Les femmes qui font des scènes

Part 8

Chapter 83,598 wordsPublic domain

Ces visites réitérées et qui lui rappelaient un incident trivial finirent par devenir insupportables à M. X..., qui essaya de s’y soustraire. Le bon Samaritain s’en aperçut, et, un jour que le garçon de bureau lui refusait l’entrée du cabinet de la rédaction, il dit à haute voix:

--Annoncez l’homme de la nuit du premier mai!

Cette phrase mélodramatique eut son effet immédiat; il fut introduit auprès de M. X..., et il en obtint quatre fauteuils pour le _les Bouffes-Italiens_. A l’heure qu’il est, le bon Samaritain est de toutes les premières représentations. Sa place est la meilleure de la salle.

O journalistes égarés, Dieu vous garde du bon Samaritain!

UN RÉVEILLON

A deux heures du matin, le réveillon qu’Idoménée, peintre en renom, offrait à ses amis et amies entrait dans sa période d’exaspération joyeuse.

La table avait la beauté d’un champ de bataille, après la victoire. Je voudrais employer une comparaison moins connue; mais on n’a pas encore trouvé mieux. Ruines somptueuses, les pâtés aux plaies béantes, les terrines à moitié vidées, les gigots sanglants jusqu’à l’os, les jambons aux riches marbrures, les bouteilles à tous les coins de l’horizon--et principalement les squelettes de deux énormes dindes, sentant le Périgord à plein nez,--tout attestait que l’engagement avait été rude, la lutte opiniâtre.

A présent, les vainqueurs, c’est-à-dire les convives, s’abandonnaient et se plongeaient dans de bruyants délires;--c’était le _sac_, après le triomphe. Le bruit remplaçait tout et tenait lieu de tout; on ne parlait plus, on criait, on hurlait, on aboyait, on chantait. On chantait! Quelques invités perfides rampaient déjà vers le piano. C’était l’heure où les femmes cessent de dire à leurs amants: «Ne bois donc pas tant que cela!»

II

Comme toujours, il y avait là un individu qui nourrissait la folle prétention de dominer l’orgie et de la diriger. Ce n’était pas Idoménée, ce n’était pas l’amphitryon; rendons-lui cette justice. C’était le sculpteur Berhard. Je ne dirai rien du sculpteur Berhard, si ce n’est qu’il était arrivé absolument gris,--gris comme un fiacre, pour parler le langage du XVIIIe siècle.

On pardonna à cet excès de zèle; mais le sculpteur Berhard puisa dans la bienveillance générale une initiative et un entrain qui lui firent perdre toute mesure. Il se livra à des écarts que justifie à peine l’usage de la terre glaise. Il mouilla d’un baiser emporté l’épaule d’une voisine, sur laquelle il n’avait d’autres droits que ceux que la nature inscrit dans son code de feu. Il s’obstina à demander des nouvelles du bagne à un substitut miraculeusement rasé et cravaté. Jaloux de la supériorité incontestée des voyageurs de commerce, il échafauda les uns sur les autres trois cornets de champagne et but celui du milieu sans effleurer les autres. Il fit tenir deux couteaux, fichés dans un bouchon, en équilibre sur le rebord du goulot d’une bouteille. Il proposa de soulever avec les dents la table surchargée de tous les plats; repoussé sur ce point, il tenta de se réfugier dans la chorégraphie et voulut danser un pas de caractère, les yeux bandés;--mais, devant la parfaite indifférence de l’assemblée, il dut s’abstenir, par un effort de dignité.

Alors, allant s’asseoir dans un coin de l’atelier, par terre, la tête entre les doigts, le sculpteur Berhard se répandit en gémissements inarticulés, qui ne furent remarqués de personne.

III

Ce fut à ce moment qu’une femme parla de partir. Elle s’était rappelé tout à coup qu’elle avait une robe moins fraîche que les robes des autres femmes présentes. Comment cette proposition imprévue rallia en quelques minutes la majorité, c’est ce que je ne me charge pas d’expliquer. Il y a des mots qui font fortune, sans qu’on sache pourquoi. Partir! cela sembla un plaisir nouveau à ces gens saturés de plaisirs.

--Ah! oui, partons! s’écrièrent-ils avec l’expansion de l’ingratitude.

Quelques-uns, les extatiques, les discoureurs, essayèrent de protester; ils furent entraînés par le courant.

--Il faut donc aussi que je m’en aille! soupira Idoménée. Ah! que je suis bête! je suis chez moi...

On chercha les vêtements, qui gisaient un peu partout, sur des cadres retournés, au pic des chevalets.

--Hommes de peu de foi! grommelait le sculpteur Berhard, bourgeois craintifs, miliciens urbains!

Et il fredonnait:

Ils étaient quatre Qui voulaient s’esbattre; Ils étaient trois Qui ne le voulaient _pois_!

--Allez-vous-en, sycophantes, cagous et rifodés! Racca sur vous et sur tous ceux de votre race! Recevez ma mal...

--... édiction! acheva Idoménée.

--Je veux vous éclairer, continua Berhard. Parbleu! je n’ignore pas que le dictionnaire dit: «Éclairez à ces personnes,» et non «éclairez ces personnes;» mais je ne reconnais pas l’autorité du dictionnaire. Tout être intelligent porte son dictionnaire en soi. Qui me soutiendra que je ne travaille pas à la formation de la langue? Idoménée, un candélabre.

--Candélabre?

--Oui; flambeau à branches. Il me plaît de reconduire ces drôles et ces pécores.

--Ah! dites donc! fit le substitut se regimbant.

--Tais-toi! répliqua Berhard, l’enlaçant par la taille, tu es la reine du bal...

Le sculpteur Berhard s’était, en effet, emparé d’un candélabre; et, à travers les plus périlleux festons, (voir l’article précédent) il se mit en devoir d’escorter les partants.

Sur le palier, un trébuchement plus accentué fit trembler sa main, et les bougies laissèrent tomber une pluie brûlante qui occasionna des cris terribles dans l’escalier.

--Bah! bah! cela n’est rien: du papier de soie et un fer à repasser...

Il rentra dans l’atelier.

IV

On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui s’était trouvé mal dès les radis.

--Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs, messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit... Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des grandes races, sachons demeurer debout!

--Debout? balbutia Idoménée, oh!

--Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin.

Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères:

--Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs, j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun notre testament en faveur du dernier survivant...

--Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin.

--Survivant.

--Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de cette fenêtre, reprit Berhard.

--Pas de torrent, dit Idoménée.

--Tu crois?

Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à travers les carreaux de l’atelier.

--Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme cela. Au moins, ne casse rien.

--A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible. Testons!

--Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que puis-je léguer?

--Ta pauvreté... à la société moderne!

--Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond!

--Où sont les plumes? demanda Berhard.

--Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée.

--Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux.

--Émile a raison, appuya le poëte.

--Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard, qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la rédaction de cet acte suprême?

--Certes!

Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit:

V

«Nous soussignés, hommes d’art et de sentiment, victimes révoltées d’un siècle parâtre, nous avons résolu d’éteindre notre existence dans le réveillon de 1863.--1864 nous inspire de la méfiance.

«Qu’on accuse tout le monde de notre mort!

«On cherchera peut-être les instruments de notre destruction; si on ne les retrouve pas, c’est que nous les aurons dévorés.

«Au cas où, malgré nos prévisions et nos précautions, quelqu’un d’entre nous aurait le mauvais goût de demeurer vivant, ce papier devra le mettre en possession immédiate et absolue de tous nos biens.

«Nous ne voulons pas être plaints; cela nous serait même particulièrement désagréable. En nous traitant de mécréants, on est certain de réjouir nos mânes; nous en rirons doucement sous les ombrages élyséens.

«Adieu, Paris! Nous renonçons sans effort à tes joies banales, à tes succès toujours si chèrement achetés.--En ce qui me concerne, j’avais rêvé l’Institut. S’il est vrai que les vœux d’un mourant sont sacrés, qu’il me soit permis de désigner Bonnivet pour mon successeur.

«Nous ne verrons pas l’achèvement du boulevard La Fayette, non plus que les ballons dirigeables.

«Nous permettons aux femmes qui nous ont aimés de se livrer à une abondante coupe de cheveux sur nos individus.

«Fait libre et de bonne foi, à Paris, le 25 décembre 1863.»

Lorsqu’il s’agit de faire signer cette pièce, le sculpteur Berhard se heurta à de sérieuses difficultés: le peintre Idoménée ne savait plus combien son nom comportait de voyelles; le compositeur Célestin avait oublié son paraphe; le poëte Armand offrait sa croix de Dieu.

--C’est égal! dit Berhard en allant clouer au mur ce document avec un poignard.--Et maintenant, mangeons!

--Mangeons! répétèrent machinalement les artistes.

Le festin recommença.

Mais, cette fois, ce fut le festin des ombres. Les yeux ne distinguaient plus, les mains ne sentaient plus. Émile se piquait le nez avec sa fourchette, tandis qu’Idoménée cherchait une cuisse de volaille tombée dans son gilet. Alors, il se passa quelque chose d’analogue à la retraite de Russie. De temps en temps, un convive vaincu par la fatigue penchait mollement la tête, s’affaissait sur sa chaise, et glissait sans bruit sous la table. Ils disparurent tous ainsi successivement.

Au dehors, la pluie tombait et le vent s’engouffrait dans les carrefours.

VI

Le lendemain matin, vers dix heures, le domestique d’Idoménée, à qui son maître avait donné la permission de minuit, entra avec une seconde clef dans l’atelier et trouva les _six_ profondément endormis, dans des attitudes de la décadence.

Il contempla un instant ce spectacle en silence, et murmura d’un ton narquois:

--Le meilleur tableau de monsieur!

LES IMMORTELS

LE PRÉSIDENT.

Immortels, garde à vous! Nous sommes rassemblés Pour donner un exemple aux écrivains troublés, Et choisir un esprit dont la grâce lutine Remplace ici l’auteur de _Michel et Christine_. Le scrutin est ouvert.

M. DUPIN.

Nommez les candidats.

LE PRÉSIDENT.

Vous les connaissez tous. Jamais meilleurs soldats Ne vouèrent leur vie à la littérature: C’est Mazères, sorti d’une sous-préfecture; Doucet, chef de bureau, je dis des plus charmants, Et Cuvillier, nourri dans les commandements.

( ).

M. SAINTE-BEUVE.

Cela ne fait que trois.

M. VITET.

Et les autres?

M. PONSARD.

J’observe Que l’on oublie Autran, venu de la Réserve.

M. JULES SANDEAU.

Et Feuillet, débarqué de Saint-Lô ce matin.

M. DE FALLOUX.

Et Gratry!

LE PRÉSIDENT.

Voici l’urne, et j’ouvre le scrutin.

M. PONSARD, .

Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne L’huile qui doit servir à la lampe nocturne...

M. LEBRUN, .

Je suis toujours fâché qu’on divulgue nos noms: On ne sait pas alors combien nous étonnons. Chez nous trop de clarté nuit à notre prestige. Qu’ailleurs, sur d’autres fronts, la lumière voltige; Les ténèbres vont bien aux vieillards d’Ossian.

M. NISARD.

Votez-vous pour Doucet?

M. LEBRUN.

Votez-vous pour Autran?

M. VIENNET, <à part>.

Autran, Doucet, ces noms sentent le romantisme, Et je vais les frapper de mon juste ostracisme.

M. DE BROGLIE, <à part>.

Pas un duc! tous bourgeois!

M. SAINTE-BEUVE.

Qu’avez-vous donc, Mignet?

M. MIGNET, .

Comment écrivez-vous Doucet?

M. SAINTE-BEUVE.

Comme Poucet.

M. DE FALLOUX, <à M. Mérimée>.

Ainsi, vous revenez de voyage, confrère, Et sans avoir passé par ma Guittanaumière![2] Quel malheur! vous auriez pu voir mon dernier porc; Il surpasse tous ceux de Saintonge et d’York.

[2] Un des domaines de M. Falloux, aux environs d’Angers.

M. DE LAMARTINE, <rêveur>.

Deux louis! quarante francs! somme insignifiante! Remboursable en deux ans...

M. DE FALLOUX.

Qu’est-ce qu’il dit?

M. MÉRIMÉE.

Il chante!

LE PRÉSIDENT, <dépouillant le scrutin>.

Je vais compter les voix de chaque concurrent: Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.

M. DE LAPRADE.

Bravo! la Cannebière a le pas sur le Louvre.

LE PRÉSIDENT.

Pas encore; voici ce que l’urne découvre: Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.

M. DUPIN.

Point de majorité!

M. DE LAPRADE.

Si l’on recommençait?

LE PRÉSIDENT.

Il le faut bien.

M. VIENNET.

Ceci me rappelle une fable Que je fis autrefois dans un cas tout semblable, Et dont le titre alors parut piquant et neuf: _Le Cirage vernis et le Cirage à l’œuf._ En voici le début: «Une paire de bottes, Un jour, au boulevard, passaient, vierges de crottes Il faisait cependant de la pluie et du vent...»

LE PRÉSIDENT.

Monsieur Viennet, plus tard; votons auparavant.

M. VIENNET, <à part>.

Le goût des vers se perd dans ma belle patrie!

LE PRÉSIDENT.

Nous n’aboutirons pas; dépêchons, je vous prie. Huissier, distribuez les boules.

M. DE LAPRADE, <à M. Patin>.

Oui, mon cher, Un article excellent, dans _le Temps_ d’avant-hier. On veut qu’à l’Institut nous accordions des places Aux femmes de talent.

M. PATIN.

Fauteuils, voilez vos faces!

M. DE SACY.

Un semblable projet doit plaire à Legouvé.

M. LEGOUVÉ.

En effet; autrefois mon père l’a rêvé. Par les femmes toujours notre âme fut ravie; Elles jonchent de fleurs le chemin de la vie, Et mêlent sur nos fronts, dans leurs jeux ingénus, Aux lauriers d’Apollon les myrtes de Vénus.

M. AMPÈRE.

Soit, mais qu’à George Sand nous ouvrions nos portes, Vous verrez des bas-bleus s’avancer les cohortes, Et madame Ancelot, et la comtesse Dash...

M. MIGNET, <bas, à M. Sainte-Beuve>.

Comment écrivez-vous Autran?

M. SAINTE-BEUVE.

Avec un _h_.

LE PRÉSIDENT.

Vous n’avez pas voté, monsieur de Lamartine.

M. DE LAMARTINE, <rêveur>.

J’ai bien vingt mille amis...

M. NISARD.

Dans son rêve il s’obstine.

LE PRÉSIDENT.

Le scrutin est fermé. Messieurs, à votre rang.

(<Lisant.>)

Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.

M. PONSARD.

Cela s’annonce bien pour lui.

M. THIERS.

Je m’émerveille En voyant triompher l’école de Marseille.

LE PRÉSIDENT, .

Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.

M. JULES SANDEAU.

Toujours même chanson!

M. DE FALLOUX.

Toujours même verset!

M. PONSARD.

Cette obstination où l’on veut voir un crime, De notre conscience est l’effort légitime, Et c’est de notre voix faire trop peu de cas, Que pouvoir espérer ne la disputer pas.

M. SAINTE-BEUVE, <à part>.

O docte prosaïsme et rime dérisoire!

M. VIENNET.

L’incident me remet une fable en mémoire: Il s’agit d’un corbeau dans les airs folâtrant, Et tenant en son bec un fromage odorant. Un renard dont le nez flaire à travers la plaine, Survient en cet instant...

M. DE PONGERVILLE.

Mais c’est du La Fontaine!

M. VIENNET.

Ah! pardon!

M. AMPÈRE, <à M. de Lamartine>.

Votez-vous?

M. DE LAMARTINE.

Est-ce que j’en connais Un seul!

M. AMPÈRE.

Votez toujours, votez donc...

M. DE LAMARTINE, <impatienté>.

Des chenets!

LE PRÉSIDENT.

Il n’importe, messieurs; recommençons encore.

M. PONSARD.

Votons jusqu’à demain!

M. NISARD.

Votons jusqu’à l’aurore!

M. THIERS.

Certes, ce n’est pas nous qui céderons d’un cran.

( )

CHŒUR DES DOUCETIENS, .

Doucet! Doucet! Doucet!

CHŒUR DES AUTRANIENS, .

Autran! Autran! Autran!

LE TURC ET LE GRENADIER

I

J’admire les magasins d’aujourd’hui, mais je regrette les boutiques d’autrefois. Je le dis comme je le pense, autant en artiste qu’en homme déjà vieillissant. Les magasins sont hauts, vastes, clairs, tant que vous voudrez;--les boutiques étaient basses, petites, obscures; et, malgré cela, les boutiques avaient quelque chose d’accort et d’honnête; c’était comme une rangée de commères le long des rues. Elles prêtaient les motifs les plus pittoresques à la peinture, et la plupart d’entre elles faisaient rêver du jeune Poquelin. O mes chères boutiques!

Les magasins d’aujourd’hui sont loin de cette bonhomie; vous chercheriez vainement chez eux quelques traces de caractère national. Ils sont construits et décorés à la façon de Pompéi mon ami, ou de l’Alhambra. Les moins riches se distinguent par des outrecuidances spéciales. Ainsi, par exemple, il n’est pas rare de lire au fronton d’un magasin puritainement peint de noir ces mots en lettres lapidaires: MODES. Pas autre chose. Que si vous essayez de plonger un regard curieux à travers la mousseline des rideaux, vous n’apercevez qu’un canapé de velours, et sur ce canapé une femme en cheveux qui lit un volume. D’ailleurs, pas le moindre chiffon. Voilà le magasin de modes d’aujourd’hui;--combien je lui préfère la boutique de modes d’autrefois, qui offrait un si réjouissant assemblage de rubans de toutes les couleurs, et où de nombreuses jeunes filles, un œil à leur ouvrage et l’autre à la rue, étaient occupées à coiffer des _marottes_ ou têtes de carton!--La _marotte_, encore une chose disparue!

II

Je regrette les boutiques, et je regrette aussi les enseignes des boutiques. Les unes n’allaient pas sans les autres. Je parle de l’enseigne originale, allégorique, compliquée, appelant à son aide la sculpture ou la serrurerie. Je parle des _Barbes d’or_, des _Tours d’argent_, des _Chats noirs_, des _Saint-Esprit_, des _Bons coings_, des _Paniers fleuris_, des _Puits d’amour_, des _Verts galants_, de tous ces caprices qui étaient la poésie de l’ancienne boutique. Aujourd’hui, on se passe volontiers de l’enseigne, que l’on trouve de mauvais goût; on écrit simplement: _Félix, pâtissier_, là où on aurait écrit jadis: _Au Flan couronné_.--Qui me rendra les vieilles enseignes, hélas! Il y en avait de naïves, et ce n’étaient pas celles que j’aimais le moins. Le bois y jouait un grand rôle; le bois se pliait à tous les attributs. Des saucissons en bois, balancés par le vent, invitaient à entrer chez les charcutiers; des gants en bois et des bas en bois d’une longueur interminable, disaient l’industrie des bonnetiers; les chapeliers étalaient des chapeaux en bois de diverses formes, depuis les demi-lunes démesurées des généraux de l’Empire, jusqu’aux élégants chapkas des lanciers polonais.

III

Parmi ces boutiques et ces enseignes de la vieille roche, on remarquait encore, il y a une douzaine d’années, deux débits de tabac, l’un situé rue de l’Ancienne-Comédie,--l’autre rue Fontaine, à quelques pas de la barrière Pigalle. Tous les deux avaient à leur porte une de ces statuettes en bois colorié, haute de deux pieds environ, dont la mode était fort répandue dans le dernier siècle et au commencement de celui-ci. La statuette du débit de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie représentait un Turc:--celle de la rue Fontaine figurait un Grenadier.

Il me faudrait un style en bois pour décrire convenablement ce Turc en bois et ce Grenadier en bois.

Le Turc de la rue de l’Ancienne-Comédie avait un turban comme tous les Turcs, une pelisse comme tous les Turcs, des babouches comme tous les Turcs;--et, comme tous les Turcs, il fumait dans un long narghilé, avec toute la superbe et toute l’indolence que peut comporter la sculpture sur bois. Le vermillon, l’indigo et l’or étaient semés à profusion sur sa petite personne; il rappelait les plus beaux Turcs du théâtre Feydeau; et, tout entier à son narghilé, il ne s’apercevait pas même du rôle de portier qu’il remplissait,--tant sont grandes la majesté et l’indifférence orientales!

Le Grenadier de la rue Fontaine, d’une date plus moderne, avait un bonnet d’ours comme tous les grenadiers, des moustaches comme tous les grenadiers, des guêtres comme tous les grenadiers;--et, comme tous les grenadiers, il fumait dans une pipe noire. Il était d’ailleurs très-bien ficelé dans sa mignonne taille de bois, l’air crâne, la poitrine effacée, les pieds en dehors. Héros bon enfant, il ne lui déplaisait pas de monter la garde à la porte d’un bureau de tabac, après avoir vu brûler le Kremlin.

IV

A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.

Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,--le Grenadier au parterre et le Turc à l’avant-scène.

Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.

--Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle.

--Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.

--Monsieur plaisante sans doute.

--Non, madame, je suis fort sérieux.

--Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle.

--Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.

La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans l’arrière-boutique.

--Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc.

Le mari répéta machinalement sans comprendre:

--Notre Turc?

Et lorsqu’il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de rentrer dans son arrière-boutique:

--Non, non.

--J’en offre cent francs, se hâta de dire Restout.

--Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard.

--Deux cents francs!

--Non, non.

--Deux cent cinquante!

A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari.

Celui-ci, s’adressant à Restout:

--Je sais bien, monsieur, dit-il, que ce prix est au-dessus de la valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes accoutumés; c’est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en séparant.

--Pourtant, trois cents francs... articula Restout.

--Mais enfin, monsieur, s’écria le marchand, pourquoi voulez-vous acheter notre Turc?