents d'un genre quelque peu plus équivoque. «On dit que à présent, écrit le policier, le jardin est le réceptacle et le rendez-vous des pédérastes.» Il est difficile d'apporter quelques éclaircissements dans cette affaire. Le Breton est le seul policier qui ait signalé la chose. Persista-t-elle? On ne sait, mais on peut, avec raison, croire que Cythère leva, en la circonstance, le bouclier contre Sodome et que celle-ci se réfugia prudemment en d'autres lieux. Peut-être choisit-elle cette fameuse allée des Soupirs, triste objet du courroux et des indignations des policiers? Là, comme aux rotondes du jardin, «des femmes tous les soirs sures les neuf et dix heures cometent les infamies les plus dégoûtantes[156]». Le récit détaillé de ces infamies est à jamais perdu pour l'histoire, l'inspecteur Monti ayant reculé à les décrire dans son rapport, mais quiconque tenta, de nos jours, de respirer la fraîcheur nocturne des Champs-Elysées, aux chaudes ardeurs de thermidor, peut aisément imaginer quel genre de distractions offrait cette langoureuse allée des Soupirs, au joli nom[157]. Ces mêmes scènes anacréontiques devaient, plus tard, se renouveler dans les jardins «à l'anglaise» de l'ancienne Folie-Boutin, rue Saint-Lazare, devenue, moyennant un loyer de 12 000 francs, le jardin de Tivoli. C'est là du moins ce qu'affirma, à l'époque, Grimod de la Reynière qui n'appréciait pas que les plaisirs solides de la table. Les propriétaires de Tivoli, peu jaloux de ravir ces aimables lauriers au Jardin-Egalité, protestèrent, et Grimod de la Reynière répondit en ces termes. Le morceau est joli:
[155] Rapport de police du 10 pluviôse an II (29 janvier 1794); _Archives nationales_, série W, carton 191.
Cette spécialité de l'amour avait, au début de la Révolution, inspiré quelques pamphlets dont voici les titres exacts, fidèlement transcrits: _Etrennes aux fouteurs démocrates, aristocrates, impartiaux, ou le calendrier des trois sexes, almanach lyrique orné de figures analogues au sujet, Sodome et Cythère_; et se trouvent plus souvent qu'ailleurs dans la poche de ceux qui les condamnent, 1790, in-12º, 44 pp.; _Les fouteurs de bon goût à l'Assemblée nationale_, in-8º, 8 pp.; _Les Enfants de Sodome à l'Assemblée nationale ou députation de l'ordre de la Manchette aux représentants de tous les sexes pris dans les soixante districts de Paris et de Versailles y réunis_; à Paris, et se trouve chez le marquis de Vilette, grand commandeur de l'ordre, 1790, in-12º, 71 pp.
[156] Rapport de police du 4 pluviôse an II; _Archives nationales_, série W, carton 191.
[157] Ce n'était pas le premier scandale qu'on devait au sodomisme. Quelques années auparavant, en 1788, l'ambassade envoyée à Paris, par Tippou-Sahib, avait montré de quelle manière se traitaient ces sortes d'affaires galantes. Des personnages de la suite des ambassadeurs avaient poussé ces aventures à l'orientale. «Il avait fallu, écrit M. Victor Tantet, arracher un petit domestique français d'une quinzaine d'années des mains de l'un d'eux, jeune homme qui avait l'aspect d'une femme et qu'on avait beaucoup remarqué à Versailles pour cette apparence. Comme l'autre se montrait indocile, il avait voulu l'étrangler. On rendit l'enfant à sa mère, une brave coutelière sans malice qui, très fâchée de cette incorrection et ignorante des dessous de l'affaire, réclamait très fort une indemnité.» Victor Tantet, _L'Ambassade de Tippou-Sahib à Paris, en 1788_, d'après les papiers des archives du ministère des colonies; _Revue de Paris_, 15 janvier 1899.
Quelques-uns se sont élevés contre ce qu'ils ont appelé l'indécence de mes observations sur Tivoli. Ils ont prétendu que c'était faire passer Tivoli pour un mauvais lieu que de révéler ainsi les écarts dont les bosquets sont quelquefois témoins, qu'enfin le grand nombre de lampions et de baïonnettes dont ses bosquets sont garnis y rendaient impossible toute espèce de fornication. Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit. Nous remarquerons seulement que, en fait d'observations, nous ne parlons jamais que _de visu_, parce qu'un observateur ne peut s'en rapporter qu'à ses propres yeux. Quant à ces actes eux-mêmes, dont la révélation blesse si fort l'austérité farouche de ces censeurs impuissants, nous sommes assurément bien loin de les approuver; mais les hommes sensés conviendront que si, depuis dix ans, le peuple français s'était borné à des crimes de cette espèce, la grande nation en serait un peu plus heureuse et que, à tout prendre, aux yeux du Dieu juste et bon, dont l'indulgence voile et pardonne nos erreurs, l'infraction au sixième commandement est peut être le forfait le plus léger dont l'humaine faiblesse puisse se rendre coupable[158].
[158] _Le Censeur dramatique_, tome IV.
Ne peut-on pas, au nom de ces charmantes raisons, absoudre l'allée des Soupirs de tous les crimes dont la chargent si lourdement les sévères policiers, aux observations desquels ne suffit pas le vaste champ de l'esprit public?
Aussi tolérante qu'elle fût aux écarts des filles du Palais-Egalité, la Commune dut, à maintes reprises, prendre des mesures contre leur débordement. Mais arrête-t-on les flots d'une mer? C'est pourquoi la garde nationale fut conviée à opérer, sous la conduite des commissaires de police des sections, des rafles. On voit que le procédé n'a rien de neuf. Et la chasse commença dans le jardin plein de femmes de mauvaise vie[159]. Le 1er ventôse, Dugast signale une expédition de ce genre. Les gardes nationaux et les gendarmes investissent les cafés, les salons de jeu et les galeries. «Il en est résulté l'arrestation de plusieurs individus et de quelques femmes publiques[160].» Ces individus nous les avons déjà rencontrés dans les «pétie bouzin» signalés par Pourvoyeur. Presque coup sur coup, les rafles se succèdent. C'est encore Dugast qui écrit que, dans des souterrains où on dansait, on a dispersé les danseurs. Ce n'est pour eux qu'une mauvaise heure rapidement passée, car «aujourd'hui le bal a repris de plus belle et l'on a dansé jusqu'à onze heures du soir[161]». Quelquefois ces rafles n'ont pas l'air de viser spécialement les filles publiques. Elles semblent, au contraire, les dédaigner pour les suspects. Cela étonne singulièrement Monti, le 7 ventôse:
[159] Rapport de police non signé (copie); _Archives nationales_, série W, carton 124, pièce 6.
[160] _Archives nationales_, série W, carton 112.
[161] Rapport de police du 3 ventôse an II (21 février 1794); _Archives nationales_, série W, carton 112.
Sur les huit heures du soir la force armée avec des comisaires de la section de la Montagne[162] ont fait la visite de plusieurs caveaux ou lon donne à boire au cidevant palais-royal tant pour les militaires que pour les gens suspects. Ils ont amenné plusieurs particuliers. Ils auraient dû arrêter aussi les filles publiques qui vont là, car l'on nignore pas quelles y sont en assés grande cantité[163].
[162] «Cette section se tenait en 1792, dans l'église Saint-Roch, et comprenait 2.400 citoyens actifs. Elle s'est appelée _Section du Palais-Royal_, de 1790 à 1791; _Section de la Butte des Moulins_, de 1792 à 1794; _Section de la Montagne_, en 1794; _Section de la Butte des Moulins_, de 1794 à 1812; _Quartier du Palais-Royal_, depuis 1813.» Mortimer-Ternaux, _ouvr. cit._, tome II, p. 418.
[163] _Archives nationales_, série W, carton 112.
Oubliées le 7, les filles sont traquées à nouveau le 19. Cette fois, la rafle semble avoir été plus sérieuse, ainsi qu'en témoignent les observations de Charmont:
L'invasion que l'on a fait ces jours derniers au palais égalité a fait peur aux femmes public elle reflue vers le midi de la capitalle au point qu'hier encore les rues en étoient remplis et ce jusqu'à minuit et dont on a pris plusieurs[164].
[164] Rapport de police du 22 ventôse an II (12 mars 1794); _Archives nationales_, série W, carton 112.
Mais qu'elles se rassurent, les nymphes pourchassées! La Gironde luttant contre la Montagne, la débâcle des Dantonistes abattus à l'aurore du radieux germinal, la crapule thermidorienne serrant à la gorge les jacobins, tout cela les laissera au second plan, à leurs galeries, à leur commerce, à leurs petites affaires. Quand la Commune aura des loisirs,--et la guillotine ne lui en laisse guère en 93 et 94!--alors seulement on songera à elles. En attendant, qu'elles raccrochent, puisque c'est leur métier, et qu'elles le font avec une si chaleureuse et méritoire ardeur.
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Qui songe au plaisir ne pense guère à la politique. C'est pourquoi les royalistes ont fait un mauvais calcul en plaçant, sous le patronage des filles publiques du Palais-Egalité, un si grand nombre de leurs libelles contre-révolutionnaires. Il ne s'agit point de plaisanter, il importe de prouver. Cette littérature politico-érotique ne prouve rien, sinon l'inconscience d'un parti. Qu'on descende à tels écrits pour défendre une cause, voilà qui ne prouve guère en sa faveur. Mais de tout cela, les prostituées des Galeries de Bois étaient certes bien innocentes, et la _Requête des demoiselles du Palais-Royal aux Etats-Généraux_[165], par exemple, que démontre-t-elle? sinon que voilà beaucoup d'esprit perdu pour peu de chose.
[165] Paris, 1789, in-8º, 8 pp.
Comme pour les almanachs érotiques, nous ne pouvons guère songer ici à énumérer toutes ces brochures qui durèrent ce que dure un éclat de rire, mais quelques-unes se rattachent si étroitement à notre sujet que nous estimons curieux de les citer, en respectant toujours scrupuleusement ce que leurs titres peuvent avoir de gaillard ou d'outrancier. A cette requête, déjà citée, des _Demoiselles du Palais-Royal aux Etats-Généraux_, répondit une brochure écrite dans le même esprit: _Réponse des Etats-Généraux aux demoiselles du Palais-Royal, par Hercule, secrétaire des Etats-Généraux qui se tiennent sur le boulevard_[166]. Une troisième brochure vint clore ce débat où la prostitution ne servait que de prétexte à de moins polissonnes arguties: _Ressource qui reste aux demoiselles du Palais-Royal, en suite de la réponse des Etats-Généraux à leur requête_[167]. C'est bientôt à l'Assemblée nationale, que s'adresseront les brocards et les épigrammes du goût que les titres des brochures seuls font présumer. Voici _la Réclamation des courtisanes parisiennes, adressée à l'Assemblée nationale concernant l'abolition des titres déshonorants, tels que garces, putains, toupies, maquerelles, etc., etc., etc._[168] dont la question de l'abolition des titres féodaux sert de prétexte; _la Requête des filles de Paris à l'Assemblée nationale_[169], par M. Baret, et dont le succès exige deux éditions; la _Pétition des 2 100 filles du Palais-Royal, à l'Assemblée nationale_[170], qui espère donner le change en s'augmentant de noms et d'adresses fantaisistes. Cette politique d'un genre spécial montera--du moins elle le tentera--jusqu'à la Convention avec la cynique _Pétition des citoyennes du Palais de l'Egalité ci-devant Palais-Royal à la Convention nationale_[171], et le nombre de ces brochures pourra, avec succès, rivaliser avec celui des listes d'adresses et de noms de la galanterie. Ce sera une fantaisiste _Ordonnance de police concernant les putains de Paris et principalement celles du Palais-Egalité_[172], anonyme naturellement; les _Déclarations des droits des citoyennes du Palais-Royal_[173], auxquelles riposteront la dénonciation de la _Grande et horrible conspiration des demoiselles du Palais-Royal contre les droits de l'homme_[174], par Madelon Friquet, aimable pseudonyme qui cachera, peut-être, quelque rédacteur des _Actes des Apôtres_. Encore, le _Catéchisme des filles du Palais-Royal et autres quartiers de Paris à l'usage de tous les citoyens et citoyennes actives, avec les détails des services politiques et secrets qu'elles ont rendu à la Révolution_[175], ou le mordant _Nous devenons capricieux comme les filles entretenues_[176]. Et puisqu'il faut convenir que la politique fait du tort aux filles, on nous donnera,--et le titre sera la morale de cette politique à la banqueroute,--_C'est foutu, l'commerce ne va pas_[177].
[166] Paris, 1789, in-8º, 7 pp.
[167] Paris, imprimerie de Grangé, in-8º, 8 pp.
[168] Paris, s. d., in-8º, 8 pp.
[169] Paris, imprimerie de Blanchon, in-8º, 7 pp.
[170] Paris, chez la veuve Macart, rue Neuve des Petits Champs, au dessus du chaircuitier, au coin de la rue de Ventadour, l'an Ier de la Liberté, 1790, in-8º, 11 pp.
[171] Chez les marchands de nouveautés, in-8º, 16 pp.
[172] Paris, l'an de la vérole, in-18º.
[173] Paris, in-8º, 7 pp.
[174] Imprimerie de Girard, in-8º, 8 pp.
[175] De l'imprimerie réginale de Cythère, 1790, in-8º, 16 pp.
[176] Cité par M. D... s (Deschiens), avocat à la Cour royale de Paris, _Collection de matériaux pour l'histoire de la Révolution de France depuis 1787 jusqu'à ce jour_; _bibliographie des journaux_; Paris, Barrois l'aîné, libraire, rue de Seine-Saint-Germain, nº 10; 1829, p. 75.
[177] Imprimerie de la Petite Rosalie, au Palais-Royal, 1790, in-8º, 7 pp.
A quoi bon prolonger ces énumérations? Le lecteur aura compris le rôle de la contre-révolution dans cette guerre de libelles où les filles publiques ne servirent, en réalité, que de prétexte. Ce n'est pas à ce rôle qu'elles aspiraient dans la tourmente qui les enveloppait et les épargnait, et c'est les faire mentir que de les associer à cette littérature. Celle des almanachs suffit à leur gloire.
A quoi bon leur demander plus? Leur rôle, c'est d'animer le Palais-Egalité de leur grâce apprêtée, de leur élégance un peu criarde, de leur beauté équivoque et fardée. Grâce à elles, le passant oublie la tragédie qui secoue le pavé de Paris, lance la France aux frontières et heurte les partis dans les plus formidables duels que l'histoire ait pu enregistrer. Dans ce décor de pourpre vive où se dresse la Fille à Guillotin, la Fille publique du Palais-Egalité mène le cortège balancé, la théorie souriante des Vénus des carrefours, des Aphrodites vénales pour qui il n'est d'autres lois que celles du plaisir et de la volupté. A leur suite, elles entraînent cette foule vociférante, pressée, enfiévrée des amants innombrables, les guillotinés de demain, les héros de l'avenir, rués à la luxure comme à la suprême espérance de leur furieux destin. La crainte, le danger, la peur, la mort enfin, tout cela bouscule, talonne le grand troupeau libertin qui portera peut-être demain sur l'échafaud terroriste des têtes tièdes encore des derniers baisers achetés aux Galeries de Bois.
Enlevez à la Révolution ses guillotines, vous retirez au lupanar du Palais-Egalité un millier de ses prostituées[178].
[178] Nous signalons ici sur le Palais-Royal, et la prostitution à qui elle donna asile, quelques ouvrages que le curieux consultera avec intérêt: _Le Palais-Royal, ouvrage anti-philosophique composé dans un voyage fait clandestinement à Paris en 1789 (Les Filles de l'allée des Soupirs--Les Sunnamites--Les Converseuses)_; à Paris, au Palais-Royal et puis un peu partout même chez Guillot, 3 vol. in-12, 1790.--P. Cuisin, _Les Nymphes du Palais-Royal, leurs moeurs, leurs expressions d'argot, leur élévation, retraite et décadence_; Paris, in-18, 1815 (avec une planche coloriée).--Lepage, _Dictionnaire anecdotique des nymphes du Palais-Royal et autres quartiers_; Paris, in-12, 1826. (L'édition fut à peu près complètement détruite par l'auteur en décembre 1826.)
III
Les modes féminines au Palais-Egalité.--Le prospectus de la citoyenne Lisfrand.--De l'agrément que peut offrir pour un galant pressé la «redingotte à la Thessalie».--Les boucles d'oreille à la guillotine.--Les élégances de la Terreur.
A Paris, dès le premier jour, Tout vieillit aux yeux de la mode; Tout s'use, excepté la méthode D'aimer sans avoir de l'amour...[179]
[179] _Almanach des modes et de la parure._
C'est pourquoi, au Palais-Egalité, si la faveur des filles publiques ne diminue guère, celle des robes, des chapeaux subira des éclipses, réflétera les opinions du moment avec une diversité qui n'aura d'égale que celle de la politique. Car il en est ainsi, la politique, qui n'aura guère d'influence sur le tarif des nymphes, en aura une, profonde, tenace, sur leurs modes. N'est-ce pas à un événement politique qu'on devra, au début de la Révolution, des modes «couleur sang de Foulon» chez les marchands du Palais-Royal[180]? Qui l'aurait cru? La mort du contrôleur général des finances fournissant à la mode un élément nouveau! «En se contentant d'examiner la coupe des vêtements, dit Carlyle, cette futile chose si visible, on pourra en déduire une foule d'autres choses qui ne se discernent pas aussi facilement[181].» Rien de plus vrai. Ces coiffures _aux charmes de la liberté, à la nation, à la sans redoute, à l'espoir_[182] ne disent-elles pas que sur les ruines de la Bastille l'aurore de la liberté française s'est levée? C'est là ce qui se porte en 1789. Aux coiffures _à la sacrifiée, à la lucarne, à la victime_, ne reconnaissez-vous pas celles qui seront en faveur en fructidor an II? Dès 1787, le costume féminin s'est simplifié. Les majestueux paniers ont été abandonnés pour les _pierrots_[183]. Les jupes serrées remplacent les ampleurs exaspérées par les vertugadins, chers au grand siècle.
[180] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, p. 106.
[181] Thomas Carlyle, _The French Revolution; a history_; London, 1888.
[182] _Prospectus du sieur Depain, auteur de ces coëffures, avec privilège du Roi, rue Saint Honoré au coin de celle d'Orléans au premier au dessus du café du Grand Balcon._
[183] _Souvenirs du baron de Frenilly, pair de France... déjà cit._
Les événements vont se charger de créer des modes nouvelles, s'adaptant à l'opinion politique qu'il convient d'avoir. On ne saurait raisonnablement porter, en 1793, mieux que des _habillements à la républicaine_, _des caracos à la sultane_ ou _à la cavalière_[184], qui témoignent, par le tricolore de leurs étoffes, du civisme le plus pur. L'été découvre, grâce à eux, les gorges gonflées, montre au regard la naissance des belles poitrines tièdes privées de la poudre de riz, car il convient de ne point user de farine quand le peuple manque de pain. Qui cache est suspect, aussi,
Grâce à la mode On n'a rien d'caché, On n'a rien d'caché, c'est plus commode!
[184] _Journal de Paris_, 19 octobre 1793.