Les fiançailles: Féerie en cinq actes et onze tableaux

Part 3

Chapter 33,768 wordsPublic domain

Je ne sais pas, madame.... Je crois qu'elles sont folles.... Elles étaient si gentilles quand je les ai quittées.... Je ne les reconnais plus du tout.... Regardez, regardez, elles ne sont plus les mêmes!... Rosarelle et Belline ont des yeux de furies, Aimette a l'air sournois et Roselle effronté, Janille n'est pas débarbouillée et Milette est rouquine.... (Fondant en larmes et l'avant-bras sur les yeux, à la manière des enfants qui pleurent.) Je n'en veux plus, je n'en veux plus, je n'en veux plus!...

LA FÉE

Mais, petit imbécile, c'est de ta faute!...

TYLTYL

Comment, c'est encore de ma faute?...

LA FÉE

Mais oui, c'est de ta faute.... Et d'abord d'où viens-tu?... Qu'as-tu fait de ta veste et de ton bonnet vert?...

TYLTYL

Mais, madame la Fée, j'étais en train de m'habiller; je passais la petite culotte de soie et la veste brodée de perles que vous m'avez données pour aller visiter les Ancêtres.... J'entends des cris, je lâche tout, j'accours et je vois qu'elles se battent et s'arrachent les cheveux et les yeux....

LA FÉE

C'est bien fait!... Ça t'apprendra à les fréquenter quand tu n'as pas ton talisman qui révèle la vérité.... C'est tout à fait inconvenant et déplacé.... Tu vois bien qu'à présent tu ne les vois pas comme elles sont....

TYLTYL

Je ne les vois pas comme elles sont?... Comment les vois-je alors?...

LA FÉE

Mais justement comme elles ne sont pas, c'est-à-dire comme il ne faut jamais les voir.... Et d'abord, c'est bien simple, tout ce qui est laid n'est pas vrai, ne l'a jamais été, ne le sera jamais....

TYLTYL

C'est facile à dire; mais enfin quand on voit ce qu'on voit....

LA FÉE

Quand on voit ce qu'on voit, on ne voit rien du tout.... Je te l'ai déjà dit, c'est ce qu'on ne voit pas qui mène le monde entier.... Tout ceci ne compte pas; ce n'est qu'un peu d'écume à la surface de la mer.... Mais cours vite chercher le Saphir et nous retrouverons le fond des âmes, la vérité des cœurs et la source de la vie.... Attends, ce n'est pas la peine, je vois s'avancer la Lumière qui te rapporte ton bonne!...

Entre La Lumière.

LA LUMIÈRE

Bonjour, Tyltyl!...

TYLTYL, se jetant passionnément dans ses bras.

Oh! la Lumière! la Lumière!... C'est la bonne Lumière!... Où étais-tu?... Qu'as-tu fait tout ce temps que je ne t'ai pas vue?... Je t'ai tant regrettée et si souvent cherchée!...

LA LUMIÈRE

Mon bon petit Tyltyl!... je ne te perdais pas de vue.... Je t'ai guidé, conseillé, embrassé bien souvent, sans que tu t'en sois jamais douté.... Mais nous reparlerons de tout cela plus tard; aujourd'hui, nous n'avons pas le temps, je n'ai qu'une nuit à te donner et il faut faire beaucoup de choses....

Entre le Destin.

LE DESTIN

Où est Tyltyl?...

TYLTYL

Ici.... Je ne cherche pas à me cacher.

LE DESTIN

Et tu fais bien, ce serait inutile, on ne m'échappe point....

TYLTYL, le considérant avec étonnement.

Mais qu'est-ce que vous avez?... Que vous est-il arrivé?... On dirait que vous êtes moins grand.... Vous semblez moins haut et moins large.... Vous n'êtes pas souffrant?...

LE DESTIN, assez sensiblement diminué en effet.

Moi?... Je ne change pas, je suis toujours le même; je suis impassible, insensible, invulnérable, immuable, inévitable, inexorable, inéluctable, irrésistible, invincible, inflexible, et irrévocable!...

TYLTYL

Bien, bien, ce que j'en disais, c'était simplement pour faire remarquer que....

LA FÉE, bas à Tyltyl.

N'insiste pas, tu le désobligerais et il deviendrait intraitable.... C'est probablement le voisinage de la Lumière qui ne lui est pas salutaire; ils n'ont jamais pu s'accorder.... (Haut.) Allons, mes enfants, il est temps... Mets ton bonnet, Tyltyl, et tourne le Saphir, nous verrons ce que ça donnera; tantôt il agit sur les cœurs, tantôt sur les esprits, tantôt sur les objets et souvent sur les trois; on n'en sait rien d'avance....

Il fait ce qu'elle ordonne. Aussitôt le cabinet s'éclaire d'une lumière bleuâtre et surnaturelle qui embellit d anime toutes choses. Les accessoires de la Mère l'Oye semblent se réveiller; le rouet tourne vertigineusement et dévide des fils d'or et de cristal, la citrouille grossit, se dandine et s'illumine, l'Oiseau Bleu s'égosille, la cuve aux vipères de Peau-d'Ane bouillonne et dégorge des fleurs et des fruits, les robes couleur de lune et de soleil s'agitent et fulgurent, les colonnes et les arcades scintillent de pierreries; mais c'est surtout dans le groupe des jeunes filles que la transformation est radicale et merveilleuse: les traits se détendent, les yeux s'agrandissent, les sourires s'épanouissent, les vêtements resplendissent, l'innocence, l'allégresse, la bonté, la beauté refleurissent; et Tyltyl extasié, battant des mains, ivre de joie, se jette au milieu d'elles, embrassant, embrassé et ne sachant à qui entendre.

TYLTYL

Les voilà! les voilà! les voilà revenues!... Elles sont belles! elles sont belles!... Janille et ma Milette, Aimette et ma Belline, Rosarelle et Roselle!... Je les reconnais toutes et je les aime toutes!... Embrassons-nous encore, encore, encore!... Embrassons-nous toujours!...

A ce moment, la fille aux voiles blancs, qui n'a pas pris part à la transfiguration et à la joie générales, chancelle dans son coin, et sans pousser un cri tombe d'un coup, d'un seul bloc, comme une statue et demeure étendue, immobile, sur le sol. Silence, effroi, consternation, puis cris, tumulte, les femmes se précipitent à son secours et s'empressent autour d'elle.

ROSELLE, la soulevant.

Venez, venez, aidez-moi....

ROSARELLE

Elle n'est pas blessée?...

BELLINE, l'examinant avec sollicitude.

Non, non, je ne vois rien....

AIMETTE, lui caressant le front.

Elle respire, elle soupire....

ROSARELLE, l'embrassant.

Ce n'est qu'une syncope.... Dis-nous ce que tu as?... Tu ne souffres pas, ma petite?...

MILETTE

Elle ne répond pas...

JANILLE, lui prenant une main qu'elle caresse.

Elle a peut-être faim?...

MILETTE, caressant l'autre main.

Mais non, tu vois bien, elle a froid....

JANILLE

Veux-tu mon capuchon?...

ROSELLE

Mais non, mais non, ce n'est pas ça.... Il lui faudrait un petit verre de quelque chose.... Je n'ai plus ma bouteille.... Et puis ne vous empressez pas toutes autour d'elle, elle étouffe, vous l'empêchez de respirer....

ROSARELLE, lui soutenant la tête.

Avez-vous un peu d'eau?... Il faudrait chercher un médecin....

BELLINE

Elle est blanche comme un marbre.... On dirait une morte....

ROSARELLE

Mais non, mais non, elle revient à elle.... J'entends battre son cœur....

LA FÉE, intervenant.

Voyons, voyons, ce n'est rien.... Je pratique la médecine depuis plus longtemps que les hommes et je m'y connais un peu mieux.... Ne vous inquiétez pas, il n'y a rien à craindre; je me charge de la remettre sur pied.... Mais nous perdons un temps précieux, la nuit s'écoule et rien ne sera fait.... (Aux jeunes filles.) Allez, allez, mes toutes belles, allez vous habiller, vos vêtements vous attendent et tout est préparé.... Suivez toutes la Lumière qui vous conseillera.... On se retrouvera dans la grande salle de bal du palais.... (Sortent les jeunes filles précédées de la Lumière. Au Destin.) Vous aussi, le Destin, suivez donc la Lumière, il vous faut un autre costume.... Vous ne pouvez pas sortir en cet état.... Il ne faut pas se faire remarquer, surtout en ce moment.... (Le Destin obéit en rechignant.) Je ne sais trop comment l'habiller, celui-là.... Enfin, la Lumière avisera, elle a plus d'imagination que moi.... Occupons-nous de là petite malade. Ça va mieux. (Elle lui aide à se lever.) Là, voilà.... Assieds-toi sur ce banc.... Non? Tu préfères rester debout?... Comme tu voudras, en ce cas, appuie-toi à la colonne, car les murs vont disparaître.... Maintenant que nous sommes seuls, mon Tyltyl, me diras-tu enfin, entre nous, quelle est cette jeune fille?...

TYLTYL

Mais, madame, je ne sais pas du tout....

LA FÉE

Il faut faire un effort.... Elle ne pourra pas vivre si tu ne te rappelles pas qui elle est.... C'est une grande responsabilité....

TYLTYL

Mais ce n'est pas ma faute.... Je fais ce que je peux et je n'y comprends rien....

LA FÉE

Ma foi, tant pis!... Je n'y comprends rien non plus.... Allons, habille-toi.... Voilà la petite veste que la Lumière t'a apportée.... Et maintenant, d'un seul coup de baguette, nous allons entrer dans la salle de bal et nous verrons comment se sont parées tes petites amies....

CINQUIÈME TABLEAU

UNE SALLE DE BAL DANS LE PALAIS DE LA FÉE

Elle frappe de sa baguette les panneaux du cabinet qui disparaissent. Il ne reste debout que les colonnes et les arcades qui forment le portique d'une immense salle lumineuse qu'on dirait taillée et ciselée à même une montagne d'ambre. Sous les arceaux éblouissants évoluent les six jeunes filles vêtues de magnifiques robes souples et flottantes, chaussées de sandales dorées, les cheveux dénoués et les mains pleines de fleurs. Elles appellent joyeusement Tyltyl, qui d'abord abasourdi, se précipite et se mêle à leurs jeux et à leurs danses. Seule, la vierge aux voiles blancs demeure à l'écart, appuyée à la colonne.

* * * * *

LA FÉE, remarquant le Destin, drapé d'une ample cape noire et coiffé d'un large sombrero espagnol.

Tiens, voilà le Destin.... Elle l'a habillé comme un traître de mélodrame.... (Frappant dans ses mains.) Allons, mes enfants, il est temps de se mettre en route.... Tout ceci ne compte pas, c'est maintenant que le travail commence....

RIDEAU

ACTE TROISIÈME

SIXIÈME TABLEAU

DEVANT LE RIDEAU QUI REPRÉSENTE DE GRANDS ROCHERS

* * * * *

Entrent Tyltyl et la Lumière.

TYLTYL, essoufflé, se laissant tomber sur un quartier de roc.

Ils habitent haut, les Ancêtres!... Tu n'es pas fatiguée?...

LA LUMIÈRE

Non, je suis née dans la montagne....

TYLTYL, se penchant sur une crevasse.

Ce n'est pas comme le Destin qui n'en peut plus.... Il est encore au fond de la dernière gorge, avec mes petites amies.... Il trébuche à chaque pas et traîne déjà la jambe.... Ils ne seront pas ici avant quelques minutes, et, en les attendant, je suis bien heureux d'être seul, un moment, avec toi, car j'ai beaucoup de choses à te demander....

LA LUMIÈRE

Demande-moi tout ce que tu voudras, mon enfant, je te répondrai de mon mieux....

TYLTYL

Que penses-tu de mes petites amies?... S'il te fallait choisir, laquelle prendrais-tu?...

LA LUMIÈRE

Elles sont toutes très gentilles, mais ce n'est pas à moi de choisir; toi seul peux savoir celle que tu aimes le mieux....

TYLTYL

Eh! ce n'est pas facile.... C'est que je les aime toutes.... Ainsi j'aime bien la petite Janille, la fille du mendiant; elle est si douce, si fraîche, si attendrissante....

LA LUMIÈRE

En effet, clic est très séduisante, et c'est une jolie petite âme, très simple, très claire et très pure....

TYLTYL

Mais j'aime aussi Rosarelle, la fille du maire... Elle est vraiment très belle, pas fière et bien plus instruite que les autres.... Et puis, pense donc à ce qu'elle a fait pour moi, elle a tout quitté pour me suivre....

LA LUMIÈRE

En effet, elle t'a donné la preuve d'un véritable amour....

TYLTYL

Mais j'aime aussi Roselle, la fille de l'aubergiste, qui est vraiment une jolie fille, saine, forte, franche, courageuse, réjouie, amusante et plus sensible, plus affectueuse qu'on ne croirait....

LA LUMIÈRE

En effet, elle a des qualités, et elle m'est, à moi aussi, très sympathique....

TYLTYL

Mais j'aime aussi Milette, la fille du bûcheron... Elle a de si beaux yeux et de si beaux cheveux!... Elle paraît d'abord un peu renfermée, un peu sournoise; mais quand on la connaît, c'est tout autre chose, elle est au contraire très rieuse, très joueuse... Et puis, as-tu remarqué ses lèvres et ses dents?...

LA LUMIÈRE

En effet, je les ai remarquées...

TYLTYL

Mais j'aime aussi Belline, la fille du boucher... D'abord c'est ma cousine, et on aime toujours ses cousines... Et puis, elle a une beauté sombre qui me fait un peu peur... J'adore ça... Mais elle n'est pas méchante, pas du tout... As-tu remarqué son sourire?... On ne sait pas au juste ce qu'il veut dire...

LA LUMIÈRE

En effet, elle a un sourire assez étrange...

TYLTYL

Mais j'aime aussi Aimette, la fille du meunier.... D'abord c'est également ma cousine.... Elle tient les yeux baissés sous de longs cils qui se recourbent, elle rougit quand on la regarde et pleure quand on lui parle.... Elle a l'air assez insignifiant; eh Bien, ce n'est pas vrai.... Elle est tout autre quand on la connaît un peu.... Elle est caressante, enjouée, et vous dit à voix basse des choses si gentilles et si tendres qu'on a tout de suite envie de l'embrasser....

LA LUMIÈRE

Je vois qu'en effet le choix ne sera pas facile....

TYLTYL

Laquelle crois-tu la meilleure?...

LA LUMIÈRE

Il n'y a pas de meilleures ou de pires; toutes se valent, au fond, et toutes sont très bonnes quand elles souffrent ou qu'elles aiment....

TYLTYL

Ce qui est embêtant, c'est qu'on n'en puisse aimer qu'une, paraît-il. Et d'abord, est-ce vrai, ou bien est-ce encore une de ces choses que l'on fait croire aux enfants pour qu'ils se taisent et se tiennent tranquilles?...

LA LUMIÈRE

Non, c'est vrai; tant qu'on en aime plusieurs, cela prouve simplement que l'on n'a pas encore trouvé celle que l'on doit aimer....

TYLTYL

Mais enfin, toi qui sais tout, toi qui vois tout, tu devrais savoir mieux que moi et pouvoir me dire ce qu'il faut que je fasse....

LA LUMIÈRE

Non, mon enfant, mes rayons ne vont pas jusque là.... C'est pourquoi nous allons consulter ceux qui savent, qui d'ailleurs ne sont pas loin de nous, puisqu'ils demeurent en toi.... Nous avons l'air de faire un grand voyage, ce n'est qu'une illusion; nous ne sortons pas de toi-même, et toutes nos aventures ne se passent qu'en toi.... Mais j'entends tes petites amies.... Où est ton bonnet vert?...

TYLTYL

Ici, je l'ai oté, parce que j'avais trop chaud....

LA LUMIÈRE

Remets-le tout de suite, afin d'éviter de nouveaux malentendus, et tourne le Saphir....

Il fait ce qu'elle ordonne; aussitôt, de tous côtés, sortent de terre et d'entre les rochers toutes sortes de monstres aux formes plus ou moins humaines ou animales, aux visages grotesques, abrutis ou répugnants, qui bousculent Tyltyl, s'amassent et dansent autour de lui.

TYLTYL, ahuri.

Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est?...

LA LUMIÈRE

Rien, rien.... Tu auras tourné de gauche à droite....

TYLTYL

En effet, je crois que je me suis trompé.... Mais que me veulent-ils? Ils me bousculent et grimpent après mes jambes....

LA LUMIÈRE

Ils ne te feront pas grand mal; ce sont tout simplement tes pensées habituelles et plus ou moins secrètes que tu as libérées et qui se montrent un instant telles qu'elles sont....

TYLTYL

Comment!... Mes pensées sont aussi vilaines que ça?... Je n'aurais jamais cru....

LA LUMIÈRE

Ne te frappe pas.... Elles ne sont pas des plus laides, parce que tu es encore innocent et très jeune... Si tu voyais celles des autres hommes!... Du reste, tu en as de plus belles, mais elles sortent moins facilement.... Mais je vois s'avancer les jeunes filles.... Tourne donc de droite à gauche, pour balayer cette racaille qu'elles ne doivent pas voir....

Il fait ce qu'elle ordonne: les monstres rentrent sous terre. Entrent les six jeunes filles, précédées du Destin et suivies à distance du fantôme blanc qui se tient à l'écart. Elles entourent Tyltyl, l'accablent de caresses et parlent toutes en même temps.

LES JEUNES FILLES

Bonjour, Tyltyl! Le voilà retrouvé!... Nous étions bien inquiètes!... Nous ne pouvions te suivre.... Tu n'es pas fatigué?... Est-ce qu'on peut l'embrasser?... C'est le Destin qui nous a retardées.... J'aurais voulu courir.... il nous empêchait de passer.... Tu n'as pas trop chaud?... Prends garde de le refroidir.... Embrasse-moi aussi! Moi aussi! Moi aussi!...

TYLTYL, embrassant à la ronde.

Mes petites amies!... Que vous êtes gentilles et que je suis heureux!... Je ne vous ai pas fait marcher trop vite?... Je vous demande pardon, je suis un peu pressé.... Ma petite Janille, tu n'as pas mal au pied?... Et toi, ma Rosarelle, tu n'as pas l'habitude de grimper aux rochers.... Aimette a les mains froides et Roselle a bien chaud....

LA LUMIÈRE

Voyons, on parlera de tout cela plus tard.... Pour l'instant, il nous faut entrer tout de suite chez les Ancêtres qui nous attendent et qui seraient très mécontents si nous arrivions en retard....

LE DESTIN, qui a encore diminué et n'est guère plus grand qu'un homme de taille moyenne, paraît très fatigué et s'écroule sur un quartier de roc.

On n'ira pas plus loin!...

TYLTYL

Tiens! vous avez encore rapetissé!

LE DESTIN

Moi?... Je n'ai pas bougé.... Je suis toujours le même, je suis....

TYLTYL

Je sais, je sais.... C'est probablement un effet de lumière....

LE DESTIN, très vexé.

La lumière et moi, n'avons rien de commun.... En tout cas, je suis le seul maître et j'ordonne une halte....

LA LUMIÈRE

C'est parfait, nous n'avons pas à aller plus loin. Nous sommes arrivés, et sans nous déplacer, nous voici au séjour des Ancêtres....

Le rideau de rochers se sépare et s'ouvre sur le septième tableau.

SEPTIÈME TABLEAU

LE SÉJOUR DES ANCÊTRES

Une vaste place publique, sous une lumière élyséenne qui donne à toutes choses un air de félicité permanente et légère et d'allégresse stable. Le fond et les deux côtés de la place sont formés d'habitations de diverses époques, tantôt riches, tantôt pauvres, mais toujours riantes et un peu irréelles. Au premier plan, à droite, par exemple, se trouve l'entrée de la chaumière des grands parents de Tyltyl, puis le pignon d'une ferme plus ancienne, la façade d'une petite boutique du XVIIIe siècle, et ainsi successivement, en remontant de droite à gauche et en passant par le fond: une maison bourgeoise du XVe, une prison, un hôpital, une auberge du XVIe, un hôtel du XVe, des masures du XIII, une église du XIIe, une ferme et une villa gallo-romaine, etc. Coupant le fond par le milieu, une rue en perspective se perdant dans l'infini et bordée des maisons les plus anciennes, pour mener jusqu'aux huttes et aux cavernes de l'humanité primitive.

Au premier plan, sous de beaux arbres, lauriers, platanes ou cyprès, quelques bancs de pierre.

S'avancent Tyltyl, la Lumière, le Destin et les six jeunes filles, toujours suivis à distance par le fantôme blanc qui se tient à l'écart comme de coutume. A peine ont-ils fait quelques pas que grand-père et grand'mère Tyl sortent précipitamment de leur chaumine et, parmi de joyeuses exclamations, jettent dans les bras de Tyltyl.

* * * * *

GRAND'MAMAN TYL

Tyltyl! Tyltyl!... Comment! c'est encore toi!... Mais cette fois ce n'est plus une surprise!... On attendait ton arrivée, elle est annoncée depuis trois jours.... C'est égal, on est si heureux de se revoir qu'on n'y croit pas tout de suite.... Mais tu as encore grandi et forci, mon petit!... Je ne t'aurais pas reconnu tant tu es beau!... Dieu! que ça fait plaisir de s'embrasser ainsi de temps en temps!...

GRAND-PAPA TYL

Tu n'as pas amené Mytyl, cette fois?...

GRAND'MAMAN TYL

Mais non, tu sais bien que ce n'est pas son tour.... Car nous savons déjà pourquoi tu es ici.... Ce n'est pas pour nous voir.... Tu n'as pas besoin de rougir.... Petit vaurien, petit coureur!... Tu as bien raison, va, il faut s'y prendre à temps.... Alors, ce sont là les jeunes personnes parmi lesquelles ils auront à choisir?...

TYLTYL

Mais oui, bonne maman, il paraît....

GRAND-PAPA TYL, les lorgnant en amateur.

Eh! eh!... Elles sont ma foi très bien!... Tu n'as pas mauvais goût.... Mes félicitations!... Tu n'as pas tes yeux dans ta poche.... (Désignant Roselle.) Moi, à ta place, je choisirais celle-là; c'est la plus belle et la plus grasse....

GRAND'MAMAN TYL

Tais-toi donc, on ne te demande pas ton avis, tu sais bien que tu n'as pas voix au chapitre.... Nous sommes encore trop jeunes; nous sommes à peine refroidis et n'avons pas encore eu le temps de nous mettre au courant.... Il faut beaucoup de temps; on apprend tant de choses!... Mais les autres, surtout les plus vieux qui sont à présent les plus jeunes, savent tout....

TYLTYL

Comment? les plus vieux sont les plus jeunes dans ce pays?...

GRAND'MAMAN TYL

Mais oui; il paraît qu'ici l'on rajeunit en vieillissant.... Je commence d'ailleurs à m'en apercevoir....

TYLTYL

C'est curieux.... Mais où diable sont-ils?... Je ne vois personne....

GRAND-PAPA TYL

Ils ne tarderont pas à venir.... Je suis même étonné qu'ils ne soient pas encore ici....

TYLTYL

Il y en a beaucoup?...

GRAND'MAMAN TYL

Tu penses bien!... Tous tes ancêtres depuis le commencement du monde!... Il y en aurait tant qu'on ne saurait où les mettre.... Mais nous n'en verrons que quelques-uns.... Beaucoup sont en voyage, dans d'autres mondes, surtout parmi les plus anciens qui sont toujours partis.... Mais ceux qui sont sur place choisissent au nom de tous.... Ils sont toujours d'accord et se trompent rarement, paraît-il.... Mais justement en voilà un qui sort de sa maison.... Tu vois le petit homme qui ferme sa boutique?...

On voit en effet sortir de la boutique du XVIIe siècle, un petit homme propret.

TYLTYL

Qui est-ce?...

GRAND'MAMAN TYL

C'est le grand-père de ton grand-père; il était épicier à Versailles sous Louis XV....

TYLTYL

Il est drôlement habillé....

GRAND'MAMAN TYL

Il a remis le costume qu'il avait autrefois dans sa boutique.... Ici, en général, il fait si doux, l'air est si tiède et si léger, qu'on n'a pas besoin de s'habiller; mais tu ne nous verrais pas si nous n'avions pas de vêtements; alors, en ton honneur, nous avons repris ceux que nous portions quand nous étions sur terre.... Tu verras, c'est assez amusant; il y en a de toutes les époques.... Regarde, en voilà d'autres qui sortent de leurs demeures....

On voit en effet sortir de la maison bourgeoise, un bourgeois du temps de Louis XIV, de la prison du XVIe siècle, un prisonnier qui porte encore aux pieds et aux mains des chaînes et des fers qui maintenant semblent légers et ne le gênent nullement. Il attire l'attention de Tyltyl, qui interroge....

TYLTYL

Qu'est-ce que celui-là?... Il était enchaîné....

GRAND'MAMAN TYL

Oui, c'est un de tes ancêtres qui a passé presque toute sa vie en prison....

TYLTYL

Il n'y a pas de quoi se vanter; il ferait mieux de rester chez lui....

GRAND'MAMAN TYL

Il n'a rien fait de mal.... Il avait simplement l'habitude de voler du pain ou de petites choses qui se mangent quand lui ou les siens avaient faim.... Il a beaucoup souffert; il est très considéré parmi nous....

Les Ancêtres continuent de sortir de leurs maisons. Sur le seuil de l'hôtel du XVe siècle, paraît un homme imposant et nettement vêtu.

TYLTYL, le désignant.

Et celui-là?...

GRAND-PAPA TYL

Celui-là, c'est le plus riche.... Il paraît que nous avons été très riches, mais ça n'a pas duré.... Ici, du reste, ça n'a pas d'importance; c'est ce qu'on a fait ou pensé qui compte seul, paraît-il.... Ainsi, tu vois ces mendiants qui sortent de l'église?...

On voit en effet sortir de l'église du XIIe siècle quatre ou cinq mendiants couverts de guenilles lamentables mais idéalisées par l'atmosphère de féerie.

TYLTYL

En effet, il y en a pas mal....

GRAND-PAPA TYL