Les fiançailles: Féerie en cinq actes et onze tableaux
Part 5
LES AUTRES ENFANTS, prenant chacun une des jeunes filles qu'ils embrassent et caressent en riant et en sautant de joie.
Moi celle-ci, parce qu'elle sent si bon!... Moi celle-ci!...
LE PREMIER ENFANT, intervenant.
Un instant, un instant, s'il vous plaît.... Ce n'est pas notre affaire, nous aurons notre tour.... Vous savez bien que les plus petits seuls ont le droit de choisir celle qui sera leur mère.... Nous n'avons, nous, qu'à les aider de nos conseils et à les guider s'ils se trompent.... Ça ne leur est du reste jamais arrivé.... Ils étaient assez loin d'ici, à l'entrée principale, mais ne sauraient tarder....
TYLTYL
En voilà de plus grands!...
Entre en effet un nouveau groupe d'enfants qui semblent âgés d'une quinzaine d'années. L'aîné s'avance vers Tyltyl et lui serre la main.
L'AINÉ
Bonjour, trisaïeul!...
TYLTYL
Qui ça?... Moi?... Je suis trisaïeul à présent?...
L'AINÉ
Assurément.... Je suis très heureux de vous voir un instant, car nous n'aurons probablement pas le plaisir de nous rencontrer sur la terre.... Alors, il paraît que ça n'a pas marché, chez les Ancêtres?...
TYLTYL
C'est-à-dire, il paraît qu'ils n'étaient pas bien sûrs.... Mais comment savez-vous déjà ce qui s'est passé chez eux?...
L'AINÉ
Nous sommes naturellement au courant de tout ce qui se passe en toi, puisque nous y sommes.... Du reste, les Ancêtres et nous, c'est tout près, nous nous touchons par les extrêmes, et nous avons les mêmes intérêts.
LE PREMIER ENFANT
Attention! voici les petits!... J'en vois cinq qui s'approchent.... Il n'en manque plus qu'un, le plus jeune....
On voit s'avancer, du fond des salles, cinq petits enfants qui se tiennent par la main.
TYLTYL
Qui sont-ils, ces cinq petits-là?... Ils sont bien gentils....
LE PREMIER ENFANT
Mais tes enfants à toi; deux garçons et trois filles....
TYLTYL
Moi?... J'aurai cinq enfants?...
LE PREMIER ENFANT
Six, tu en auras six; car le petit dernier n'est pas encore ici.... Ma foi, ce n'est pas trop pour repeupler le monde après ce qu'on a fait....
TYLTYL
Mais je n'aurai jamais de quoi nourrir tout ça!...
Les cinq petits, se tenant toujours par la main, se sont arrêtés en face des six jeunes filles qu'ils regardent gravement, sans rien dire. Peu à peu, les salles se sont peuplées d'une foule d'autres enfants de toutes tailles qui entourent, attentifs, le groupe des cinq petits. Enfin, le silence devenant assez gênant, pour le rompre, Tyltyl s'écrie:
Eh bien! les petits, on n'embrasse pas son papa?...
LE PLUS JEUNE DES PETITS, lui imposant silence d'un geste grave.
Maman d'abord.... Où est-elle?...
TYLTYL
Mais elle doit être ici; c'est l'une de celles-ci.... Tu n'as plus qu'à choisir....
LE PLUS JEUNE, consultant son voisin.
La vois-tu, toi?...
L'AUTRE, secouant tristement la tête.
Non.
LES TROIS AUTRES, successivement.
Moi non plus.... Moi non plus.... Moi non plus....
JANILLE, s'élançant et s'emparant d'un des petits qu'elle embrasse.
Mais ce n'est pas possible.... Voyons, regarde-moi.... Tu ne vois donc pas que je t'aimerai bien?...
LE PETIT
Si.... Mais ce n'est pas loi....
ROSELLE, prenant, un autre petit sur ses genoux.
Et moi?... Tu ne veux pas de moi pour maman?...
LE PETIT
Non, non, tu n'es pas elle....
ROSARELLE, s'emparant d'un autre petit.
Et moi?... Tu ne m'aimes pas?... Tu verras, on sera si heureux!... Nous aurons une belle maison pleine de jouets et je te donnerai tout ce que tu voudras....
LE PETIT, essayant vainement de retenir ses larmes.
Non, non, je ne veux pas....
BELLINE, s'emparant du plus jeune.
Toi, tu es le plus sage.... Tu ne me reconnais pas?... Aimes-tu les bonbons?...
LE PLUS JEUNE, se débattant jusqu'à ce qu'on le lâche et pleurant franchement.
Je veux m'en aller! je veux m'en aller!...
TYLTYL
Bon! le voilà qui pleure!... Et l'autre aussi!... Mais qu'est-ce qu'il leur faut?... Ils sont bien difficiles?...
Le plus jeune, s'essuyant les yeux, prenant son voisin par la main, et les quatre autres en faisant respectivement autant, dit alors avec autorité.
LE PLUS JEUNE
Venez!...
Ils s'éloignent, dignement, posément, et sortent à gauche.
TYLTYL, consterné.
Qu'est-ce qu'ils ont?... Où vont-ils?...
UN DES GRANDS ENFANTS
Ils vont à l'autre porte....
UN AUTRE
Ils vont chercher le plus petit....
UN AUTRE
Plus ils sont petits, plus ils savent....
LE PREMIER
Mais où donc est-il, le plus petit?... Vous ne l'avez pas vu?...
UN AUTRE
Non, personne ne l'a vu depuis ce matin.... C'est étonnant, il est toujours avec ses petites sœurs....
TYLTYL, regardant la foule d'enfants qui peuple les salles.
Comme il y a du monde!...
UN DES GRANDS ENFANTS
Et ce n'est qu'une partie de la famille....
UN ENFANT, qui a suivi des yeux, au loin, la marché des cinq petits.
Ils s'arrêtent à la troisième porte!...
TYLTYL
Qui?...
L'ENFANT
Les cinq petits....
UN AUTRE ENFANT
Ils ont l'air de chercher quelque chose....
LE PREMIER ENFANT
Allons voir ce qu'ils font.... Ils savent ce qu'ils savent....
D'AUTRES ENFANTS
Oui, oui, allons-y tous.... Ils savent, eux, ils savent!...
Grands remous dans la foule des enfants. Ils se précipitent tous du même côté et sortent par la gauche. En un instant la salle est vide, et Tyltyl y demeure seul avec la Lumière, les six jeunes filles et le Destin.
TYLTYL
Suivons-les aussi!...
Il sort, suivi de la Lumière, des six jeunes filles et du Destin qui ferme la marche. Il n'y a plus en scène que le Fantôme voilé, que tout le inonde a oublié et qui n'a pas quitté la colonne de droite, contre laquelle il s'appuie. La scène reste vide un instant, puis on voit s'avancer du fond des salles, un enfant encore plus petit que le plus jeune des cinq petits. Il marche résolument; arrivé aux colonnes du premier plan, il s'oriente un moment, semble chercher à droite et à gauche, puis, tout d'un coup, d'un pas délibéré, va directement au Fantôme voilé, devant lequel il s'arrête, se campe et qu'il considère longuement, gravement, en silence, un doigt dans la bouche. Enfin, il avance une main et saisit le Fantôme par le bas de la robe.
LE PETIT
C'est toi, dis?...
LE FANTÔME, qui parle pour la première fois, d'une voix qui se cherche, vient de très loin et a peine à sortir de la gorge.
Oui....
LE PETIT
Je savais.... Viens....
LE FANTÔME
Où veux-tu?...
LE PETIT
Par ici.... Je vais dire aux autres....
LE FANTÔME
Pas encore.... Je ne peux pas encore....
LE PETIT, le tirant toujours par la robe, vers un banc de marbre qui se trouve entre les colonnes, au premier plan.
Viens.... (Il le fait asseoir et l'installe sur le banc, le caresse et l'embrasse.) Viens.... C'est toi.... Je savais.... Je t'embrasse.... Tu ne sais pas encore embrasser?... (Le Fantôme fait signe que non.) Non?... Comme ça.... Je t'apprendrai.... (Il l'embrasse et le caresse longuement.) Tu n'as plus froid?...
LE FANTÔME, parvenant déjà à sourire.
Non....
LE PETIT, l'embrassant toujours.
Tu vois, c'est déjà mieux....
En effet, sous les caresses et les baisers de l'enfant, la statue s'anime peu à peu, les yeux s'ouvrent, les lèvres palpitent, le visage se colore, le corps perd sa rigidité effrayante, les bras s'assouplissent et s'arrondissent autour du cou de l'enfant.
LE PETIT, se blotissant contre elle.
Ça va mieux, dis?... Tu ne dors plus?... On est bien tous les deux.... Ils te cherchent encore, dis?... Et moi je t'ai trouvée!... Je savais, je savais....
LE FANTÔME
Moi aussi, je savais, je savais.... J'attendais....
LE PETIT
C'est heureux, dis?... (Se blotissant plus étroitement.)
Oh! que c'est amusant!... Tu t'amuses aussi, dis?...
LE FANTÔME
Oui.... oui, je suis heureuse....
LE PETIT
Pourquoi tu ne ris pas?...
LE FANTÔME
Je suis trop heureuse....
LE PETIT
Moi aussi, moi aussi!... Ne fais pas attention, je vais pleurer un peu, mais ça ne compte pas....
LE FANTÔME, commençant à lui rendre ses baisers et ses caresses.
Je vais pleurer aussi....
LE PETIT, enivré, ébloui.
Tu m'embrasses.... Maman!... C'est donc vrai, c'est donc vrai, c'est maman!... Encore, encore!... Maintenant, c'est assez; maintenant, je ne peux plus!... Ils ne le croiront pas, ils ne pourront pas croire!...
LE FANTÔME
Appelle-les, il est temps....
LE PETIT
Ne cache pas ton visage, ils ne te verraient pas.... Ils ne me croiraient pas.... (Écartant le voile.) Oh! maman, tu es belle, tu es belle!... (La chevelure s'épanouit sur les épaules.) Oh! maman, tes cheveux!... Tu en as, tu en as!... Là, c'est bien mieux ainsi, je t'embrasse bien mieux.... (Écoulant.) Attention, ils reviennent!... Ils sont là!...
En effet, les cinq petits accourent à toutes jambes dans la salle.
LES CINQ PETITS
Où est-elle?... Où est-elle?... Où est-elle?...
LE PETIT, se dressant sur le banc, à côté de sa mère et la montrant aux autres en trépignant de joie.
Ici! ici!... Elle est ici, elle est ici!... C'est moi qui l'ai trouvée!...
La mère veut se lever pour les embrasser, mais ils ne lui en laissent pas le temps, se jettent sur elle, l'accablent de caresses et de baisers, la forcent à se rasseoir, grimpent sur ses genoux, s'agitent et grouillent sur elle et parlent tous en même temps.
LES CINQ PETITS
C'est elle!... C'est bien elle!... C'est maman!... Où était-elle?... Tu la reconnais, toi?... Je crois bien! Je crois bien!... Toi aussi?... Moi aussi! Moi aussi!... Tu prends toute la place!... Tu l'embrasses tout le temps!... C'est pas juste, c'est mon tour!... C'est ma maman aussi!... Nous t'avons tant cherchée!... Nous avons attendu, attendu!... Elle est belle, n'est-ce pas?... La plus belle de toutes!... Il n'y on a pas d'autre!... Dis-nous, dis-nous!... Quoi Je t'aime!... Nous aimes-tu?... On s'embrasse! On s'embrasse!... Que c'est bon, les mamans!... Que c'est bon d'embrasser!... Dire qu'on ne savait pas!... Tout pour nous, tout pour nous!... Il n'y a qu'un bonheur!... Tout pour toi!... Je t'aime trop!... Dis, me reconnais-tu?... Je serai le deuxième... Et puis moi, le troisième... Et c'est moi le dernier; embrasse-moi d'abord, j'ai le plus longtemps à attendre!... Elle rit.... Elle est heureuse aussi!... Réponds-nous, réponds-nous!... Ton bras, je veux ton bras tout autour de mon cou!... Moi aussi! Moi aussi!... Ne t'en vas pas surtout!... On ne sait plus que faire.... On est fou de bonheur.... On ne peut plus attendre!...
Pendant qu'ils parlent et s'embrassent ainsi, les autres enfants, plus grands, ceux des générations futures, rentrent peu à peu dans les salles qui se repeuplent. Les premiers arrivés s'arrêtent derrière le groupe formé par la mère et les six petits; et bientôt, dans la foule qui s'accroît, on entend murmurer: «Ils l'ont trouvée!... Ils l'ont trouvée!... C'est elle!... Ils sont heureux!... Elle est belle!... Elle est bonne!... Pouvons-nous l'embrasser?... Attendez, attendez, c'est à eux!... Nous aurons notre tour!...»
Maintenant, Tyltyl, suivi de la Lumière, des six jeunes filles et du Destin, rentre également dans la salle. Mouvement parmi les enfants qui s'écartent pour le laisser passer. Le plus petit des six petits l'aperçoit d'abord, va au-devant de lui, et le prenant par la main, le conduit à la mère en disant gravement:
LE PLUS PETIT
C'est elle.... Je l'ai trouvée....
La mère se lève et se dresse devant Tyltyl.
UN AUTRE PETIT
La reconnais-tu?...
Tyltyl hésite, se passe la main sur le front, cherche en vain dans ses souvenirs.
TYLTYL
Pas encore.... Elle est belle!...
UN AUTRE PETIT
Embrasse la, c'est elle....
UN AUTRE PETIT
Il n'y en a pas d'autre....
LE PLUS PETIT
Nous n'en voulons pas d'autre....
TYLTYL, prenant la main de la Mère.
D'où viens-tu?... Qui es-tu?... Où t'ai-je déjà vue?... Je ne me rappelle pas....
La Mère ne répond pas. Les couleurs pâlissent et se raniment, les yeux s'ouvrent et se referment, la vie revient et se retire, selon les palpitations d'un souvenir qui ne peut pas ressusciter....
LE PLUS PETIT
Attention, tu lui fais du mal!...
Les autres petits se rangent devant elle, comme pour la défendre.
UN PETIT
Va-t'en!...
UN AUTRE PETIT
Va-t'en!... Tu ne l'auras pas tant que tu ne sauras pas!...
UN AUTRE PETIT
Tu n'en auras pas d'autre!...
UN AUTRE PETIT
Va-t'en!... Elle reste avec nous jusqu'à ce que tu saches!...
UN AUTRE PETIT
Va-t'en!... Nous t'attendrons, nous serons tous là-bas!...
LE PREMIER PETIT
Va-t'en, va-t'en!... Tu lui fais trop de mal!...
LE PLUS PETIT, enlaçant sa mère.
Viens, maman, viens nous-en!... Il ne sait pas encore!...
Tous entourent, enveloppent leur mère, la pressent, l'entraînent, en faisant à Tyltyl des signes d'adieu: «A bientôt! A bientôt!... Là-bas! là-bas! là-bas!... A bientôt!...» La mère se retourne et regarde Tyltyl fixement; puis la vision de la salle s'obscurcit, se décolore, s'efface, se dissout et disparaît. Tyltyl, la Lumière, le Destin et les six jeunes filles se retrouvent seuls devant le rideau de la Voie Lactée.
TYLTYL
Eh bien, me voilà bien!... Qu'est-ce que je vais faire?... Est-ce que c'est ma faute si je ne peux pas me rappeler?...
LA LUMIÈRE
Ne crains rien.... Ils savent ce qu'ils disent... Tu la retrouveras.... Hâtons-nous de rentrer.... Je suis sure qu'elle t'attend où tu ne l'attends pas....
TYLTYL, rêveur.
C'est égal, elle est belle!... Je crois qu'ils ont raison.... Je crois bien que c'est elle....
Ils sortent tous.
RIDEAU
ACTE CINQUIÈME
DIXIÈME TABLEAU
DEVANT LE RIDEAU QUI REPRÉSENTE LA LISIÈRE D'UNE FORÊT
* * * * *
Entrent Tyltyl et la Lumière.
LA LUMIÈRE
Enfin, nous y voici....
TYLTYL
Où donc?...
LA LUMIÈRE
Mais près de ta maison.... Tu ne reconnais pas ta forêt?...
TYLTYL
Ma forêt, ma forêt.... (Regardant autour de soi.) Mais c'est vrai!... J'ai déjà vu ces hêtres quelque part....
LA LUMIÈRE
C'est assez probable, puisqu'ils entourent la maison où tu es né....
TYLTYL
En tout cas, ce n'est pas trop tôt.... Je n'en peux plus....
LA LUMIÈRE
En effet, le voyage a été fatigant, mais fructueux....
TYLTYL
Fructueux, fructueux?... Je ne vois pas en quoi.... Au départ, j'aimais six femmes; au retour, je n'en aime plus qu'une et c'est la seule qui ne me suive pas.... Mais au fait, où sont-elles, les six autres, et ce pauvre petit Destin qui m'a l'air bien malade?...
LA LUMIÈRE
Les voici!...
Entrent les six jeunes filles. La dernière, Janille, porte le Destin, qui, toujours enveloppé de sa cape et coiffé du sombrero, n'a plus que la taille d'un tout petit enfant et paraît très fatigué.
JANILLE, passant le Destin à Milette.
Veux-tu t'en charger un instant?... Il n'est pas bien grand mais bien lourd....
MILETTE, le prenant des bras de Janille.
Viens ici, mon petit Tintin, viens ici, ne pleure pas, ne pleure pas....
LE DESTIN, d'une voix larmoyante et zézayante.
Moi?... Ze ne pleure zamais!... Ze suis touzours le même.... Ze suis inébranlable, inamovible, infatigable, implacable et inexorable....
MILETTE
Oui, oui; c'est entendu, mon petit Tintin, tu es bien Sage.... (Le Destin s'endort dans ses bras.) Il dort!...
JANILLE, l'emmitouflant maternellement dans sa cape.
Il est bien gentil, bien tranquille et bien obéissant, mais il paraît bien fatigué....
LA LUMIÈRE
Pauvre petit Destin; il n'a pas eu de chance!... Mais nous nous en occuperons tout à l'heure.... En attendant, mes enfants, il faut songer à la séparation et aux derniers adieux....
JANILLE
Aux derniers adieux?...
LA LUMIÈRE
Mais oui; nous n'allons pas voyager toute notre vie.... Vous êtes d'ailleurs près de vos demeures, puisque, vous habitez tous les alentours de cette forêt. Notre but est atteint; nous savons à présent ce que nous avions intérêt à savoir: l'homme n'a droit qu'à un unique amour; tous les autres ne sont que de douloureuses erreurs qui font le malheur d'un nombre infini d'existences. Nous avons appris que le choix de cet unique amour ne dépend pas de nous, mais de ceux qui nous précèdent et qui nous suivent. Vous alliez vous tromper; et malgré la tristesse de toute séparation, il y a lieu de vous réjouir, far découvrir qu'on allait commettre une erreur dangereuse et irréparable, est aussi avantageux que de trouver une grande et belle vérité. J'ai du reste, au nom de la Fée, à vous faire part d'une heureuse nouvelle: c'est que l'unique amour que vous avez cherché avec nous attend au coin du feu, dans chacune de vos maisons, chacune d'entre vous; ou, tout au moins, ne tardera pas à l'y attendre.... Ne tardez pas non plus à l'y rejoindre.... L'heure s'avance, le coq va chanter, les oiseaux se réveillent; que les adieux soient brefs, sans regrets, sans arrière-pensées et sans larmes....
MILETTE, passant le Destin à Aimette.
Veux-tu me le prendre un instant, pendant que j'embrasse Tyltyl?... (Embrassant Tyltyl.) Adieu, mon petit Tyltyl.... Il faut que je parte la première; papa se lève de bonne heure, et s'il ne me trouvait pas à la maison, ce serait effroyable.... Adieu, Tyltyl, je t'embrasse tendrement. Ne me garde pas rancune, quand nous nous reverrons.... J'habite ici près et nous aurons à passer toute la vie dans la même forêt....
TYLTYL, l'embrassant tendrement.
Te garder rancune, ma Milette, et de quoi?... Je sais bien, tu sais bien que ce n'est pas ta faute ni la mienne....
MILETTE
Adieu, adieu!.... Il faut que je me sauve....
Elle sort en courant.
AIMETTE, passant le Destin à Janille.
Veux-tu prendre un instant le petit?... (Embrassant Tyltyl.) Adieu, Tyltyl.... Ne nous oublions pas.... J'en aimerai peut-être un autre; mais je ne l'aimerai jamais comme je croyais t'aimer....
LA LUMIÈRE
Voyons, voyons, abrégeons.... Nous n'en finirons pas si nous continuons sur ce ton.... Si le coq chante avant votre retour, vos parents sauront tout et vous aurez des scènes assez désagréables.... Un simple baiser fraternel, c'est tout ce que je peux vous permettre aujourd'hui.... Vous n'allez pas bien loin, et vous vous reverrez plus d'une fois dans la vie, où, vous connaissant mieux, vous vous aimerez davantage....
Rosarelle et Belline embrassent Tyltyl en silence et sortent. Roselle se mouche bruyamment en épongeant ses larmes et en balbutiant: «Mon petit Tyltyl, mon petit Tyltyl!... Il était si gentil!... On se reverra, n'est-ce pas, on se reverra.... Tu auras tout ce qu'il y a de meilleur à l'auberge!...» Puis elle sort vivement, au pas du course. Seule Janille s'attarde, portant le Destin dans ses bras.
LA LUMIÈRE
Eh bien! Janille, que fais-tu là?...
JANILLE, tout en larmes.
Je ne peux pas, je ne peux pas m'en aller tout de suite comme les autres....
LA LUMIÈRE
Il le faut cependant, ma Janille; ce n'est pas le destin, comme disent les hommes, mais la volonté de ceux qui savent tout et ne meurent jamais.... Adieu, ma petite Janille, tu as été bien douce, bien aimante et bien tendre et j'ai cru un instant que tu serais choisie.... Ne pleure pas, mon enfant, donne-moi ce pauvre Destin, j'en aurai soin, et embrassez-vous plus longuement....
JANILLE, passant le Destin à la Lumière et embrassant longuement Tyltyl.
Adieu, Tyltyl!...
TYLTYL
Adieu, Janille!...
Janille s'éloigne à pas lents.
LA LUMIÈRE
Et maintenant que nous sommes seuls, embrassons-nous aussi.... Nous nous reverrons avant peu pour entreprendre un autre et long voyage....
TYLTYL
Un autre et long voyage?...
LA LUMIÈRE
Le dernier, le plus heureux et le plus beau.... Mais il ne m'est pas encore permis d'en parler.... Adieu, Tyltyl.... Rappelle-toi, mon enfant, que tu n'es pas seul en ce monde et que tout ce que tu y vois n'a ni commencement ni fin. Si tu gardes cette pensée dans ton cœur, si elle grandit en toi en même temps que toi-même, tu sauras toujours, en toutes circonstances, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut faire, ce qu'il faut espérer.... Et toi, Tintin, ne pleure pas ainsi.... Nous finirons par nous entendre....
LE DESTIN, dans un sommeil larmoyant et bafouillant.
Moi?... Ze ne pleure zamais!... Moi z'ordonne qu'on s'arrête!... En avant! en avant! en avant!...
La Lumière sort à gauche emportant le Destin dans ses bras. Tyltyl la suit en lui faisant des signes d'adieu et le rideau s'ouvre sur le onzième tableau.
ONZIÈME TABLEAU
LE RÉVEIL
Le même intérieur qu'au premier acte. Tyltyl est profondément endormi dans son lit. La lumière du jour filtre gaîment par toutes les fentes des volets clos. L'Oiseau Bleu s'égosille dans sa cage. On frappe à la porte.
* * * * *
TYLTYL, s'éveillant en sursaut.
Qui est là?...
LA MÈRE TYL, derrière la porte.
C'est moi!... Ouvre vite!... Nous attendons une visite....
TYLTYL
Attends, attends, que je passe ma culotte.... (Se levant et constatant avec stupéfaction qu'il est habillé.) Tiens, je me suis couché tout habillé.... Comment ça se fait-il?...
Il ouvre la porte. Entre la Mère Tyl, agitée, empressée et portant un fagot.
LA MÈRE TYL
Vite, vite.... Aide-moi à rallumer le feu et à ranger la chambre.... Va réveiller Mytyl.... Elles seront ici dans un instant....
TYLTYL, tout en l'aidant de son mieux.
Qui ça, elles?...
LA MÈRE TYL
C'est vrai, tu ne sais pas.... Papa Tyl les a rencontrées hier soir, mais tu étais déjà couché.... Ouvre donc les volets, on n'y voit pas.... (Tyltyl fait ce qu'elle ordonne et la lumière du jour inonde toute la pièce.) Et appelle Mytyl, qu'elle m'aide un peu à ranger tout ça.... Il y a ici un désordre, une poussière!... Je ne veux pas qu'elles voient ma maison dans cet état....
Entre Mytyl.
TYLTYL
Tiens, la voilà, Mytyl.... Mais tu ne me dis pas....
LA MÈRE TYL, à Mytyl.
Le feu prend.... Prépare le café, pendant que je mets tout en ordre.... Qu'est-ce que c'est?... Encore des épluchures de choux qui traînent sous la fontaine?...
MYTYL
Ce n'est pas ma faute.... C'est Tyltyl qui m'avait promis....
LA MÈRE TYL
Eh bien! c'était du propre!... Heureusement que je me suis méfiée.... Prends le balai, Tyltyl; moi je donnerai un coup de serviette aux casserolles et à la vaisselle qui n'a pas été rangée....
TYLTYL
Non, mais c'est donc le Shah de Perse ou l'Empéreur du Japon que nous attendons?...
LA MÈRE TYL
C'est bien mieux. Tu ne devineras jamais ce que c'est.... Te rappelles-tu notre voisine?...
TYLTYL
Quelle voisine?...
LA MÈRE TYL
Nous n'en avons pas tant.... Celle qui avait la jolie petite maison rose, au bord de la route, avec un jardinet plein de soleils et de pieds d'alouette?...
TYLTYL
Ah oui!... Celle qui avait une petite fille à qui j'ai donné ma tourterelle?...
LA MÈRE TYL
Justement....
TYLTYL
Il y a longtemps qu'elles sont parties....
LA MÈRE TYL
Il y a quatre ou cinq ans tout au plus.... Elles étaient allées à la ville, chez un oncle à la petite, un boucher qui était veuf et sans enfants.... Il est mort en leur laissant sa boutique et tout ce qu'il y a dedans.... Elles reviennent pour toujours au pays, qu'elles ont dit au père Tyl.... Elles reprendraient leur jolie maison qui appartenait à l'oncle de la petite Majoie....
TYLTYL
La petite Majoie?...
LA MÈRE TYL
Mais oui, la fillette, tu sais bien, c'est son nom.... On l'appelait Jojotte, quand elle était petite; mais son nom, c'est Majoie.... Papa Tyl qui l'a rencontrée hier soir, m'a dit que c'est à ne pas croire.... Il dit qu'elle est plus grande que toi et qu'il n'a jamais rien vu d'aussi beau.... Il paraît qu'elle a des cheveux, des cheveux tout en or.... Tout ça, c'est à considérer; c'est pourquoi, je veux que la maison soit propre afin qu'on n'ait pas l'air de saltimbanques.... On ne sait pas ce qui peut arriver.... Nous sommes de bonne famille aussi.... Le père de ton grand-père était charcutier....
TYLTYL