Part 11
Malgré que lon ait arrêté dernièrement un assés grand nombre de joueurs à l'hotel d'angleterre et dans quelques maisons au jardin du cidevant palais royal cella nempéche pas que le jeu du lotau ne se joue continuellement toutes les aprés-midi dans la maison du nº 231, sous la gallerie vitrée au bout de lallée des boutiques de bois au premier lon peut y faire une visite depuis 6 heures du soir que le fort des individus qui vont la pour y jouer y abondent lon poura y trouver des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite.
Mais, pour Monti, ce ne sont là que des généralités, et c'est ce que ses observations quotidiennes ont de moins intéressant. Où il apporte des documents véritablement curieux sur l'intérieur des tripots, sur les individus louches qui les exploitent et les dupes qu'on y fait, c'est quand il corse son rapport de quelqu'une de ces anecdotes où il excelle. Ainsi, le 9 germinal, il offre celle-ci, précieuse indication sur la psychologie des escrocs du temps:
Dernièrement dans la maison du nº 29 au jardin-égalité il y avait plusieurs de ses esgrots qui se disputait en attendant quil vint des dupes pour se faire friponner. Javais dénoncé il y a quelque temps des friponneries qui sétait comises dans ses repaires jose croire que cella a contribué un peu aux arrestations qui sy sont faites, le nommé oxoby md de chocolat demeurant rue des bons enfants nº 25 sous larcade qui va au cloitre cidevant St. honoré, Sn (_section_) de la halle aux bleds, cest oxoby est un joueur destraction il disait à ses confraires les autres joueurs en se disputant sy javais le malheur dettre arrété au jeu je vous assure que je donnairais la notte de tous les fripons et jen connais comme vous ne lignorais pas, beaucoup[223].
[223] _Archives nationales_, série W, carton 174, pièce 123.
Quand une visite vient créer quelque désordre dans ces lieux mal famés, Monti se réjouit. Il se «flatte» que c'est grâce à lui qu'on met bon ordre à ce désordre. Aussi se prodigue-t-il dans la plus louable intention du monde, et ses rapports abondent en recommandations. A la date du 19 pluviôse, il s'occupe des joueurs que des gens dans la manière du sieur Venternière dévalisent au sortir des tripots:
Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui avoisinent la convention et le cidevant palais royal. Il serait néamoins néssesaire pour la tranquilité publique que les comandans dans ces sections donnassent des ordres pour que les patrouilles fussent plus fréquentes surtout depuis dix heures du soir jusqu'à une heure du matin. Cest pendant lespace de ces trois heures là que les fripons de toute espesse vident les maisons de débauche et des jeux si un honnéte citoyen a le malheur de ce trouver sous leurs mains en se retirant chez lui, il se trouve souvent vollé parce que les patrouilles étant très rares les coquins ont toute aisance de cometre leurs brigandages sans avoir la crainte detre surpris ny arrétés[224].
[224] _Ibid._, carton 191.
Il faut laisser Monti à ses illusions. Ses rapports ne sont pour rien dans les rafles qu'on opère. Quand on les fait, c'est pour purger le Palais-Egalité des royalistes qui demandent un refuge à la cohue des filles, des filous et des agioteurs. Et alors l'ordre vient d'en haut, de ces Comités du Gouvernement que domine Vadier dans l'un, et où règne Robespierre dans l'autre. Ceux-là prennent soin davantage des dénonciations qui leur parviennent. Parmi trois pages de détails superflus, ils devinent le danger, ils flairent l'ennemi. Et cet instinct est rarement trompé. La clairvoyance de Robespierre, la prudence de Vadier, c'est là ce que Monti prend pour le résultat de ses observations.
Il faut savoir lui rendre grâce. C'est à lui, et à quelques-uns de ses confrères, que nous devons de connaître les dessous de cette déconcertante et surprenante vie de Paris sous la Terreur. De leurs rapports, elle se dégage avec une singulière netteté, et le Palais-Egalité de 93 et de 94 ne demeure plus un mystère resté si longtemps indéchiffrable. On écoutait rugir cette énorme fournaise où se mêlaient tous les éléments disparates et contradictoires de la grande ville en ébullition, on regardait passer le cortège luxurieux des filles publiques, la ruée des joueurs. On ignorait la pensée qui agitait ces êtres bousculés dans la colossale tourmente. Aujourd'hui, nous savons que c'est dans le rapport dédaigné d'un mouchard qu'il nous la faut chercher. Et c'est un coup de scalpel de plus dans le cadavre de cette société révolutionnaire qui, depuis 1793, constitue la plus émouvante et la plus tragique leçon d'anatomie de l'Histoire.
V
La littérature érotique au Palais-Égalité.--Estampes licencieuses.--Où il est prouvé que la police est le dernier refuge de la pudeur publique.--Le citoyen poète Florian.--Les libelles et les pamphlets contre Marie-Antoinette.--Les libraires et le Tribunal révolutionnaire.
A cette époque forcenée, deux genres de littérature ont suffi. La première exclusivement politique, la seconde entièrement érotique. Entre elles point de milieu. C'est à la seconde que le cadre de notre sujet nous force à nous arrêter.
Les almanachs galants nous ont déjà montré à quel point cette fureur licencieuse prétendait ignorer les limites, sinon du bon ton, du moins de la décence. Ces publications, à aucune époque, aucun régime n'a pu les prohiber efficacement. Londres, Amsterdam et Bruxelles ont successivement offert aux imprimeurs traqués l'asile propice. En 1793, l'arrêt de la Municipalité du 2 août 1789 était lettre morte, et on ne se préoccupait guère de la défense «de publier aucun écrit qui ne porterait pas le nom d'un imprimeur ou d'un libraire, et dont un exemplaire paraphé n'aurait point été déposé à la chambre syndicale». Le nom de l'auteur n'étant point exigé, un volume n'avait qu'à paraître _Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité..._ et la muscade était passée. L'oeuvre la plus infâme acquérait droit de cité, et sous la Terreur, traqués pour les pamphlets politiques, les libraires cherchèrent des profits dans les publications licencieuses. A leurs étalages, le _Catéchisme libertin à l'usage des filles de joie et des jeunes demoiselles qui se décident à embrasser cette profession_, par Mlle Theroigne[225], voisina avec _Arlequin réformateur dans la cuisine des moines ou plan pour réformer la gloutonnerie monacale au profit de la nation épuisée par les brigandages de harpies financières_, par l'auteur de _La Lanterne magique de France_[226], on y trouva l'_Almanach chantant d'Annette et Lubin ou les Délices de la Campagne_[227], côte à côte avec _La Culotte, chanson érotique sur différents sujets et singulièrement sur la Révolution Françoise_[228], par le sieur Bélier, sergent de la Garde nationale de Versailles. Mais ce ne sont là que plaisirs d'un moment. Le grand succès va à la _Vie du chevalier de Faublas_ de Louvet et aux _Liaisons dangereuses_, _lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres_ de Choderlos de Laclos.
[225] Paris, 1792, in-8.
[226] Paris, 1789, in-18.
[227] A Paphos et à Paris chez la Veuve Tiger, 1792, in-32.
[228] A Paris, chez Girardin, libraire, aux dépens de l'auteur, 1790, in-8, 22 pp.
Nous verrons plus loin quel redoutable concurrent fut pour eux le marquis de Sade, et quels coups leur portèrent les innombrables productions de Restif de la Bretonne. Ce que nous avons dit de la prostitution publique et clandestine, sous la Terreur, éclaire nettement la faveur de ces productions scatologiques auxquelles l'_Enfer_ de la Bibliothèque nationale offre aujourd'hui la paix de l'oubli. Cette licence s'étendait naturellement aux estampes. Les Félicien Rops de l'époque firent merveille. Chaque jour eut son image satirique et érotique. De vieux sénateurs séniles se lamentent aujourd'hui, un peu en vain d'ailleurs, sur les tentations qu'offrent les gravures de nos journaux illustrés qui se réclament encore de l'esprit de la France gauloise. Mais ce qui, aujourd'hui, est simplement galant, joli et éminemment parisien, saurait-on un instant le comparer à ce que la Terreur autorisa? Là, rien de ce qui fait pour nos yeux le charme de Willette, l'aimable agrément de Louis Morin, la fantaisiste et sobre espièglerie de Carlègle ou la caricaturale jovialité d'Abel Faivre, rien si ce n'est que l'audace poussée publiquement au point où la poussèrent clandestinement les graveurs des éditions libertines de l'ancien régime, connues sous le nom d'éditions des Fermiers Généraux. Ces feuilles illustrées d'aujourd'hui, plaisir du regard, en étaient, en 93 et 94, l'offense. Ici cependant Pierre-Laurent Bérenger, l'ancêtre de M. Bérenger, sénateur, n'intervint pas, et ce fut dans le sein de la police secrète que se réfugia la pudeur publique alarmée et outragée. Ah! c'est pour tous ces observateurs, que ce soit Pourvoyeur, que ce soit Rollin, que ce soit Charmont, un beau sujet d'indignation! Sur Paris, s'est abattue cette volée de feuilles légères, cette moisson libertine où les Fragonard du ruisseau ont donné libre cours à leur fantaisie--et on devine laquelle. A la date du 22 ventôse an II (12 mars 1794), Pourvoyeur ne peut s'empêcher d'écrire:
L'on voit encore sur les quais de ces estampes dont les sujets sont aussi indécents que scandaleux. Ces ordures qui invectent[229] quantité d'endroits attire d'autens plus les regards des jeunes gens des deux sexes qu'ils sont très bien faites et que l'on y voit l'explication au bas.
[229] Il faut lire _infectent_ naturellement.
Mais toute son indignation se fait jour dans cette phrase:
L'on en voit jusque sous les galleries de la Convention[230].
[230] _Archives nationales_, série W, carton 112.
On ne sait s'il craint de savoir les yeux de Maximilien de Robespierre ou du mince Saint-Just offensés par ces libertinages du burin, ou s'il déplore de savoir la Convention avilie et déshonorée par ces étalages qui «invectent».
C'est à peu près le même sentiment qui a fait écrire, le 25 pluviôse (13 février), à Rollin:
Plusieurs marchands de nouveautés (_en librairie_) se permettent de vendre des livres propres à corrompre les moeurs et notamment un intitulé _la nouvelle Sapho_[231].
[231] _Archives nationales_, série W, carton 191.
Cette _Nouvelle Sapho_--quelque chose comme l'_Examen de Flora_ d'une lesbienne--c'est un legs de l'ancien régime à la Terreur. Elle parut pour la première fois dans l'_Espion anglais_ (tome X, p. 196 et suivantes) sous le titre: _Apologie de la secte anandryne ou exhortation à une jeune tribade_. En 1789, on la publia avec un nouveau titre: _Anandria ou confession de mademoiselle Sapho_. Didot, en 1793, l'augmenta de quelques images obscènes et la réédita dans le format in-18. C'était alors _La Nouvelle Sapho ou histoire de la secte anandryne publiée par la C. R._ C'est celle-là, sans doute, qui effarouchait le policier Rollin. Mais les avatars de cet écrit n'étaient point terminés. En cette même année 1793, les marchands de nouveautés mirent en vente le _Cadran des plaisirs de la Cour ou les aventures du petit page Chérubin pour servir de suite à la vie de Marie-Antoinette, ci-devant Reine de France_. Le volume se terminait par la _Confession de Mademoiselle Sapho_. Et sans doute constitue-t-elle encore aujourd'hui un numéro des catalogues spéciaux que nous dépêchent Amsterdam et Bruxelles.
Avec Clément, nous revenons aux estampes licencieuses:
Les marchands d'estampes exposent toujours des gravures ou tableaux en plâtre très obscénnes. Il y en avoit d'étallés hier sur le boullevard et sous les arcades de la place de l'Indivisibilité[232].
[232] Rapport à la Commune, 28 floréal (17 mai); _Archives nationales_, série W, carton 124, pièce 55.
Jusqu'ici, on s'est contenté de signaler l'abus; avec Charmont, nous allons connaître le remède qu'il importe d'appliquer énergiquement. Le rapport du 9 germinal (29 mars) nous l'apprend:
On demande très fort qu'il soit fait des visites domiciliaires chez tous les libraires de paris afin de leurs otter tout les ouvrages qui sont contraires au bonnes moeurs et aux vertus républicaines et on assure que ce sera un grand point pour la régénération des moeurs[233].
[233] _Archives nationales_, série W, carton 174, pièce 117.
Ce «on», ce n'est que Charmont, on le devine aisément. Il pense donner ainsi plus de poids à sa dénonciation. Monti y mettait moins de formes pour demander des descentes dans les tripots, et l'un et l'autre aboutirent au même résultat. Les libraires purent débiter la _Nouvelle Sapho_ en toute sécurité.
*
* *
Tandis que sur Paris déborde la licence des filles publiques et des oeuvres érotiques du Palais-Egalité, quelqu'un juge opportun de faire paraître un petit livre de bergeries et de pastorales rimées. C'est Jeanne-Pierre Claris, ci-devant chevalier de Florian, qui publie ses _Fables_, et nous sommes en 1793[234].
[234] _Almanach des Muses pour l'année 1794._
La Terreur semble, à certains moments, éprouver le besoin de se retremper dans l'églogue. L'Incorruptible n'a-t-il pas adjuré la Nature à la Fête de l'Etre suprême? Danton ne va-t-il pas oublier le danger qui le menace dans sa rustique maison d'Arcis-sur-Aube? Et même, regardez ces livres érotiques éclos en 1793 et 1794, les amants n'y attestent-ils pas le spectacle des vertes campagnes pour échapper à la luxure à laquelle ils se livrent? Le marquis de Sade ne mêle-t-il pas les plus riantes descriptions bocagères aux sombres et sanglants tourments de _Justine_, aux aventures voluptueuses de _Juliette_? Brissot, avant que de porter sa jeune tête sur l'échafaud de la Gironde, Brissot ne court-il pas les campagnes de l'Ile-de-France où il recherche les paysages mollement onduleux de l'Eure natale?
Florian, «Florianet», ainsi qu'enfant il fut appelé par M. de Voltaire, n'est donc point un phénomène dans ce temps d'orages électriques. «Coqueluche du jour dans le beau monde et dans les livres», il a, lui aussi, donné des gages à la Liberté et, à la Fête de la Fédération, a mêlé à ses hymnes d'enthousiasme les couplets qu'il composa en son honneur:
Sur ma guitare, assez longtemps, J'ai chanté les tendres amants; Chantons la Liberté, La sainte Egalité Et le doux nom de frère; Soyons unis (_bis_),
Chantons la Carmagnole, Soyons unis, mes amis!
Disparaissez, titres si vains, Qu'enfanta l'orgueil des humains; Le seul que l'on chérit, Le seul qui nous suffit C'est le doux nom de frère; Soyons unis (_bis_),
Chantons la Carmagnole, Soyons unis, mes amis[235]!
[235] «Cinq autres couplets complètent cette Carmagnole, qui ne se trouve dans aucun des ouvrages de Florian, mais qui parut éditée à part, sur feuille volante, en 1790, sous la signature du poète.» Joseph Vingtrinier, _Chants et chansons des soldats de France_, 1902, p. 14.
Mais puisqu'il est chevalier, que Trianon l'a vu chanter ses plaisirs sur le double pipeau, il sera suspect en 1794. Le 27 messidor (15 juillet), il est arrêté et écroué à la prison de Port-Libre[236]. Ce n'est pas de ses _Fables_[237] qu'on se préoccupe. Là, on semble l'oublier. Ses amis multiplient les démarches en sa faveur, et Boissy d'Anglas rédige pour lui un mémoire de treize pages[238]. Ce qu'il fait dans sa prison, une lettre à la _Citoyenne Anne Galissat, maison du citoyen Terrier, rue de Brutus à Sceaux-l'Unité, près le bourg de l'Egalité_[239] nous l'apprend.
[236] C'était l'ancienne abbaye de Port-Royal, boulevard du Port-Royal; aujourd'hui la Maternité.
[237] _Fables de M. de Florian, de l'Académie française, suivies du poème de «Tobie»_; Paris, Didot aîné, in-18, 1793.
[238] _Collection G. Bord; Catalogue N. Charavay_, nº 84, mai 1906.
[239] _Catalogue d'autographes Lemasle_, nº 86, pièce 52, avril 1908.
«J'espère dans mon innocence et dans mes amis, écrit-il; je travaille, en attendant, à un ouvrage qui sera utile à la République, dès que mon premier chant sera fini, je le ferai passer au député mon ami[240], pour le Comité[241]. L'on me flatte que bientôt je jouirai de ma liberté, ce premier bien de la vie.» Cette liberté, il l'a peu après, mais c'est pour en mourir. Au lendemain du coup d'Etat de thermidor, il s'éteint doucement, comme s'éteint sur une flûte bocagère l'air d'un menuet exténué.
[240] Il s'agit ici, sans doute aucun, de Boissy d'Anglas, député à la Convention, qui rédigea pour Florian le mémoire ayant fait partie de la collection Gustave Bord.
[241] Comité de Sûreté générale.
Nous devions nous arrêter à ce nom pour expliquer la présence, parmi la politique et l'érotisme, de ce petit livre puéril et naïf qui fait songer à un La Fontaine plus efféminé, plus timide et d'un optimisme heureux que rien ne déconcerte. Ce n'aura été qu'une brève halte, une courte lueur, vite éteinte, dans le rouge enfer de la librairie du Palais-Egalité sous la Terreur.
On peut y pénétrer avec curiosité, mais non sans dégoût, et les pamphlets contre Marie-Antoinette, par exemple, donneront la mesure de ce que peut la politique quand elle prend pour compagnes la Haine et la Licence. Jamais, peut-on croire, personnage ne fut couvert dans l'Histoire d'une exécration aussi unanime.
Reine que nous donna la colère céleste, Que la foudre n'a-t-elle écrasé ton berceau[242]!
[242] L'original de ce poème faisait partie de la collection de feu M. Paul Dablin.
C'est Pons-Denis-Ecouchard Lebrun--cette seule fois Lebrun Pindare--qui la cloue ainsi dans un poème au pilori.
L'Autrichienne! Cette insulte sera désormais celle qui l'accompagnera jusque devant le Tribunal révolutionnaire, jusqu'à la guillotine. C'est le _leitmotiv_ des libelles les plus modérés, des pamphlets les moins orduriers, le thème sur lequel La Harpe lui-même brodera cette poésie qu'on se communiquera, sous le manteau, en 1789 et qui paraîtra insipide et anodine au point que personne ne la ramassera deux ans plus tard:
Monstre échappé de Germanie, Le désastre de nos climats, Jusqu'à quand contre ma patrie Commettras-tu tes attentats? Approche, femme détestable, Regarde l'abîme effroyable Où tes crimes nous ont plongés! Veux-tu donc, extrême en ta rage, Pour couronner ton digne ouvrage, Nous voir l'un par l'autre égorgés? En vain je cherche en ma mémoire Le nom des êtres abhorrés, Je n'en trouve pas dans l'histoire Qui puissent t'être comparés, Oui, je te crois, indigne reine, Plus prodigue que l'Egyptienne Donc Marc-Antoine fut épris, Plus orgueilleuse qu'Agrippine Plus lubrique que Messaline Plus cruelle que Médicis!
Chose curieuse! Ces vers contiennent déjà tout ce que les pamphlets contre la reine répéteront à l'envi. _Plus cruelle que Médicis_, dit La Harpe, et on aura _Le Petit Charles IX ou Médicis justifiée_[243] et _Antoinette d'Autriche ou dialogue entre Catherine de Médicis et Frédégonde, reines de France aux enfers_[244]. Mais ce qu'ils taisent, ce qu'ils passent sous silence--et par quelle pudeur?--c'est ce bruit sournois et persistant que fait courir la faveur de Mme de Polignac. Pour elle, on évoquera
Lesbos, mère des jeux latins et des voluptés grecques[245].
et la grande ombre fatale et blasphémée de la Sapphô antique. C'est elle qu'on représenta, enlacée par la reine, disant: «Je ne respire plus que pour toi; un baiser, mon bel ange[246]!» C'est elle encore qu'on retrouvera parmi ces «tribades de Versailles» que le _Portefeuille d'un talon rouge_[247] prétend honnir en racontant plaisamment leurs orgies. Son nom sera en tête de la _Liste de toutes les personnes avec lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche_[248] que publie une brochure de 1792[249], et toujours avec l'Autrichienne elle assumera sa part dans l'ignominie populaire, dans le scandale de ses excès et de ses inconséquences dont la majesté royale sera souillée et qui la perdra à jamais[250].
[243] Paris, 1789, in-8, 77 pp.
[244] Londres, 1789, in-8, 15 pp.
[245] Charles Baudelaire, _Pièces condamnées des Fleurs du mal_, XXV.
[246] Frontispice de _La Destruction de l'aristocratisme, drame en cinq actes en prose, destiné à être représenté sur le théâtre de la Liberté_; à Chantilly, imprimé par ordre et sous la direction des princes fugitifs, 1789, in-8, 128 pp.
[247] _Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes secrètes et galantes de la cour de France_; à Paris, de l'imprimerie du comte de Paradés, l'an 178..., in-12, 59 pp.--Le comte de Paradés, aventurier assez obscur, mort en 1786, publia ce pamphlet le 18 juin 1779. Il semble toutefois n'avoir été que le prête-nom d'un personnage inconnu dans cette affaire.
[248] Voici les autres noms que donne cette liste, quelque peu fantaisiste, faut-il le dire? La duchesse de Pecquigny; la duchesse de Saint-Maigrin, la duchesse de Cossé, le comte d'Artois, la marquise de Mailly, le comte de Dillon, la princesse de Guémenée, le duc de Coigny, Mme de Lamballe, Mme de Polastron, un garde du corps, Manon Loustonneau, un commis du secrétariat de la guerre, Mme de Lamothe-Valois, le prince Louis de Rohan, Mme de Guiche, le comte de Vaudreuil, Mlle La Borde, Bezenval, Bazin, l'abbé de Vermont, Souk et Raucoux, (Raucourt?), tribades remarquables, Mlles Michelot, Guimard, Dumoulin, Viriville, M. Campan, M. Cassini, M. Neukerque, M. Guibert, Mme de Marsan, Dugazon.
[249] Ces noms se trouvent à la page 21 de la _Liste civile, suivie des noms et qualités de ceux qui la composent et la punition due à leurs crimes; récompense honnête aux citoyens qui rapporteront des têtes connues de plusieurs qui sont émigrés et la liste des affidés de la ci-devant Reine_; imprimerie de la Liberté, 1792, in-8, 24 pp.
[250] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, p. 125.