Les fiançailles: Féerie en cinq actes et onze tableaux

Part 2

Chapter 23,826 wordsPublic domain

Mais non, ça ne te regarde pas....

TYLTYL, de plus en plus suffoqué.

Ça ne me regarde pas?...

LA FÉE

Mais non, je te l'ai déjà dit, ce n'est pas ton affaire....

TYLTYL, n'y comprenant plus rien.

Alors, je ne peux pas aimer qui je veux?...

LA FÉE

Mais non, personne n'aime qui il veut ni ne fait ce qu'il veut dans la vie.... Avant tout, il faut apprendre à connaître ce que veulent tous ceux dont tu dépens.

TYLTYL

Tous ceux dont je dépens?...

LA FÉE

Mais oui, tes ancêtres d'abord....

TYLTYL

Mes ancêtres?...

LA FÉE

Tous ceux qui sont morts avant toi....

TYLTYL

De quoi se mêlent-ils puisqu'ils sont morts?... Je ne les connais pas.

LA FÉE

Oui, mais eux te connaissent.... Et puis tous tes enfants....

TYLTYL

Mes enfants?... Quels enfants?... Je n'en ai jamais eu!...

LA FÉE

Mais si, mais si, tu en as des milliers qui ne sont pas encore nés et attendent la mère que tu vas leur donner....

TYLTYL

Alors c'est eux qui choisiront ma fiancée?...

LA FÉE

Mais naturellement; c'est toujours ainsi que ça se passe.... Mais assez discuté; il nous faut faire quelques préparatifs en vue du grand voyage, car il sera fort long et assez fatigant.... Et d'abord, il importe de se procurer de l'argent.... Je n'en ai plus chez moi. La baguette qui m'en fournissait est en réparation au centre de la terre.... Je ne vois pas trop où trouver la somme indispensable.... Les frais sont assez élevés.... (S'adressant aux jeunes filles.) L'une de vous a-t-elle quelques milliers de francs sur elle?...

JANILLE

Je n'ai que treize sous dans ma sébile, puis le sou de Tyltyl que je ne peux donner....

ROSELLE

Moi j'ai sept francs cinquante, la recette de ce soir....

MILETTE

Moi je n'ai rien du tout....

ROSARELLE

Moi je n'ai rien sur moi, mais grand-père est très riche....

LA FÉE

C'est bien, c'est tout ce qu'il nous faut; il pourra nous prêter....

ROSARELLE

Oui, mais il est avare!...

LA FÉE

Mais non; c'est une erreur, il n'y a pas d'avares.... Grâce au Saphir qui découvre le fond des choses, vous verrez qu'il n'est pas plus avare que vous ou moi, et qu'il nous donnera tout ce que nous demanderons. C'est la première course que nous ayons à faire.... Voyons, tout est-il prêt?... Par où sortirons-nous?...

Ici s'ouvre une trappe, au milieu de la scène; et il s'en élève lentement, semblable à une tour, une gigantesque forme deux fois plus haute qu'un homme. Elle est carrée, énorme, imposante, écrasante et donne l'impression d'une masse de granit et d'une puissance aveugle et inflexible. On ne voit pas son visage. Elle est vêtue de draperies grisâtres et rigides comme des arêtes de rocher. La Fée nous dira tout à l'heure que c'est le Destin.

LE DESTIN

C'est moi.... On m'avait oublié, comme toujours....

TYLTYL, assez effrayé.

Qu'est-ce que ce Monsieur?...

LA FÉE

Il a raison, je l'avais oublié.... Ce n'est rien, c'est le Destin.... Je n'avais pas prévu que le Saphir le rendrait visible, lui aussi.... Il faut qu'il t'accompagne; on ne peut pas l'en empêcher, c'est son droit.... Donne-lui la main....

TYLTYL

C'est lui qui nous conduira?...

LA FÉE

C'est à voir.... Nous verrons ce que dira la Lumière; c'est à elle de s'entendre avec lui....

TYLTYL

Mais c'est vrai, la Lumière?... Où est-elle?... Elle ne nous accompagne pas?...

LA FÉE

Si, si; mais elle a fort à faire en ce moment.... Elle n'était pas libre ce soir.... Nous la retrouverons chez moi, où nous nous rendrons tout de suite après ta visite à l'Avare....

TYLTYL

Que je serai heureux de la revoir!... Elle était si gentille, si douce, si belle, si affectueuse et si bonne!...

LA FÉE

Voyons, donne la main au Destin, nous partons....

Tyltyl tend le bras vers le monstre qui saisit la menotte de l'enfant dans son énorme main couleur de bronze.

TYLTYL

Voilà, Monsieur.... (Poussant un cri.) Aïe!... Ce n'est pas une main, c'est une pince d'acier!...

LA FÉE

Ce n'est rien, on s'y fait.... Voyons, tout est-il en règle, à la fin?... Plus rien n'est oublié?... Une, deux, trois, nous sortons....

On frappe à la porte.

LA FÉE, irritée.

Qui vient encore nous déranger?... Nous ne sortirons donc jamais de cette masure?...

On frappe encore.

TYLTYL

Entrez!...

On frappe une troisième fois.

Qui est là?... Mais entrez donc!...

La porte s'ouvre lentement, et l'on voit se dresser sur le seuil une forme de femme enveloppée de longs voiles blancs, comme une statue antique. Le visage, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux et les sourcils, sont d'une blancheur de marbre et dénués de vie. Elle demeure immobile sur le seuil.

Qu'est-ce que c'est?...

LA FÉE

Ma foi, je n'en sais rien.... Ce doit être une de celles que tu as oubliées....

TYLTYL, fouillant en vain dans sa mémoire.

Moi?... Je n'ai oublié personne.... Je ne l'ai jamais vue... Je ne me rappelle pas.... (Rapprochant de la forme voilée.) Qui êtes-vous?.... (La forme voilée ne répond pas.)

LA FÉE

Inutile de l'interroger.... Elle ne peut rien te dire, elle ne peut pas revivre, tant que ton souvenir ne l'a pas ranimée....

TYLTYL

Mais je n'ai plus de souvenir.... J'ai beau chercher, j'ai beau creuser, je ne trouve rien du tout....

LA FÉE

Bon, bon, c'est bon; nous verrons ça plus tard quand tout s'éclaircira.... Puisqu'elle barre la porte, nous sortirons par la fenêtre.... En avant, par ici, le sort en est jeté et la fête commence....

LE DESTIN

Permettez, permettez, c'est moi qui suis le Sort, et c'est moi qui commence et c'est moi qui commande.... Je passe le premier, car c'est moi qui mène tout et je suis le seul maître!...

Les fenêtres s'ouvrent jusqu'à ras du sol et tous sortent dans la nuit étoilée, précédés du Destin qui entraîne Tyltyl par la main. La forme blanche les suit lentement, à distance.

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

DEUXIÈME TABLEAU

DEVANT UNE PORTE

Devant le rideau qui représente une grande porte à deux vantaux qui ferme une voûte surbaissée. La porte est énorme, épaisse, massive, antique, inébranlable, bardée de fer et hérissée de clous. Au milieu de la porte, une serrure impressionnante.

* * * * *

Entrent la Fée et Tyltyl, qui porte sur l'épaule une besace vide.

LA FÉE

Voici la porte de l'Avare....

TYLTYL

Où sont mes petites amies?...

LA FÉE

Chez moi, dans mon palais; elles y sont en sûreté et t'attendent.... Fais vite et reviens tôt....

TYLTYL

Et le Destin?... Je croyais qu'il ne devait plus me quitter....

LA FÉE

En effet, c'est bizarre.... Mais nous n'avons pas à lui courir après; et puis c'est son affaire, il n'est rien de moins qu'indispensable....

TYLTYL

Vous m'accompagnerez chez l'Avare?...

LA FÉE

Non, il est préférable que tu sois seul en sa présence.... Je suppose que tu n'as pas peur?...

TYLTYL

Pas le moins du monde, mais je ne sais trop; comment m'y prendre....

LA FÉE

C'est pourtant bien simple: quand tu seras entré, tu tourneras le Saphir et il te donnera tout ce que tu voudras....

TYLTYL

Il ne fera pas le méchant?... C'est que je n'ai pas d'armes....

LA FÉE

Au contraire, il sera ravi de te rendre service....

TYLTYL

Comment faire pour entrer?... Il n'y a pas de sonnette, pas de marteau.... Faut-il frapper?...

LA FÉE

Garde-t'en bien!... Ce serait lui donner l'éveil et il deviendrait intraitable.... Mais c'est encore bien simple.... Je vais, de ma baguette, toucher la grosse serrure, les vantaux glisseront à droite et à gauche, et tu seras tout à coup de l'autre côté de la porte, c'est-à-dire au dedans même de sa caverne, sans qu'il s'en soit seulement douté. Une fois là, tu te tiendras tranquillement dans ton coin, à l'observer un moment, au milieu de son or, si ça t'amuse; et ça t'amusera, car c'est assez curieux, puis, quand tu l'auras suffisamment contemplé, tu tourneras le Saphir... Mets-toi là, à gauche, contre le mur de la voûte de manière à te glisser tout de suite et sans bruit dans son antre.... Attention!... La porte va disparaître. Quant à moi, je me sauve par ici....

TROISIÈME TABLEAU

LA CAVE DE L'AVARE

De sa baguette la Fée louche l'imposante serrure; aussitôt les lourds vantaux s'écartent par le milieu, glissent à droite et à gauche et disparaissent dans les coulisses, découvrant entièrement l'antre de l'Avare, vaste cave aux voûtes écrasées où sont entassés de gros sacs que crève de la monnaie de cuivre, d'or et d'argent. La scène n'est éclairée que par une chétive et fumeuse chandelle. Tyltyl se dissimule de son mieux dans un coin sombre. L'Avare, vieillard au nez crochu, à la barbe blanche et sale, aux cheveux longs et rares, est vêtu d'une sorte de robe de chambre sordide et rapiécée. Sur le sol est étendu un vieux tapis au coin duquel se trouvent trois sacs gonflés d'or.

* * * * *

L'AVARE

Aujourd'hui, je vais recompter le contenu de ces trois sacs. J'ai dû faire une erreur dans mon dernier calcul.... Il y manque trois louis.... Trois louis, c'est-à-dire soixante francs, sur une somme de six cent mille francs, c'est considérable.... Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit.... Chacun de ces trois sacs doit renfermer deux cent mille francs, les deux premiers en louis de vingt francs et le troisième en demi-louis.... Je vais les vider sur ce tapis pour voir d'abord le joli tas que ça fera.... (Il verse sur le tapis le contenu du premier sac.) Ça ruisselle! Ça ruisselle!... Il y en a!... il y en a!... On ne croirait jamais qu'un sac en contienne tant, quand l'or s'étale ainsi!... Ajoutons-en un autre.... Ceci, c'est le sac des petits louis.... Ils sont aussi jolis que les grands.... Ils sont plus jeunes, voilà tout, et ils sont plus nombreux.... Voyons à présent ce que donne le troisième.... (Il vide le troisième sac; quelques pièces d'or roulent à côté du tapis. Il se jette à plat ventre pour les rattraper.) Ah! mais non! Ah! mais non! mes petites!... Ça ne se fait pas!... On ne s'en va pas comme ça!... Rien ne sort de cette cave!... On voudrait se cacher, je vous demande un peu, pour aller où?... Où peut-on être mieux?... On veut fuir son vieux père! Vraiment, ce n'est pas bien!... Par ici, mes petites, par ici, mes chéries, par ici, mes toutes belles!... On revient au gros tas, on rentre tout de suite au bercail; c'est là qu'on est heureux!... (il ramasse une pièce d'or qui a roulé plus loin que les autres.) Toi, je te reconnais, tu es toujours partie, tu es une petite peste et tu donnes le mauvais exemple.... Demande-moi pardon, sinon je te punis.... Je te dépenserai la première, si un jour je m'achète quelque chose!... Je te donnerai à un pauvre, entends-tu?... (L'embrassant.) Non, non, ce n'est pas vrai.... Va, va, ne pleure pas.... C'était pour te faire peur.... Je t'aime bien tout de même, mais ne recommence pas!... Là, là, là! elles sont là, devant moi et tout autour de moi.... J'en ai bien pour quinze jours à les recompter toutes et puis à les peser au trébuchet.... Il y en a! Il y en a!... Elles sont belles! elles sont belles!... Je les reconnais toutes, je pourrais les appeler par leur nom.... Il faudrait quarante mille noms différents et chacun de ces noms représente un trésor!... (Il se vautre sur le lapis couvert d'or.) J'aime bien les voir de près!... Dieu! qu'il est bon, ce lit, qu'on est bien au milieu de ses filles!... Car ce sont bien mes filles, je les ai mises au monde, je les ai élevées, préservées du malheur, caressées et choyées, je connais leur histoire, les soins qu'elles m'ont coûtés; mais tout est oublié, elles m'aiment, je les aime et l'on ne se quitte plus!... Que c'est bon, le bonheur!... (il remue l'or à pleines mains, le fait ruisseler sur son cœur, sur son front, dans sa barbe et pousse de petits grognements de plaisir qui se transforment peu à peu en véritables rugissements de volupté. Tout à coup il tressaille, sursaute et se redresse. Il croit avoir entendu quelque bruit.) Qu'est-ce que c'est?... Qui est là?... (Se rassurant.) Non, non, ce n'est rien, personne n'oserait.... (Il aperçoit Tyltyl et pousse un cri terrible.) Un voleur!... Un voleur!... Un voleur!... Vous ici!... Vous ici!... (Les mains crispées comme des griffes, effrayé, effrayant, il se précipite sur Tyltyl qui fait un saut en arrière et tourne prestement le Saphir. Le vieillard s'arrête brusquement. Après une lutte intérieure qui semble violente et dure quelques secondes, ses mains retombent, son visage se détend et s'éclaire. Il semble s'éveiller d'un mauvais rêve qu'il écarte de son front. Il regarde avec étonnement l'or répandu sur le tapis, le tâte et le pousse du pied, n'a pas l'air de le reconnaître, puis s'adresse à Tyltyl, d'une voix très calme et très douce.)

L'AVARE

On dirait que tu m'as réveillé.... Comment es-tu ici?... Pourquoi es-tu venu?...

TYLTYL

Je suis venu vous demander de me prêter un peu d'argent.... Il paraît que j'en ai besoin afin de découvrir ma fiancée....

L'AVARE

As-tu quelque chose où le mettre?...

TYLTYL

J'ai apporté cette besace....

L'AVARE

Je ne demande pas mieux que de te la remplir, mais je te préviens que l'or est très lourd et que tu ne pourras pas l'emporter....

TYLTYL

Vous n'y mettrez que ce que vous voudrez....

L'AVARE, versant l'or à pleines mains dans la besace.

Aide-moi.... Nous allons la remplir jusqu'aux bords.... Nous verrons bien ce que ça donnera.... Après, si c'est trop lourd, il ne sera pas difficile de l'alléger....

TYLTYL

Oh! vous m'en donnez trop, et je n'ai que faire de tout ça.... Mais vous n'êtes donc pas avare, comme on me l'avait dit?...

L'AVARE

Moi?... Pas du tout.... Pourquoi serais-je avare?... Je n'ai plus que quelques semaines à vivre, et je n'ai plus besoin de rien.... Je ne mange presque plus et ne bois que de l'eau....

TYLTYL

Pourtant, lorsque je suis entré, vous étiez couché sur votre or, vous l'embrassiez, vous lui donniez des petits noms, vous aviez l'air de l'adorer....

L'AVARE

Oui, il paraît que ça m'amuse.... Que veux-tu, quand on devient vieux, on s'amuse comme on peut.... Mais ce n'est pas moi qui fais ça.... Tout cela n'est qu'une sorte de rêve.... Moi, je pense à tout autre chose.... Tous les hommes sont ainsi, à tout âge.... Ils ne sont pas souvent où on les voit; ils ne font pas souvent ce qu'ils ont l'air de faire; chacun vit ainsi dans un songe qui n'a aucun rapport avec sa vie réelle.... Mais ce n'est pas le moment de t'expliquer ces choses.... Là, voilà, ta besace est remplie.... Peux-tu la soulever?...

TYLTYL, s'évertuant.

Non, vraiment, c'est trop lourd.... Otons-en quelque chose....

L'AVARE, vidant une partie de la besace.

Voilà qui ira déjà mieux....

TYLTYL

Eh mais! vous enlevez tout!... Il n'en restera plus assez.... Je vais en rajouter un peu....

L'AVARE

Deviendrais-tu avare à ton tour, par hasard?...

TYLTYL

Non, mais je ne sais pas si j'aurai l'occasion de revenir.... Aidez-moi seulement à charger la besace sur mes épaules....

L'AVARE, l'aidant à soulever le sac.

Voilà!...

TYLTYL, chancelant sous le faix.

Dieu que ça pèse, l'or!...

L'AVARE

A qui le dis-tu!... As-tu loin à aller?...

TYLTYL

Ma foi, je n'en sais rien....

L'AVARE

Quel temps fait-il dehors?...

TYLTYL

Il y avait un beau soleil....

L'AVARE

On ne s'en douterait pas ici.... Dire que voilà des années que je n'ai plus regardé le ciel et la verdure!... Mais tu étouffes sous ton sac, mon pauvre petit.... Allons, embrassons-nous, on ne sait pas si l'on se reverra.... Merci du bon moment que tu m'as donné et surtout de m'avoir réveillé.... Je vais profiter de mes derniers jours....

TYLTYL

Par où sort-on?...

L'AVARE

C'est par là, je présume....

Tyltyl s'avance sous la voûte; aussitôt les vantaux glissent et se referment derrière lui et il se retrouve seul, dans la nuit, devant la grande porte close.

TYLTYL

Il fait nuit.... Me voilà seul.... Où suis-je?... Où aller?...

LE DESTIN, surgissant de l'ombre.

Par ici!

TYLTYL

Tiens!... Vous voilà, vous!... Je croyais que vous m'aviez abandonné....

LE DESTIN, lui saisissant la main.

J'étais ici. Je ne te perds jamais de vue....

TYLTYL

Oui, mais en attendant, ne marchez pas si vite!... Mon sac est terriblement lourd.... Vous seriez bien gentil si vous m'aidiez un peu à le porter, au lieu de m'en traîner ainsi au pas de course....

LE DESTIN

Je ne suis pas au service des hommes.... En avant, en avant, en avant!...

Ils sortent.

QUATRIÈME TABLEAU

UN CABINET DANS LE PALAIS DE LA FÉE

Un cabinet dans le palais de la Fée, sorte d'antichambre ou de débarras où l'on a remisé les principaux accessoires des contes de la Mère l'Oye: la citrouille et la pantoufle de Cendrillon, le pot et la galette du Chaperon Rouge, les cailloux du Petit Poucet, les couronnes d'or des Filles de l'Ogre, la quenouille, les fuseaux et la cuve aux vipères de la Belle-au-Bois-Dormant, les bottes de l'Ogre, la clef de Barbe-Bleue, l'Oiseau Bleu dans sa cage d'argent, et, accrochées au mur, les robes couleur de temps, de lune et de soleil de Peau d'Ane, etc. Tout cela, sous une lumière grise et ingrate, a l'air assez miteux. Les sept petites amies de Tyltyl sont enfermées dans ce cabinet. Sous le même jour défavorable, elles semblent bien moins jolies qu'à leur entrée dans la chaumière et paraissent assez fatiguées, mécontentes et rechignées, exceptée la fille aux voiles blancs qui demeure à l'écart, immobile, impassible et impénétrable.

* * * * *

BELLINE, la fille du boucher.

Où nous a-t-on fait entrer?...

ROSARELLE, la fille du maire.

Je n'en sais rien; mais je constate que c'est un lieu peu convenable pour y faire attendre des jeunes filles bien élevées....

BELLINE

En effet, on dirait un décrochez-moi ça où l'on a entassé tous les débris et tous les rogatons de la maison....

ROSARELLE, touchant les objets avec dégoût.

Qu'est-ce ceci?... Une quenouille!... Pourquoi faire, ma mère-grand?... Une citrouille, une galette, un vieux pot, quoi encore?... Une cuve et des anguilles mortes!... Dieu que ça sent mauvais!... C'est une cuisine bien mal tenue.... Et puis de vieilles robes ornées de verre filé et brodées par les mites!... Ah! quelle horreur, ma chère!... Nous sommes chez un maraîcher, une revendeuse à la toilette, une receleuse, une marchande de bric-à-brac, une tailleuse pour récidivistes ou une modiste pour négresses de Madagascar....

BELLINE

Il y a un peu de tout.... Il n'y manque qu'un balai et un plumeau....

ROSARELLE

Ils auraient trop à faire....

BELLINE

Et comme sièges, un vieux banc de bois....

ROSARELLE

Oui, mais il est sculpté, ma chère!...

BELLINE

En effet, il est sculpté à même la poussière....

ROSARELLE

Passe-moi donc une de ces affreuses nippes, que je la débarbouille un peu....

BELLINE, empressée et obséquieuse.

Attendez, je ferai ça, mademoiselle.... (Elle prend la robe couleur de lune pour essuyer le banc.) Là, ça va un peu mieux; voilà du moins un coin à peu près propre où l'on pourra s'asseoir....

ROSARELLE, s'asseyant.

Je n'en peux plus!...

BELLINE, s'asseyant à côté d'elle.

Moi non plus, les jambes me rentrent dans le corps....

ROSARELLE, regardant autour d'elle à travers son face-à-main.

Mais enfin, où sommes-nous, dans quel guêpier sommes-nous tombées, ma pauvre amie?...

BELLINE

Il est certain que comme société, c'est un peu mêlé.... Il y a la meunière, il y a l'aubergiste, il y a la bûcheronne....

ROSARELLE

Ou plutôt la voleuse de bois, pour être plus exactes.... Il y a même la petite mendiante du pont de l'Ermitage, à qui j'ai refusé deux sous, l'autre dimanche.... Ma chère, elle me les demandait avec une insolence!...

BELLINE

Et qu'est-ce que ce fantôme tout blanc qui se tient debout dans le coin, qui ne bouge pas, qui ne parle jamais et qui nous suit partout?...

ROSARELLE

Cette grande bringue de plâtre, cette statue d'amidon, cette Immaculée Conception à la manque?...

BELLINE

Elle a l'air bien malade....

ROSARELLE

C'est peut-être la lèpre juive, la peste de Zanzibar ou le choléra de Bombay.... En tout cas méfions-nous, ça s'attrape, ces choses-là....

AIMETTE, la fille du meunier, s'approchant timidement du banc.

Je voudrais bien m'asseoir aussi, je suis bien fatiguée....

ROSARELLE

Faites attention, mademoiselle... C'est bien assez de la poussière, je ne tiens pas à avoir la farine par-dessus le marché...

ROSELLE, la fille de l'aubergiste.

Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est?... On méprise la farine, à présent?...

ROSARELLE

Je ne vous ai pas adressé la parole, mademoiselle...

ROSELLE

Non, mais moi je vous parle.... Quel pain mangeriez-vous si vous n'aviez pas de farine?...

ROSARELLE

Vous feriez mieux de dire à votre père qu'il paie ses trois termes en retard....

ROSELLE

Il les paiera quand votre horrible avare de grand-père aura fait fait les réparations qu'on lui réclame depuis trois ans....

BELLINE

C'est aussi ces réparations qui empêchent ton père de payer ce qu'il doit au boucher?...

ROSELLE

Il doit quelque chose chez vous?...

BELLINE

Voilà six mois qu'on n'a pas vu la couleur de ses écus....

ROSELLE

Il attend qu'à l'auberge on voie la couleur des vôtres....

BELLINE

Des miens?... Vous attendrez longtemps avant que je mette les pieds dans votre malpropre cambuse....

ROSELLE

Oui, mais votre papa ne fait pas tant le dégoûté quand il vient le dimanche s'y soûler à tel point qu'on est oblige de le mettre à la porte ivre-mort....

ROSARELLE, à Belline.

Ne réponds pas, ma chère, nous n'avons pas l'habitude de ces querelles de cabaret....

ROSELLE

Quant à vous, Mademoiselle la fille du maire, qui faites tant la renchérie, allez donc demander à Monsieur votre père, qui a fait à la caisse municipale certains trous dont les rats ne sont pas responsables....

ROSARELLE, se dressant, furibonde.

Certains trous dont les rats ne sont pas responsables?... Qu'entendez-vous par là?...

ROSELLE

Eh mais! ce que tout le monde entend au village....

ROSARELLE

Prenez garde à ce que vous dites, et répétez un peu pour voir si vous osez....

ROSELLE

Non, mais que feriez-vous si je le répétais?... Vos grands airs ne me font pas peur....

ROSARELLE

Ce ne seront peut-être pas mes grands airs; mais vous verrez ce que ce sera....

ROSELLE

Eh Lien! voilà, je le répète!...

ROSARELLE, lui donnant une gifle.

Eh bien! voilà, je vous réponds!...

Tumulte, cris perçants, mêlée générale. Roselle et Aimette se jettent sur Belline et Rosarelle, tandis que Milette et Janille s'efforcent vainement de séparer les belligérantes. Seule la fille aux voiles blancs demeure immobile et comme absente, dans son coin. Les autres s'entre-griffent le visage, s'entre-arrachent les cheveux et finissent par pousser des clameurs et des glapissements si aigus que Tyltyl, qui revient de chez l'Avare, les entend du fond du palais et accourt, effaré, effrayé. Il est nu-pieds, nu-tête, à moitié dévêtu et d'abord ne comprend pas ce qui se passe.

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est?... Qu'y a-t-il?... Qu'est-il arrivé?... Un accident?... Vous êtes blessées?... Qu'avez-vous fait?...

LES FEMMES, parlant toutes en même temps.

C'est elle!... Non, non, c'est Rosarelle qui a commencé!... Je vous dis que c'est elle!... Elle m'a insultée!... Elle m'a giflée!... Elle a osé s'attaquer à mon père!... Elle a dit du mal de ma mère!... Elle ment, elle ment!... Elle m'a presque arraché une oreille!... Elle m'a enfoncé une épingle à cheveux dans la joue!...

Entre la Fée.

LA FÉE

Eh bien! qu'est-ce que c'est?...

TYLTYL, consterné.