Les femmes qui font des scènes

Part 9

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--C’est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J’ai déjà réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée, entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril de poudre.

--Ah! si c’est comme cela... murmura la femme.

Mais le mari hochait toujours la tête en signe de refus.

--Voyons, voyons, trois cent cinquante francs! dit Restout.

La femme répéta:

--Trois cent cinquante francs?...

--Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard; pour moi, je ne me mêle plus de cette affaire.

Et il rentra dans son arrière-boutique.

--Monsieur, reprit la femme d’un ton décidé, puisque votre désir est si vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous.

Ce n’était déjà plus _notre_ Turc, c’était _le_ Turc!

--Diable! cela fera quatre cent cinquante francs! dit Restout.

--Oui, quatre cent cinquante francs. C’est notre dernier mot. Et encore est-ce un sacrifice que nous faisons.

--Allons!

Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l’on devait, le lendemain matin, apporter le Turc et l’échanger contre la somme convenue.

V

Quelques heures plus tard, Restout répétait la même scène dans le débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais là, il connut tout de suite qu’il avait affaire à un industriel sans conviction, sans superstition, incapable de s’attacher à un morceau de bois. Le sentiment n’eut donc aucune part dans ce second marché. Le buraliste, exclusivement préoccupé d’une idée de bénéfice, ne fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier; il aurait vendu pareillement son lit ou son comptoir; ce n’était pour lui qu’une question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d’un esprit finaud et borné; il exposa que ces sortes de bonshommes étaient devenus très-rares, qu’on avait cessé depuis longtemps d’en fabriquer, qu’on n’en rencontrait plus qu’en province--et encore! que le sien était une œuvre d’art et que le bois en était extrêmement précieux. Mais si engageante que fût sa faconde, elle lui rapporta moins que la résistance attendrie du vieux couple de la rue de l’Ancienne-Comédie. La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs.

Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le paiement.

Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra sans sourciller dans sa banlieue escarpée, où il eut l’heur de rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner trois glorias au noble jeu de billard.

VI

Or, voici ce que, dans son imagination scélérate, avait combiné le comédien Restout:

Au débitant de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie il avait donné l’adresse du débitant de tabac de la rue Fontaine,--et au débitant de tabac de la rue Fontaine l’adresse du débitant de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie.

A tous les deux il avait assigné la même heure: dix heures du matin.

En conséquence, chacun d’eux partit de chez soi vers neuf heures et demie, portant entre ses bras, celui-ci le Turc, celui-là le Grenadier.

Cela faisait se retourner et sourire quelques passants.

Celui qui portait le Turc, le vieillard de la rue de l’Ancienne-Comédie, était le plus à plaindre: il baissait la tête et marchait précipitamment; on eût dit un Romain fuyant avec ses Lares.

La veille au soir, il avait attendu pour desceller son Turc que ses clients fussent partis, que le gaz fût éteint, que la rue fût déserte; et, à la lueur d’une chandelle, il avait accompli cet acte, comme une chose honteuse. Sa nuit avait été sans sommeil, et, au matin, il s’était vu sur le point de reclouer le Turc à sa place. Mais sa femme lui avait rappelé la parole donnée, et il était parti en soupirant.

L’autre, au contraire, le débitant de la rue Fontaine, portait arrogamment son Grenadier, et son air semblait dire aux passants: «Riez à votre aise; moi, j’ai fait un excellent marché; je vais déposer cette marionnette chez un niais qui me l’achète six fois sa valeur!»

VII

Une rencontre était inévitable entre les deux marchands; elle eut lieu sur la place du Carrousel. Ils entrevirent la vérité comme dans un éclair; mais ils n’osèrent pas s’interroger, et ils continuèrent leur route, après s’être croisés en frémissant d’inquiétude.

Ils doublèrent le pas. Que devinrent-ils lorsque, arrivés au terme de leur course, l’un et l’autre se trouvèrent en face d’un débit de tabac concurrent?

Le vieillard se laissa tomber--avec son Turc--sur le trottoir...

La rage dans le cœur, au bout de quelques instants, chacun d’eux reprenait le même chemin, en remportant son enseigne bafouée. On ne dit pas s’ils se rencontrèrent encore.

Toutefois est-il que la crainte du ridicule les empêcha de replacer à leur porte les bonshommes de bois. Les deux débits de tabac existent toujours; mais où est le Turc? Qu’est devenu le Grenadier?

J’ignore si le ciel fit de longs remords au mystificateur Restout. Je sais seulement qu’il changea son itinéraire de Montmartre à l’Odéon et de l’Odéon à Montmartre.

MÉMOIRES D’UN HOMME A QUI IL N’EST JAMAIS RIEN ARRIVÉ

I

Je m’appelle Duval.

Je suis fils de Duval.

Et petit-fils de Duval.

Le nom de tout le monde!

Tout petit, j’ai mangé de la bouillie.

J’ai eu la coqueluche.

Le médecin a dit que cela ne serait rien.

Cela n’a rien été.

..... Voulez-vous que je continue?

II

Et pourquoi pas?

Le beau mérite de raconter des événements importants dont on a été acteur ou témoin!

Il est trop facile d’exciter l’intérêt avec des batailles, des adultères, des vols, des duels, des faillites.

Mais n’avoir rien vu, n’avoir rien fait, et vouloir cependant laisser sa trace ici-bas!

A la bonne heure!

N’être rien,--et avoir l’ambition d’écrire sa vie, comme Rousseau, comme Casanova, comme madame Roland, comme Alexandre Dumas!

Parlez-moi de cela!

Voilà qui est bien plus fort!

Voilà qui est bien plus rare!

Voilà ce que j’entreprends, moi, Duval, le premier venu,--le héros de l’insignifiance.

III

J’ai dit que j’avais le nom de tout le monde.

J’ai aussi l’air de tout le monde.

Lisez mon passe-port.

Front: moyen.

Nez: moyen.

Bouche: moyenne.

Menton: moyen.

C’est le triomphe de l’impersonnalité.

La preuve que je ressemble à tout le monde, c’est que tout le monde m’accoste plusieurs fois par jour en s’écriant: «Ah! pardon, je vous prenais pour monsieur un tel.»

Les femmes ont un mot terrible pour désigner les gens de ma figure: «Il est de ceux dont on ne dit rien.»

La nature m’a refusé jusqu’au plus simple tic.

Je suis la foule, la chose qu’on n’aperçoit que tout autant qu’elle est agglomérée.

... Voulez-vous que je continue?

IV

Ma jeunesse...

Je n’ai pas eu de jeunesse.

C’est ce qui m’attriste le plus, quand j’y songe.

A l’heure où les autres font briller leurs vingt ans au soleil comme de belles pièces d’or neuves, à l’âge où toutes les têtes ont des délires, où toutes les poitrines ont des chansons, où les yeux et les mains se cherchent dans une atmosphère d’amour,--j’étais déjà assis sur le rond de cuir de l’employé.

Or, il n’arrive rien sur les ronds de cuir.

De même que j’avais été un sage enfant, je suis resté un sage jeune homme.

Je n’ai pas eu de dettes.

Je n’ai pas eu de maîtresses.

J’ai aimé--dans les livres seulement.

J’ai regardé passer le plaisir,--de ma fenêtre, ouverte les dimanches soirs.

V

Pendant trente ans, le front penché sur des registres verts à angles de cuivre, j’ai pu entendre s’apaiser un à un tous les battements de mon cœur.

Pendant trente ans, j’ai été la gloire de l’administration des contributions directes.

Pendant trente ans, j’ai envoyé à mes concitoyens des petits papiers blancs, verts, bleus et roses, pour les inviter à payer leurs termes échus.

Et je me suis toujours maintenu à la hauteur de cette mission.

Si je me raille un peu moi-même, c’est par amour-propre, et afin que vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire.

La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et la routine tiennent tant de place, l’esprit finit par prendre des plis comme le corps. Un voile s’étend et s’épaissit sur l’intelligence. On n’agit plus que machinalement. La pensée s’est assoupie.

J’ai donc été de ceux--plus nombreux qu’on ne croit--qui ne pensent à rien.

VI

Balzac a trop exagéré le drame dans les âmes d’en bas. Il les a dosées à sa mesure.

Il vous a dit à quoi pensent:

Le paysan qui chasse à la loutre;

L’invalide qui regarde jouer au cochonnet;

La garde malade qui remue une tisane;

Le clerc d’avoué qui feuillette un dossier.

A mon tour, si j’avais le temps,--moi, Duval,--je vous dirais à quoi ne pensent pas:

L’épicier qui casse son sucre;

L’expéditionnaire qui taille sa plume;

Le valet de pied qui attend ses maîtres sous le vestibule de l’Opéra;

La sentinelle qui baye aux étoiles.

Accoutumez-vous à regarder comme immense le nombre des individus qui ne pensent à rien.

Penser à rien,--c’est peut-être le bonheur!

A coup sûr, c’est la santé.

... Voulez-vous que je continue?

VII

Il me serait peut-être arrivé quelque chose si je m’étais marié.

Que l’on ne prenne pas cela pour un mot de vaudeville.

Mais je ne me suis pas marié.

Je n’ai pas osé.

Alors, le hasard s’est détourné de moi tout à fait, et j’ai été comme oublié dans la vie.

L’accident lui-même m’a dédaigné.

Pas de pot de fleurs tombant sur ma tête!

Pas de querelle au café!

Pas de montre volée!

Les voyages m’auraient bien séduit; mais où aller? A quelle contrée donner la préférence? Pourquoi l’Italie plutôt que l’Espagne? Et pourquoi pas le Frangistan.

L’indécision m’a cloué sur place.

Et maintenant, quand un désir de locomotion s’empare trop vivement de moi, j’étends la main vers les trois ou quatre rayons qui forment ma bibliothèque.

Je prends et je relis mes deux ouvrages préférés.

L’un est le _Voyage autour de ma chambre_, par le comte Xavier de Maistre.

L’autre, plus modeste encore, et sans nom d’auteur, est le _Voyage dans mes poches_.

VIII

Mais au moins j’aurais pu, comme citoyen ou même comme simple passant, assister à quelque fait considérable, approcher ou seulement apercevoir quelque personnage fameux.

Je l’aurais pu certainement.

L’ironique destinée m’en a toujours empêché.

Un rhume de cerveau me tenait au lit lorsque éclata la révolution de février.

Quelques jours ensuite, je voulus voir M. Ledru-Rollin.

Il venait de passer.

J’ai également manqué l’ouvrier Albert d’un quart d’heure.

Ce n’est donc pas moi qui projéterai jamais des lueurs sur notre histoire.

De la légende du dix-neuvième siècle, je n’ai retenu que le refrain, un seul mot, que je répète à la façon du perroquet effrayé:

--Boum!... Boum!

... Voulez-vous que je continue?

IX

Non. Je finis,--car la liste de tout ce qui ne m’est pas arrivé remplirait aisément cent volumes.

Il ne m’est jamais rien arrivé,--même en rêve.

D’ordinaire, cependant, la nuit est la revanche du jour; les têtes les plus calmes s’illuminent alors de mille féeries intérieures; un régisseur invisible vient frapper les trois coups dans votre crâne pour une comédie aux cent actes divers.

Moi, je n’ai jamais rêvé que de choses indifférentes, de mon chapeau qui s’envolait ou d’une allumette chimique qui ne voulait pas _prendre_.

Qu’ajouterai-je encore?

«Cache ta vie,» a dit un sage. Je n’ai pas de peine à cela.

La terre me sera légère, car je n’aurai pas beaucoup pesé sur elle.

Le monde aura été pour moi une feuille de présence où je me serai contenté de signer mon nom,--mon nom de Duval.

LE DINER DU LANCIER

I

Une belle arme, la lance!

De beaux hommes, les lanciers!

La lance! droite, reluisante, effilée, haute, avec un joli drapeau qui claque au vent!

Les lanciers! les moins farouches de tous les cavaliers, coiffés élégamment, cambrés en selle, riants et rapides!

J’ai l’honneur de connaître un lancier, un ancien lancier, et de déjeuner quelquefois avec lui dans un café du boulevard.

A toutes les qualités de l’homme du monde et du militaire en retraite, ce lancier joint un appétit considérable.

Sa lance s’est changée en fourchette.

II

--Vous souriez de ma fière prestance à table,--me dit-il l’autre matin, après avoir exterminé une plantureuse entre-côte;--et vous avez raison de sourire.

»Je vous souhaite de porter un jour vos soixante ans comme je porte les miens.

»Et cependant, ce que je suis n’est rien en comparaison de ce que j’ai été.

»Je parle du temps où j’avais l’honneur de servir dans les lanciers...

»Garçon! qu’est-ce que vous allez nous donner maintenant?

»Dans ce temps-là, j’avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces, bonne mesure. J’étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur.

»Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni.

»Et vous comprendrez qu’une fois je me sois laissé aller à manger un Saint-Michel.

--Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi.

--Tout entier... avec son dragon.

--Contez-moi donc cela.

--Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le lancier.

III

Après les légumes, le lancier commença:

--C’était en 1818.

»De l’histoire, monsieur, de l’histoire!

»Je venais de passer un congé dans ma famille, aux environs de Rouen.

»La veille de mon départ, mon père me donna une lettre pour un de ses amis avec lequel il avait fait les campagnes de la Hollande, sous Pichegru, et qui habitait Gisors, où je devais m’arrêter.

»Gisors, charmante petite ville, située dans le département de l’Eure, renommée pour ses filatures et ses fabriques d’étoffes; 3,500 à 4,000 habitants.

»Je pris la lettre, et, le lendemain, une diligence de passage me débarqua à Gisors.

»Monsieur, je ne sais pas quel effet produit sur vous la diligence, mais elle me creuse littéralement l’estomac, à moi.

»Le trajet m’avait mis sur les dents.

»Et comme c’était précisément l’heure de la _dînée_ pour les voyageurs de la diligence,--qui avait sa destination plus loin,--j’entrai à l’auberge du _Soleil d’Or_ où la table d’hôte était servie.

»Je crus cependant devoir m’informer à demi-voix auprès d’une servante:

»--Combien coûte le dîner ici?

»--Trois francs, me répondit-elle, et trois francs dix sous avec le café.

»--Voilà mon affaire, pensai-je.

»Et je m’assis.

IV

»Je m’assis.

»Ne me faites pas répéter.

»Je m’attablai modestement, sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui accomplit une chose toute simple, à côté des autres voyageurs, en disant à mon voisin de droite:

»--Pardon, monsieur!

»Et à ma voisine de gauche:

»--Pardon, madame!

»On ne se serait douté de rien.

»Ah! il faut être juste: la table était bien servie.

»Pour Gisors, c’était superbe!

»Il y avait de tout: poissons, entrées chaudes et froides, hors-d’œuvre (je raffole des hors-d’œuvre; cela doit vous paraître singulier, n’est-ce pas?), pâtés, rôts, blanc-manger...

»Et tout cela était sur la table à la fois, dans des plateaux, sur des réchauds, à la portée de chacun, parce que les voyageurs ne pouvaient disposer au plus que de vingt-cinq minutes, et qu’il leur fallait se hâter à cause du proverbe: «La diligence n’attend pas.»

»Les voyageurs, à qui ce programme était connu, mangeaient gloutonnement et au hasard.

»C’était horrible à voir.

»Pouah!

»Moi, j’y mettais plus d’ordre et de discernement. Voulant épargner de l’embarras aux servantes, j’attirais à moi la plupart des plats et je les nettoyais avec une conscience véritablement exemplaire.

»Il arrivait de temps en temps que maintes bouteilles étaient, de ma part, l’objet d’une méprise; mais avec quelle bonne grâce, reconnaissant mon erreur, je disais à ma voisine de gauche:

»--Pardon, madame!

»Et à mon voisin de droite:

»--Pardon, monsieur!

V

»On commença à m’apercevoir et à s’inquiéter de moi vers la fin du premier service.

»Ce ne fut d’abord qu’un léger murmure.

»--La fille! dit un gros fermier rougeaud, où sont donc les foies de veau sautés?

»--Dame! répondit-elle en me désignant, c’est monsieur qui les a finis.

»Elle aurait pu dire aussi bien que c’était moi qui les avais commencés.

»--Mademoiselle, voulez-vous me faire passer les navets au beurre? disait une vieille dame.

»--Les navets au beurre?...

»Et la servante s’arrêtait en me regardant.

»J’avais la tête penchée sur mon assiette.

»Et je mangeais toujours.

»Je mangeais sans affectation et sans honte.

»Je mangeais de bon cœur, comme on dit chez nous.

»Une jolie table d’hôte, ma foi!

VI

»--Allons, messieurs les voyageurs, en voiture, s’il vous plaît! en voiture!

»Puisque vous êtes allé en diligence, vous connaissez ces fatales paroles; elles sont toujours accueillies par un sourd grognement de révolte et de résistance.

»On obtient quelquefois cinq minutes de répit.

»Mais bientôt la même voix, la voix du conducteur, s’élève plus sévère, plus pressante:

»--Allons, messieurs, en voiture! en voiture!

»Les voyageurs se lèvent alors, jetant un regard de regret sur le dessert à peine entamé.

»Les choses se passèrent ainsi à Gisors.

»Avec cette différence que, moi, je ne bougeai pas de ma place.

»Tous mes soins étaient appliqués à la destruction d’un fromage de Livarot.

»J’adore le Livarot!

»Le maître de l’auberge, qui était déjà entré sous divers prétextes et qui m’examinait avec inquiétude, vint me frapper sur l’épaule en disant:

»--Eh bien, jeune homme, vous n’entendez donc pas?

»--Quoi? fis-je la bouche pleine.

»--La voiture va partir.

»--Oh! moi, je ne pars pas, répondis-je avec candeur.

»Et, étendant le bras, je groupai devant moi les plats du dessert.

VII

»--Desservez! desservez! cria l’aubergiste du _Soleil d’Or_ à ses gens.

»Ce fut un combat désespéré.

»Nous luttions de vitesse, eux pour ôter, moi pour retenir.

»Pendant que d’une main je me cramponnais à un saladier de fraises, de l’autre j’atteignais une assiette de macarons.

»La victoire leur resta.

»Malédiction!

»Il n’y eut plus sur la table que la nappe, deux vases de fleurs, et, entre ces deux vases de fleurs, une énorme pièce de pâtisserie fort compliquée.

»Un objet d’ornement!

»Une chose faite pour l’œil!

»Cette pièce, qui figurait une espèce de montagne, était surmontée d’un groupe colorié représentant l’archange Saint Michel terrassant un dragon et le perçant de sa lance.

»La lance, c’était ma partie.

»Les domestiques étaient sortis d’un air narquois, me laissant seul dans la salle.

»Seul, c’est-à-dire en tête-à-tête avec le Saint-Michel.

»Évidemment ils étaient sans méfiance.

»Ce Saint-Michel me troublait et m’agaçait.

»J’aurais voulu ne pas le voir.

»Je comprenais bien qu’il était là surtout pour la parade, pour le spectacle.

»Mais, d’un autre côté, je me disais que si l’on fait des pâtisseries, c’est pour qu’elles soient mangées.

»Et que le dîneur a droit de consommation sur tout ce qui se trouve sur la table.

»Mon hésitation ne dura que quelques minutes.

»Je fis taire mes scrupules.

»Je me penchai, et je portai une main sacrilége sur le Saint-Michel.

VIII

Le lancier continua:

--Je dois ce témoignage à la vérité d’avouer que cet archange était effroyablement dur; les parties de massepain en étaient absolument desséchées; bref, ce n’était pas bon.

»Pas bon du tout!

»Mais j’avais faim.

»L’aubergiste du _Soleil d’Or_ entra justement comme j’achevais la ruine de cet édifice.

»La stupéfaction le rendit immobile.

»--Mon Saint-Michel! s’écria-t-il.

»--Quelque chose de fameux, murmurai-je.

»Et me dirigeant vers lui, qui demeurait les yeux fixés sur mon assiette entièrement dépourvue de vestiges, je lui mis dans la main le prix de mon dîner, c’est-à-dire une pièce de trois francs.

»Ce que nous appelions autrefois un petit écu.

»Et je sortis fièrement.

»Il me regarda partir...

IX

»A peine avais-je fait trois pas dans la rue que je revins vers lui, afin de savoir l’adresse de cet ami de mon père pour lequel j’avais une lettre de recommandation.

»--M. Mauprat? me répondit-il bourrument, c’est le cafetier de la place; mais je ne vous conseille pas de vous présenter chez lui aujourd’hui; toute la maison est sens dessus dessous.

»Et l’aubergiste me tourna le dos.

»Je ne jugeai pas à propos de faire mon profit de son avis désobligeant; j’allai au café de la place, qui était fermé en effet.

»Mais, en tournant autour de la maison, je trouvai une porte; je montai. Une grande agitation régnait dans l’escalier que remplissait une foule de personnes très-bien mises; et j’eus quelque difficulté à être introduit auprès de M. Mauprat, qui me parut lui-même très-affairé.

»Cependant, lorsqu’il eut lu la lettre de mon père il m’embrassa cordialement, en me disant:

»--Parbleu! vous ne sauriez arriver plus à propos: je marie ma fille aujourd’hui; vous allez être du dîner.

X

»--Mais, objectai-je timidement, c’est que je viens de dîner à table d’hôte.

»--Bah! bah! s’écria-t-il, ces dîners de table d’hôte, est-ce que cela tient au ventre? D’ailleurs venez par ici.

»Et me prenant le bras, il me conduisit vers un placard, d’où il tira une bouteille d’eau-de-vie et un grand verre, qu’il remplit jusqu’aux bords.

»--Avalez-moi cela, me dit-il, et vous aurez bientôt oublié votre dîner.

»Avait-il tort? avait-il raison?

»Toutefois est-il qu’après avoir bu je me laissai placer à une immense table en fer à cheval, au milieu d’une centaine d’invités.

»Les parfums d’une soupe homérique achevèrent de me faire perdre la mémoire; et, lorsque le bouilli se présenta, je m’en servis moi-même une énorme tranche en contre-fil.

XI

»--Comme vous venez tard, cher ami! dit derrière moi M. Mauprat à un nouvel arrivant.

»--Ne m’en parlez pas! j’ai été retenu jusqu’à présent par un animal, une espèce d’anthropophage... Un peu plus, il engloutissait ma table et mes chaises.

»A cette voix, je me retournai, et j’aperçus l’aubergiste du _Soleil d’Or_.

»Il me reconnut, et pensa défaillir en me voyant aux prises avec le bouilli.

»--Qu’avez-vous? lui demanda M. Mauprat.

»--C’est lui! dit l’aubergiste d’une voix étranglée.

»--Qui, lui?

»--Celui qui a mangé mon Saint-Michel.

»On le plaça à côté de moi; et pendant tout le festin, il ne cessa de pousser des exclamations d’étonnement en me regardant.

»Je finis par ne plus m’occuper de cet imbécile et par faire honneur au repas, qui fut magnifique comme la plupart des repas de noce en province.

»Vous en savez quelque chose, vous aussi, mon gaillard.

»Et maintenant que je vous ai conté l’histoire du grand Saint-Michel, à votre santé!

Une belle arme la lance!

De beaux hommes, les lanciers!

L’AMI DES ACTEURS

I

Tout enfant, lorsque ses petits camarades, animés d’un noble enthousiasme, suivaient, en marquant le pas, la musique des régiments, lui demeurait planté, pendant des heures entières, devant les affiches de spectacles.

Il épelait les noms des acteurs:

A, r, ar; n, a, l, nal; Arnal.

B, o, u, bou; t, i, n, tin; Boutin.

C, a, ca; c, h, a, r, char; cachar; d, y, dy; Cachardy.

Et ainsi de suite depuis A jusqu’à Z, depuis les Funambules jusqu’à la Comédie française.

Ce fut de cette façon qu’il apprit à lire.

II

Le reste de son éducation s’acheva sur le trottoir de l’ancien boulevard du Temple, entre les marchands de coco et les marchandes de sucre d’orge. Posé là dès quatre heures de l’après-midi, il voyait arriver un à un les acteurs se rendant à leurs théâtres, et il recueillait des observations du genre de celle-ci:

--Tiens! M. Francisque a une redingote neuve!

--Mademoiselle Léontine ne sera jamais prête pour son entrée; elle se sera trompée d’heure, bien sûr!

Le soir, après la représentation, il ne manquait jamais, avec quelques fanatiques de son espèce, d’aller attendre la sortie du premier rôle, pour lui faire une ovation et l’escorter jusqu’à son domicile.

Ce fut une heure mémorable dans son existence d’enfant que l’heure où il osa dire à M. Albert, qui venait de jouer _Atar-Gull_:

--Monsieur Albert, voulez-vous que je porte votre parapluie?

Et où M. Albert daigna lui accorder cette faveur.

III

Oh! marcher derrière un acteur!

Quel bonheur c’était pour lui!