Part 17
Mais il avait à faire expier à la royauté abattue ses longues années de prison, et la politique lui fournit le moyen de déclamer contre les «tyrans et leurs suppôts». La section des Piques (ancien quartier de Vendôme) l'avait élu comme secrétaire, et il s'y montrait parmi les non moins fougueux. Quand, au lendemain de l'assassinat de Marat, on plaça au bureau du Comité de la section le buste de l'Ami du Peuple tombé sous le couteau de la fille Corday, le citoyen de Sade l'orna d'un quatrain de sa façon:
Du vrai républicain unique et chère idole, De ta perte, Marat, ton image console. Qui chérit un si grand homme adopte ses vertus. Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus[332].
[332] Publié par Taschereau, _La Détention du marquis de Sade; Revue Rétrospective_, tome I, 1833, p. 257 (_note_).
Il rédigeait, en outre, des pétitions, des réclamations, des motions, tout en tenant un certain train de maison.
Il habitait alors un fort bel appartement rue Neuve-des-Mathurins[333], nº 871, qu'il quitta pour la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, où une femme inconnue et sur laquelle on manque de renseignements cohabitait avec lui. Il la nommait Justine dans l'intimité.
[333] C'est l'adresse que donne une lettre du 16 mars 1793 adressée aux Comédiens Français et conservée aujourd'hui dans les archives de la Comédie-Française.
Vers la fin de l'an II, le 6 décembre 1793, cette vie, en somme tranquille, fut troublée. Pour un motif encore mal connu, le citoyen Sade était devenu suspect. On l'enferma aux Madelonnettes[334] qu'il quitta bientôt pour les Carmes et la prison de Picpus. Cette fois, la détention fut courte. On le trouve libéré en octobre 1794, et pendant sept ans, il jouira, pour la dernière fois, du plus long laps de temps de liberté. Le 5 mars 1801 devait en marquer le dernier jour.
[334] En 1866, pour le percement de la rue Turbigo, cette prison, située rue des Fontaines, nº 12, fut démolie. Cette prison était autrefois le couvent de la Madeleine. Ch. Virmaître, _vol. cit._, p. 284.
Le marquis de Sade s'était avisé de raconter, à sa manière, la fortune de quelques personnages de la Révolution haussés au premier rang des grands fonctionnaires pendant le Consulat. Il n'avait su résister au désir de persifler les hommes du jour qui en étaient aussi les puissants. Un roman s'était chargé d'exprimer ses idées à cet égard. Ce fut _Zoloé et ses deux acolythes_[335]. Joséphine, sous le nom de Zoloé, en était la principale héroïne. Le portrait qu'il en traçait avait, au moins, le mérite de la ressemblance si les aventures manquaient, elles, de vraisemblance: «Zoloé a l'Amérique pour origine[336], disait-il. Sur les limites de la quarantaine, elle n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq.» Et il signalait, ce que les événements ont si bien prouvé depuis, «l'ardeur la plus vive pour les plaisirs», et son «avidité d'usurier pour l'argent». A côté d'elle, Mme Tallien--Laureda dans la circonstance,--se voyait caractérisée dans une phrase: «Elle est tout feu et tout amour.» De cette découverte, le marquis de Sade n'avait pas tout le mérite. Les déportements amoureux de la fille Cabarrus n'avaient-ils pas fait la joie de la chronique scandaleuse? La troisième acolyte était cette Mme Visconti dont Berthier, le futur prince de Wagram, devait faire sa maîtresse après lui avoir élevé un autel garni de son portrait, pendant la campagne d'Egypte, sous sa tente militaire[337]. Pour le marquis de Sade, Mme Visconti s'appelait Volsange, Barras devenait Sabar, et Bonaparte d'Orsec. C'était là s'attaquer à qui n'entendait guère la plaisanterie. Bonaparte, en ce temps, aimait encore la créole qui devait en faire un mari trompé outrageusement. Aussi ne permettait-il point que l'on touchât à l'objet de son encore neuve idolâtrie.
[335] «_Zoloé et ses deux acolythes ou quelques décades de la vie de trois jolies femmes; histoire véritable du siècle dernier par un contemporain_; à Turin (Paris), chez tous les marchands de nouveautés; de l'imprimerie de l'auteur, thermidor an VIII, in-12, frontispice gravé non signé. Cet ouvrage satirique et obscène est dirigé contre Joséphine de Beauharnais, épouse de Bonaparte, et Mmes Tallien et Visconti. Le frontispice représente ces trois héroïnes... Ce fut sur le rapport qu'on lui fit de ce libelle que Bonaparte, premier Consul, donna l'ordre d'enfermer à jamais, comme fou furieux, le citoyen Sade à Charenton.» O. Uzanne, _vol. cit._, pp. XXXVII, XXXVIII.
[336] «Je suis Américaine...» écrivait Joséphine, alors épouse d'Alexandre de Beauharnais, dans une lettre à Vadier, président du Comité de Sûreté générale sous la Terreur, en faveur de son mari (28 nivôse an II-17 janvier 1794). Nous avons publié cette lettre _in extenso_ dans notre volume, _Anecdotes secrètes de la Terreur_.
[337] Sur cette liaison de Mme Visconti, femme de l'ambassadeur de la République cisalpine, Mme d'Abrantès donne de curieux détails. Elle écrit de cette femme du grand demi-monde de l'époque: «Elle avait des traits délicats, mais réguliers; un nez surtout qui était bien le plus joli des nez. Il était légèrement aquiliné et cependant un peu relevé à son extrémité, où l'on distinguait une fente presque imperceptible. Ses narines mouvantes donnaient en même temps au sourire de Mme Visconti une finesse impossible à peindre. Elle avait d'ailleurs des dents rangées comme des petites perles, et ses cheveux très noirs, parfaitement relevés dans le goût antique le plus pur... Mme Visconti se mettait bien. Elle avait eu, comme les femmes élégantes de cette époque, le bon esprit de ne prendre des modes grecques et romaines que ce qui était _seyant_ et _séant_... Ce pauvre Berthier en était tellement _affollé_, dans ce temps là, qu'il en perdait le boire, le manger et le dormir... Berthier était parti désespéré pour l'Egypte... à genoux, devant le portrait de sa divinité, il pleurait...» _Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès_; Paris, 1835, tome II, pp. 55, 56, 57.
Le 5 mars 1801, le marquis fut arrêté. Il ne lui servait de rien d'avoir appelé Bonaparte, dans _Zoloé_, «le soleil de la patrie» et le «héros sauveur de la France[338]». Le héros sauveur l'expédiait à Sainte-Pélagie et de là à Bicêtre qu'il ne quitta, le 26 avril 1803, que pour Charenton[339].
[338] _Idée sur les romans_, réédition de 1878, p. 30.
[339] L'auteur de la note sur le marquis de Sade, dans la _Galerie historique_, tome VIII, p. 126, après avoir conté qu'il y recevait beaucoup de visites, explique ainsi ce transfert: «Certaines visites inspiraient de la défiance, et bientôt après la police de Paris acquit la certitude, par une visite ordonnée dans sa chambre à la suite de déclarations faites par quelques-unes des personnes qui avaient obtenu l'autorisation de venir le voir, que joignant l'exemple au précepte, cet homme exécrable se livrait, au fond de sa prison, sur les malheureuses qui se sacrifiaient à lui, à prix d'or, aux monstrueuses et sanguinaires débauches qu'il avait décrites dans ses ouvrages. On trouva les instruments de ses crimes dans les matelas et les paillasses de son lit, encore tachés de sang. L'ordre fut donné le même jour de le transférer à Bicêtre.» Cette dernière phrase contient une erreur. C'est de Bicêtre que le marquis de Sade fut transféré à Charenton. Quant au fait des instruments de torture trouvés sous son lit, aucun document de l'époque ne le confirme.
C'est de ces derniers lieux de détention que partirent, nombreuses, incessantes, pourrait-on dire, ses protestations contre la paternité de _Justine_, «dont il n'était pas fâché au fond qu'on sût qu'il était l'auteur[340]», assure un contemporain. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'enregistrer ses démentis et rester sceptique quant à leur véracité.
[340] _Galerie historique, vol. cit._, p. 126.
La Collection Gustave Bord, vendue en 1906[341], contenait deux de ces lettres de protestation, l'une datée de Versailles, 24 fructidor an VII, l'autre du 20 fructidor, vraisemblablement an VIII ou IX. Dans cette dernière, il s'étonnait que M. de Quenet avait pu promettre de sa part un exemplaire de _Justine_. Déconseillant à son correspondant de lire ce très mauvais livre, il ajoutait: «Il fait frémir et si j'avais eu dans un moment de délire le malheur de le créer, j'aurais assez de raison aujourd'hui pour couper la main qui l'aurait écrite.» Précédemment encore, dans une lettre du 24 fructidor an III (17 septembre 1795)[342], il protestait non moins véhémentement: «Il circule dans Paris, écrivait-il, un ouvrage informe ayant pour titre _Justine ou les malheurs de la vertu_; plus de deux ans auparavant, j'avais fait paraître un roman de moi intitulé _Aline et Valcour ou le Roman philosophique_. Malheureusement pour moi, il a plu à l'exécrable auteur de _Justine_ de me voler une situation, mais qu'il a obscénisée, luxuriosée de la plus dégoûtante manière. Il n'en a pas fallu davantage pour faire dire à mes ennemis que ces deux ouvrages m'appartenaient.»
[341] _Catalogue d'autographes N. Charavay, mai 1906._ La 1re lettre est portée sous le nº 196, la seconde sous le nº 186.
[342] Lettre inédite du marquis de Sade, collection de M. Font... vendue en 1861, signalée par M. O. Uzanne, vol. cit., pp. XXIX, XXX.
Les ennemis du divin marquis avaient-ils tort?
En l'an VIII, nouvelle protestation, mais cette fois solennelle et publique, placée en tête des _Crimes de l'Amour_[343]. C'était la défense dédaigneuse et méprisante: «Qu'on ne m'attribue donc plus... le roman de _J..._, jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai sûrement jamais, il n'y a que des imbéciles ou des méchans qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.» Plus tard, détenu pour _Zoloé_, il se défendait encore de _Justine_, écrivant au ministre de la justice: «On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de _Justine_. L'accusation est fausse, je vous le jure au nom de tout ce que j'ai de plus sacré[344].»
[343] _Les Crimes de l'amour ou le délire des passions; nouvelles héroïques et tragiques, précédé d'une idée sur les romans et orné de gravures_, par D. A. F. Sade, auteur d'_Aline et Valcour_; Paris, chez Massé, an VIII, 2 vol. in-8º.
[344] _Sade, homme de lettres, au ministre de la justice_; Pélagie, ce 30 floréal an X; publié par Taschereau, _Revue Rétrospective_, tome I, 1833, pp. 256, 257.
Mais qu'avait-il de sacré, lui, qui, dans sa femme, avait craché sur tout ce que le coeur avait de noble et de grand, sur tout ce qui témoignait de la plus rare vertu?
Et pourtant, on le devine presque sincère, croyant à son apostolat contre la débauche. Par ses tableaux immondes, ses descriptions effrénées, il prétendait ramener les hommes au respect de la vertu par dégoût du vice.
On n'est point criminel pour faire la peinture Des bizarres penchants qu'inspire la nature,
déclare l'épigraphe de _Justine_, et la dédicace explique: «Après avoir lu _Justine_, en un mot, diras-tu (il s'adresse à la nommée _Constance_ à qui le livre est dédié), diras-tu: «Oh! combien ces tableaux du crime me rendent fière d'aimer la vertu! Comme elle est sublime dans ses larmes! Comme les malheurs l'embellissent!» O Constance, que ces mots t'échappent et mes travaux seront couronnés!» C'est la même théorie que celle qui se retrouve dans l'_Idée sur les Romans_:
Ce n'est pas toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse... il faut y tendre bien certainement autant qu'on le peut... car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant que de couler; mais si, après les plus rudes épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée par le vice, indispensablement nos âmes se déchirent et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, ayant, comme disait Diderot, _ensanglanté nos coeurs au revers_, doit indubitablement produire l'intérêt, qui seul assure les lauriers.
C'est pour l'amour de ces lauriers que la vertueuse Justine subit mille avanies, c'est pour cela encore que la libertine et effrontée Juliette est l'exemple vivant de la prospérité du vice.
Mais si on reproche à de Sade ces effroyables aventures, surtout si on lui reproche de les avoir exagérées, il riposte:
Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits trop odieux; en veut-on savoir la raison? Je ne veux pas faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes, les personnages qui les trompent, je veux, au contraire, qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'en être dupes, et pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent permis de les embellir.
Cela, c'est l'excuse des égorgements, des viols, des incestes, des empoisonnements, des tortures, des estrapades, des meurtres les plus divers, des crimes les plus odieux, les moins compréhensibles et les plus déconcertants, cela enfin, c'est toute la morale du divin marquis.
*
* *
La vie de M. de Sade à Charenton était charmante. Il faisait des pièces et les faisait jouer par les pensionnaires de l'établissement, sur un petit théâtre que le directeur lui avait fait bâtir. Ce beau vieillard, aux cheveux bien blancs et parfaitement conservés, «à la coëffure très soignée[345]», n'avait rien abdiqué de ses prétentions littéraires et philosophiques, et, du ton le plus calme et le plus convaincu, il «professait des maximes dont l'échafaud fut toujours la juste et inévitable conséquence[346]».
[345] _Galerie historique, vol. cit._, p. 126.
[346] _Galerie historique, vol. cité_, p. 126.
Il avait le visage toujours coloré d'un rouge vif et son élégance était là ce qu'elle était autrefois dans le monde quand le beau marquis de Sade entraînait, sans peine, ses conquêtes un peu résistantes, pour la forme, vers sa _folie_ d'Arcueil.
Huit années avant de mourir, il avait rédigé un testament des plus curieux, empreint de ce genre de philosophie toujours un peu déconcertante qui fut la sienne. Il recommandait:
Je défends que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce puisse être. Je demande avec la plus vive instance qu'il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée qu'au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l'expiration desquelles ladite bière sera clouée; pendant cet intervalle il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l'Egalité, nº 101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d'une charrette, chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d'Epernon, où je veux qu'il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans le dit bois, en y entrant du côté de l'ancien château par la grande allée qui le partage. La fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison, sous l'inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu'après l'avoir placé dans la dite fosse; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s'il le veut, par ceux de mes parents ou amis, qui, sans aucune espèce d'appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d'attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite, le terrain de la dite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l'était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s'effacera de l'esprit des hommes.
Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806.
_Signé_:
D. A. F. SADE[347].
[347] Publié par Jules Janin, _Le Livre_; Paris, 1870, in-8º, p. 291; reproduit par O. Uzanne, _vol. cit._, pp. XXIII, XXIV, XXV.
Malgré le désir qu'il en avait exprimé, le marquis fut clandestinement autopsié. On trouva dans son crâne les «organes de la tendresse maternelle et de l'amour des enfants aussi saillants que sur la tête d'Héloïse, ce modèle de tendresse et d'amour[348]». C'est ce que sa vie n'avait guère fait soupçonner. Il mourut le 2 décembre 1814, âgé de soixante-quatorze ans. Ses funérailles furent simples; elles ne coûtèrent que 65 livres[349].
[348] _Ibid._
[349] Pour le cercueil: 10 livres; pour la fosse: 6 livres; pour les porteurs: 8 livres; pour l'aumônier: 6 livres; pour les cierges: 9 livres; pour la chapelle: 6 livres; pour la croix de pierre sur la tombe: 20 livres.--_Archives de l'hospice de Charenton_, publié par le docteur Cabanès, _vol. cit._, p. 366.
Appendice
LES SCANDALES AU PALAIS DE JUSTICE SOUS LA TERREUR
Nous avons, dans le chapitre Ier de ce livre, parlé de l'envahissement du Palais de justice par les filles publiques, les filous et de moins recommandables citoyens. Mais les rapports des observateurs de police ne signalaient que des incidents, des faits isolés, quelques scandales dont ils avaient, personnellement, été témoins. Sur l'état général du Palais, sur sa physionomie particulière et intime, nous avons un autre document d'un intérêt bien plus considérable en cette matière. C'est la plainte adressée au ministre de la justice par les membres du Comité civil et de police de la Section Révolutionnaire. Mais, outre les scandales qu'elle signale, cette pièce demeure surtout curieuse par le règlement de police qu'elle propose et qui exclut, à la fois, du Palais, les chiens («ou autres quadrupèdes»), les filles publiques et les bonnes d'enfants.
Nous donnons _in extenso_ ce document inédit qui éclaire si singulièrement ce dessous de la vie publique de la Terreur et cet à-côté de la vie judiciaire.
SECTION RÉVOLUTIONNAIRE
_Les membres du Comité civil et de police au ministre de la Justice._
Citoïen,
La section révolutionnaire est plus qu'aucune autre affectée des abus et du défaut d'ordre qui règne dans l'intérieur du palais de justice. Ce temple qui mérite à tous égards beaucoup plus de respect que les temples consacrés jadis à la superstition et au fanatisme est devenu un lieu de débauche et de prostitution. Dans tous les coins, on ne rougit pas de satisfaire aux besoins pressants de la nature, et les malpropretés qui en résultent nuisent considérablement à la salubrité de l'air qu'on y respire, et ne pourraient qu'occasionner une peste si l'on n'y remédiait avant le tems de la chaleur. A chaque instant, à chaque minute, des filles perdues y trafiquent publiquement le crime des enfans de tout âge qu'elles y attirent, y font perpétuellement un tapage tel que l'on ne conçoit pas comment l'on peut s'entendre dans les tribunaux. Beaucoup de boutiques qui étaient jadis occupées restent vacantes et les salles sont remplies de marchands de comestibles qui s'introduisent même jusques dans le local des séances de nos tribunaux. On empêchait autrefois les chiens d'y pénétrer et maintenant ces animaux y sont en quantité et ne sont pas ce qui contribue le moins à le salir.
La section révolutionnaire a fait tout ce qui était en elle pour réprimer tous ces abus et n'a pu y réussir. Elle n'a même pu savoir qui était chargé du nétoyement de l'intérieur du palais, et s'il y avait des fonds destinés à cet objet. Tout ce qu'elle a pu apprendre d'un particulier qui en était chargé autrefois, c'est qu'il lui était dû une somme assez considérable qu'il avait avancée pour cet objet, et que ne voyant pas jour à se faire rembourser, il avait cessé pendant quelque temps ses fonctions, qu'il a cependant repris d'après l'invitation du Comité.
D'après la considération de tous ces abus, le Comité civil chargé par la section révolutionnaire de prendre tous les moyens possibles pour rétablir l'ordre, la décence et la propreté dans le temple de la Justice, et y maintenir le respect et le recueillement que tout Républicain doit apporter dans un lieu aussi sacré, te soumet le projet de règlement suivant, qu'il te prie de prendre en considération, et d'employer tous les moyens qui sont en ton pouvoir pour lui donner force de loi.
RÈGLEMENT DE POLICE
_pour_
_l'intérieur du Temple de la Justice_.
1º Défense de faire ni de jetter aucune ordure dans l'intérieur des salles du palais sous peine de vingt quatre heures de détention. (_Inscription portant cette défense partout où besoin sera._)
2º Défense sous la même peine à qui que ce soit d'y jouer ou d'y polissonner.
3º Toute fille publique qui s'y trouvera sera sur le champ mise en arrestation et conduite au commissaire de police de la section qui sera tenu de mettre à exécution les arrêtés de la commune qui leur sont relatifs.
4º Défense à toute bonne d'enfant et aux mères de s'y promener avec leurs enfants, du moins dans les salles qui servent d'entrée aux tribunaux.
5º Défense de laisser entrer aucun chien ou autres quadrupèdes quelconques (_à cet effet au lieu de huit entrées qui donnent dans les bâtiments du palais lesquelles sont continuellement ouvertes, il serait possible d'en restreindre le nombre à deux ou trois où l'on poserait des factionnaires_).
6º Défense à tout marchand de comestibles et autres denrées quelconques de s'y établir à moins que ce ne soit dans les boutiques qu'ils y peuvent louer (_indiquer à qui s'adresser pour ces locations_).
7º Le citoyen chargé du nétoyement des salles du palais sera responsable des malpropretés qui s'y trouveront, et sera cité devant l'autorité qui doit en connaître quand un procès-verbal constatera le fait résultant de sa négligence ou du défaut de balayage. (_Il faut pour ce, charger un citoïen de ce nétoyement et lui allouer des fonds convenables. Il faut que ce citoïen nétoie deux ou trois fois par jour les lieux d'aisance qui sont d'une malpropreté à faire lever le coeur. Il faut enfin rembourser les dépenses qui sont dues pour cet objet._)
8º Enfin le présent règlement sera imprimé et affiché partout où besoin sera avec invitation très formelle à tous les citoïens bien intentionnés de veiller eux-mêmes à son exécution; et en seront spécialement chargées les autorités constituées de la section pour y tenir strictement la main.
Paris, ce onze pluviôse 2e de la République.
_Les membres du Comité civil._
_Cachet ANCEAUX, J. STERKY, du _président_. _secrétaire greffier_. Comité._