Les femmes qui font des scènes

Part 7

Chapter 73,705 wordsPublic domain

«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre heures.

«Eh! eh! un tendron de quinze ans,--il n’y a plus que cela qui puisse me réveiller aujourd’hui...»

Reprenons un à un ces blasphèmes, et exprimons-en tout ce qu’ils contiennent de sottises et d’impossibilités.

«_Je connais les femmes, Dieu merci!_»

Tu ne connais rien du tout, vieil imbécile. Est-ce qu’on connaît les femmes! est-ce qu’on connaît les hommes! est-ce qu’il y a une expérience! Si je veux bien te comprendre, connaître les femmes, cela veut dire pour toi: se méfier de toutes les femmes. Je te vois, assis dans un salon et balançant une jambe où la souffrance veille comme un perpétuel et inutile avertissement; chaque jeune personne qui passe,--maintien réservé, front noble, œil limpide,--tu la flétris aussitôt d’un grossier soupçon. Voilà ce que tu appelles ta science, professeur d’impureté!

«_Ce n’est point à moi qu’on peut en remontrer!_»

Tu crois cela? La première pécore qui va te regarder, te sourire d’une certaine façon, et qui te jettera au nez une énorme flatterie, celle-là fera de toi tout ce qu’elle voudra, mon bon; celle-là recommencera avec toi, scène par scène, l’éternelle comédie du baron Hulot.

«_Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues; retiens bien cela, mon neveu._»

Assiéger,--faire le siége,--une femme est une citadelle,--autant d’images favorites des vétérans de Cythère, qui les ont rapportées du premier Empire; autant de fanfaronnades, destinées exclusivement à étonner les lycéens.

«_A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter._»

Même ordre d’idées, avec la brutalité en plus, quelque chose qui se rapproche du viol, la lutte, la main sur la bouche, les cordons de sonnette arrachés, un gracieux tableau!

«_Voilà comment il faut les traiter!_»

A moins pourtant qu’ils ne soient traités eux-mêmes à la façon de ce prince russe, qui s’était enfermé avec sa maîtresse pour la cravacher, et qui fut cravaché par elle. A la grenadière, morbleu!

«_A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait pour payer les femmes? Allons donc!_»

De plus en plus joli!

Il faut croire cependant que, depuis _Faublas_, les choses sont un peu changées; car aujourd’hui l’homme, si jeune qu’il soit, qui ne paye pas une femme galante, est flétri d’un nom pire que celui de voleur.

Mais les vétérans de Cythère n’y regardent pas de si près. Rien n’égale leur cruauté, quand il s’agit de faire triompher leur vanité.

Aimables vauriens! délicieux chenapans!

Canailles!

«_Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre heures!_»

Passe pour la fatuité, on en peut rire; la caricature de Potier, dans le _Ci-devant jeune homme_, est arrivée jusqu’à nous.

«_Eh! eh! un tendron de quinze ans, il n’y a plus que cela qui puisse me réveiller aujourd’hui!_»

Pour ce qui est du _tendron_, je demanderai la permission d’aborder un paragraphe spécial.

§ IV

=Du tendron et des conteurs d’autrefois=

Je ferai remonter la faute jusqu’à La Fontaine et à Boccace, ces corrupteurs de tant de charme et d’esprit.

Les premiers, ils ont appelé l’innocence--_un gibier_.

Leur œuvre est pleine de moines et de fillettes, festoyant à qui mieux mieux.

Écoutez-les; ils vous feront croire que rien n’est plus naturel, lorsqu’on rencontre Lise ou Nanette au fond d’un bois, que de--chiffonner leur collerette.

Cela s’appelle aussi de l’Anacréontisme.

Pourquoi les gardes champêtres ont-ils si peu de lecture!

Les vétérans de Cythère ont pris au pied de la lettre les préceptes de La Fontaine; ils ont fait plus, ils les ont transformés en paroles d’Évangile. Ils seraient hommes à lire naïvement, devant la cour d’assises, pour leur défense: _Comment l’esprit vient aux filles_ ou _la Clochette_.

Je parcourais l’autre jour avec stupeur un de ces recueils échappés aux loisirs d’un homme soi-disant sérieux. Je tombai sur le couplet suivant:

_A madame et à mademoiselle_ N..., _qui me demandaient de les comparer au printemps et à l’été._

Rose, du printemps est l’image; Elle a sa riante fraîcheur. Hébé, sous son charmant visage, Versait le nectar enchanteur. Comme un bouton qui vient de naître Brillent ses appas séduisants. Puissé-je lui faire connaître Le doux emploi de ses quinze ans!

Pour de telles infamies débitées en vers, on n’a que des sourires et des applaudissements.

Essayez de dire la même chose en prose, toute la famille vous fera sauter par les fenêtres!

Et elle aura bien raison.

§ V

=Fresque destinée à couvrir les murs du temple de Cottyto.=

La fresque court, immense, racontant tous les caprices, toutes les inventions des vétérans de Cythère.

Il y en a qui se couvrent d’une peau de dogue et qui marchent à quatre pattes--_devant celles qu’ils aiment_--en aboyant.

Il y en a qui tendent leur chambre de noir, qui allument des cierges, qui se couchent dans un cercueil, et qui font chanter le _De profondis_--par Cydalise.

Il y en a qui s’habillent en bébé et à qui il faut absolument donner la bouillie,--sinon leurs larmes et leurs cris dureront jusqu’au matin.

Il y en a qui courent, éperdus, et qui sautent sur les meubles, poursuivis par les fanfares d’un cor de chasse.

La fresque court, immense, racontant tous les délires, toutes les habitudes des vétérans de Cythère.

Celui-ci veut rester coloriste quand même; il se pare de plumes de paon, et le voilà qui fait la roue.

Celui-ci est ingénieux, il a de la littérature: il va trouver le matin sa bien-aimée, il lui remet un morceau d’éloquence érotique, qu’il a laborieusement composé, et qu’elle devra apprendre par cœur et lui réciter le soir.

Celui-ci aposte un domestique avec un pistolet chargé.

Celui-ci se contente de moins: d’une chevelure à natter, d’une paire de bottines à cirer...

La fresque court, immense, racontant les déviations de l’intelligence humaine, les désordres, les folies des vétérans de Cythère.

Elle se continue, tantôt compassée et minutieuse comme les séries d’Hogarth, d’autres fois sombre et malsaine comme les cauchemars de Goya.

Elle ne s’arrête ni devant les hontes, ni devant les fétidités, ni devant les férocités;--elle plonge dans l’impossible.

Nous ne pouvons la suivre.

§ VI

=Le châtiment=

Je veux vous dire la fin d’un vétéran de Cythère, assurément l’un des plus aimables et des plus spirituels, de Bernard, ou plutôt de Gentil-Bernard, comme l’avait rebaptisé Voltaire. A soixante-trois ans, le sémillant auteur de l’_Art d’aimer_ courait encore les bonnes fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu’il avait chantées. Un matin qu’il sortait du boudoir de l’une d’elles, après s’y être couronné d’un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là), Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d’Egmont. «Mon poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à madame de T*** et la remercier d’une invitation qu’elle m’adresse.» Bernard s’assied, mais il paraît égaré. «Eh bien, qu’avez-vous donc, mon cher Ovide?--Madame... excusez-moi...--Comment, dit-elle, vous ne sauriez écrire ce billet?--Madame... madame...--Vous m’étonnez; je n’imagine pas qu’il faille votre talent pour une semblable misère.» Mais Bernard ne répond point; la plume demeure entre ses mains; il regarde; la volonté l’abandonne; il n’a plus conscience de lui-même; il n’est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui.

Depuis cette heure, Gentil-Bernard n’a plus traîné qu’une existence idiote; on le conduisait à la comédie, il n’y comprenait rien et n’y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine inutile! Le poëte n’avait pas survécu à l’homme. De loin en loin seulement, il relevait sa tête appesantie, et promenant autour de lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un perroquet: «Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de Pompadour?»

§ VII

=Autre variété de châtiment=

Encore n’est-ce rien que cela; c’est un exemple du genre gracieux, après tout. Mais il faut entendre un de mes amis, ancien clerc de notaire en province, raconter de sa voix calme l’histoire d’une déchéance bien autrement effrayante. Le clerc de notaire se met en route un matin pour aller communiquer des papiers de famille à M. H..., riche, très-riche propriétaire,--et vieux garçon. Il arrive devant une maison de belle apparence. Il franchit le perron. Des valets badinent entre eux, et lui répondent à peine. Il traverse des antichambres, il parcourt des salles de billard, des galeries, il ne rencontre personne. Un bruit de musique le guide cependant; il avance, il pousse une porte..., mais il la referme aussitôt, comme s’il venait d’être frappé d’un éblouissement. Le clerc de notaire a vu un spectacle indescriptible: plusieurs personnes exécutant une danse sans nom,--où M. H... se distinguait par ses bondissements.

Quinze minutes après cette vision, M. H..., froid, compassé, tout de noir vêtu, faisait mander le clerc de notaire dans son cabinet, et causait gravement avec lui d’intérêts et de procédure.

Au bout de dix ans environ, le clerc achetait l’étude de son patron et devenait notaire à son tour. En feuilletant des dossiers, il retrouvait le nom de M. H..., et, comme il avait justement besoin de sa signature, il se décida à aller lui faire une seconde visite.--La maison de campagne n’offrait plus l’animation d’autrefois; les domestiques insolents et joyeux étaient partis; il n’en restait plus qu’un, lequel hocha la tête quand le notaire demanda à parler à M. H... «Vous feriez mieux de vous en retourner tout de suite, monsieur,» lui dit-il. Il fallut que le notaire insistât. Le vieux domestique l’introduisit alors dans cette même chambre où il avait vu M. H..., dix ans auparavant, et où il l’aperçut triste, amaigri, blanchi, étendu sur un fauteuil. «Voilà, monsieur, votre notaire qui veut vous faire signer quelque chose,» dit le vieux serviteur. M. H... ne bougea pas; son regard errait dans le vague. «Monsieur, monsieur, c’est votre notaire.» Pas de réponse. «Oh! je vais bien le faire entendre!» Le domestique se dirigea vers une armoire, et l’ouvrant, il en tira une petite poupée, à laquelle il fit semblant de donner le fouet. M. H... avait suivi tous ses mouvements avec une incroyable anxiété; ses yeux lancent la flamme, ses lèvres remuent. «Eh! eh! eh!» fait-il en riant du rire du crétin.

Le notaire s’était enfui, épouvanté.

POURQUOI L’ON AIME LA CAMPAGNE

I

UN SPÉCULATEUR, .

Quel bois ravissant, élégamment planté, plein d’ombre et de jeux de lumière! Je le ferai abattre.

Comme on respire ici un air pur!... Une usine serait merveilleusement placée auprès de ce cours d’eau.

Une fabrique de noir animal, peut-être.

Et ce point de vue! ce village dans le fond, tout baigné de vapeurs! ces maisonnettes cramponnées au flanc du coteau! le rose des tuiles et le bleu du ciel.

J’ai rarement trouvé de site plus pittoresque. Si le nouveau chemin de fer le coupe en deux, ma fortune est faite.

Qu’il est doux de fouler un tapis de mousse!...

UN BOUTON D’OR, <à demi écrasé>. Aïe! prenez donc garde!

LE SPÉCULATEUR. Excellent terrain d’ailleurs; il faudra que je le fasse étudier.

Mesurons la distance qu’il y a d’ici à la route. ( )

UNE FAUVETTE, <à un pinson>.--Voyez-vous ce qu’il fait?

LE PINSON. Il marche, le dos courbé.

LE SPÉCULATEUR. Cinq, six, sept... sept mètres... et vingt-trois centimètres.

J’aime la campagne, je l’avoue.

Ce n’est plus qu’à la campagne qu’on peut encore faire des affaires.

II

UN MALADE, .

Pouah!--J’aime la campagne parce qu’elle me fait du bien; mais attendez que je sois mieux portant, et vous verrez avec quel plaisir je retournerai sur le boulevard.

UN CHOU. Ingrat!

UN COCHON. Mal élevé!

LE MALADE. Des végétaux stupides! des animaux ignobles! des hommes qui vous regardent de travers, et des femmes qui disent: _J’avons!_

Voilà pourtant ce que les poëtes ne cessent de _célébrer_ depuis que le monde est monde!

UN COQ. Cet infirme!

UN CANARD. Je vais l’éclabousser d’un coup d’aile.

LE MALADE. Je sais bien... le lait naturel, les œufs sortant de la poule. Parbleu! sans cela, est-ce que je consentirais à m’enterrer tout vivant?

Les médecins m’ont envoyé au vert. Je suis au vert. Je n’avais pas le choix des couleurs.

J’aime la campagne, comme on aime une maison de santé. ( ) Pas autrement.

III

DEUX AMOUREUX, .

L’AMOUREUX. Je t’aime, Valentine!

L’AMOUREUSE. Paul, je t’aime!

L’AMOUREUX. Ce sentier touffu est inaccessible aux rayons du soleil. Laisse-moi dénouer les rubans de ton chapeau de paille.

L’AMOUREUSE. Tu as défait tous mes cheveux; je dois être affreuse maintenant.

UNE TOURTERELLE. Comme ils sont gentils!

LES PETITES CLOCHETTES BLEUES. Bonjour! bonjour! bonjour!

L’AMOUREUSE. Où me conduis-tu, Paul?

L’AMOUREUX. Je ne sais; mais qu’importe! Le chemin des amoureux est toujours devant eux.

L’AMOUREUSE. Alors, pourquoi quitter le chemin fréquenté?

L’AMOUREUX. Je cherche une place pour nous reposer, ma charmante.

L’AMOUREUSE. Je ne suis pas fatiguée...

LA TOURTERELLE. Par ici! par ici! l’allée à droite, en descendant vers les saules; vous trouverez ce qu’il vous faut.

L’AMOUREUX. Viens, chère belle; nous avons tant de choses à nous dire.

L’AMOUREUSE. Crois-tu?

UN COQUELICOT, <à demi-voix>. Mais rougis donc!

L’AMOUREUSE. Ces branches ont failli me déchirer la joue. C’est égal; c’est bien beau la campagne, n’est-ce pas, mon Paul?

L’AMOUREUX. J’aime la campagne!

ENSEMBLE. Nous aimons la campagne, parce qu’on y sent mieux son cœur battre; parce que les aveux y fleurissent naturellement sur les lèvres; parce que les serments sont faits pour être prononcés sous le ciel et dans les parfums!

Nous aimons la campagne, parce que la campagne c’est le désert. ( )

UN LÉZARD. C’est étonnant; ceux-là ne me font pas fuir.

IV

DES BOURGEOIS, .

Vive la campagne! Vive l’herbe! Vive les moutons! Vive la joie et les pommes de terre en fleur!

Arrêtons-nous dans cet endroit, qui nous semble très-favorable pour manger un morceau.

N’est-ce pas, madame Menesson?

N’est-ce pas, monsieur Douillard?

Avec les châles de ces dames, que nous accrocherons aux branches des arbres (pas les dames, les châles; hi! hi! hi!) nous nous préserverons du soleil.

Allons, Charlot, mets la nappe, pendant que nous allons déballer les provisions...

UNE ROSE SAUVAGE. Fi! quelle société! D’où cela sort-il?

UN COUCOU. J’ai longtemps habité une cage, rue Saint-Denis; je crois que je reconnais une de ces figures-là.

LES BOURGEOIS. Dépêchons-nous! dépêchons-nous! Ohé! les autres, arrivez donc!

Fichtre! le pâté s’est cassé en route, et la charcuterie a crevé le papier.

C’est égal, les morceaux en sont bons.

Il n’y a pas de plaisir sans peine, la brigue-dondaine!

Nous n’avons que trois assiettes, elles seront pour les dames; honneur au beau sexe!

Quant aux verres, puisque nous les avons oubliés, ma timbale d’argent servira pour tout le monde; nous ne sommes pas dégoûtés les uns des autres.

LE COUCOU. Oui, j’en reconnais un; voilà le passementier qui fait le coin de la rue du Ponceau.

UN BLUET. Oh! cette grosse maman qui s’assied sur moi!... Adieu le jour!

UN HANNETON. On dit que je suis sans malice. J’ai bien envie de me laisser choir dans leur salade.

LES BOURGEOIS. Mangeons! mangeons! mangeons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne fait trouver le saucisson meilleur.

Buvons! buvons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne communique au vin un petit goût _suret_ qui est plein de charmes.

Vive la campagne!

LE COUCOU. Je les reconnais tous.

V

UN HOMME BARBU, .

La belle nuit!--Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite impénétrable au milieu des nuages épaissis.

Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de l’étang.

Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame glacée.

La belle nuit!--Et le joli _trimard_!

UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi.

UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous quelque chose?

UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu.

UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà!

L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons noirs, et le roulement des charrettes attardées.

C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui porte son argent dans sa ceinture.

J’aime la campagne.

Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du recueillement...

UN HIBOU. Hou! Hou! Houch!

L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent à venir!

Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au _Grand Café_. Tout serait perdu.

Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher hors de chez lui,--ce dont je le loue hautement.

Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne.

J’aime la campagne.

On ne peut plus _exercer_ tranquillement qu’à la campagne. ( )

La bourse ou la vie!

VI

UN VAUDEVILLISTE, .

Non, pas ici.... je serais trop en vue.

Inclinons plutôt du côté de ce petit fourré.

UN PIVERT, . Que veut cet homme-là?

UN MERLE. Son air n’est pas méchant.

UNE ALOUETTE. Fuyons! il a deux miroirs sur les yeux!

LE MERLE. Eh non! c’est une paire de lunettes.

LE VAUDEVILLISTE. J’aime la campagne... moi, que l’on prend pour un sceptique et pour un corrompu.

AIR de _la Famille de l’Apothicaire_.

Comme tant de sages vantés, Je raffole de la campagne. Pour fuir l’air impur des cités, Souvent je me mets en campagne. Au théâtre, par mon effort, Je suis fier de mainte campagne. Si ce couplet n’est pas très-fort, Qu’on me pardonne... A la campagne!

Oh! oui, j’aime la campagne! ( )

LE MERLE. Il tient du papier à la main.

UN MOINEAU. Moi qui ai passé mon enfance dans le jardin du Palais-Royal, je sais ce que c’est: c’est un journal.

LE VAUDEVILLISTE. Hâtons-nous; mes instants sont précieux.

Je suis seul... bien seul...

LE SAMARITAIN DU BOULEVARD

_Faire du feston_,--c’est, en style bachique, vaciller sur ses jambes et dessiner avec icelles de bizarres arabesques sur le pavé des rues.

Or, dans la nuit du premier mai de cette année, le rédacteur d’un journal plus grand que nature _faisait du feston_ sur le trottoir du boulevard des Italiens. Il sortait d’un banquet où le patriotisme de chaque convive avait été mesuré au nombre des toasts. M. X... (c’est le rédacteur en question) avait porté des santés à tout le monde. Aussi avait-il fini par se noyer dans son verre, entre deux et trois heures du matin...

L’état d’enthousiasme de ses collègues empêcha que de prompts secours lui fussent portés.

Il fut charrié par des flots de champagne jusqu’à la hauteur de Tortoni. Là, l’heure avancée ne permettant pas de réveiller le chef de cet établissement pour lui demander une chaise, M. X..., après s’être mis vainement à la recherche d’un banc, se décida à confier à l’asphalte le secret de sa lassitude.

Il s’assit sur le trottoir.

Il y avait une demi-heure environ que l’éminent publiciste savourait les douceurs du repos, dans l’attitude d’un homme qui prend un bain de siége, lorsque quelqu’un lui frappa sur l’épaule, en lui demandant avec intérêt--ce qu’il faisait là.

M. X... répondit vaguement par une strophe du _Lac_, laquelle clapotait dans sa mémoire pêle-mêle avec des détritus de premier-Paris.

LE PASSANT. Allons, l’ami, il faut se lever, voilà le matin... hop!

M. X... _Que le bruit... des rameurs... qui frappaient en cadence... les flots... les flots har... harm... harmon..._

LE PASSANT. C’est bon, c’est bon, je vois ce que c’est; vous avez votre _cocarde_. Eh! mon Dieu! il n’y a pas de mal à cela.

M. X... Ma... cocarde? monsieur, je n’ai jamais varié.

LE PASSANT, . Qui est-ce qui vous parle de cela! Voyons, tenez-vous droit; un peu de confiance.

M. X... Confiance! confiance...

LE PASSANT. Dans quel état vous avez mis votre gilet! Vous étiez avec des femmes, hein?

M. X... Sécurité! sécurité...

LE PASSANT. Ne craignez pas de vous appuyer sur moi. Là, maintenant, dites-moi votre adresse.

M. X... Pourquoi à Vincennes?

LE PASSANT. Pauvre homme! La marche va dissiper cela.

Le journaliste politique finit par se rendre aux offres affectueuses du passant: il accepta son bras, et balbutia un nom de rue, avec un numéro.

Ce n’était qu’à quelques pas du boulevard.

Tous deux se mirent en route, cahin-caha, historiant le pavé désert à la façon des merveilleux dentelliers de Belgique, l’un entraînant l’autre, celui-ci retenant celui-là, aventuriers nocturnes à la recherche de l’équilibre. Quelquefois, le nouveau bon Samaritain voulait essayer une harangue, mais un soubresaut de son compagnon le faisait sauter hors de sa période; et force lui était alors de concentrer toute son attention sur les périls de leur itinéraire.

Enfin, on arriva. Il était temps. Le journaliste avait pris des tons verts. Sur le seuil de sa porte, il tenta de figurer un sourire et, avec mille précautions, il parvint à assembler les syllabes suivantes, qu’il proféra sans accident:

--Merci... merci. Je suis M. X***, rédacteur du journal le***. Venez me voir. Je vous donnerai des billets de spectacle... Bonsoir.

On suppose qu’avec l’aide de son concierge, M. X... réussit à gravir son escalier, dont la spirale lui parut avoir ce soir-là les proportions démesurées de la flèche de Strasbourg.

Au bout d’une semaine, l’officieux passant, venant à lire une affiche de théâtre, se souvint de l’invitation de M. X..., et alla le trouver au bureau du journal. M. X... ne le remit pas du tout,--mais pas du tout.

LE PASSANT. C’est moi, monsieur, qui, dans la nuit du premier mai, ai eu le plaisir de vous ramener chez vous.

M. X..., . Ah!... monsieur...

LE PASSANT. Je conçois que vous ne me reconnaissiez point; vous étiez alors...

M. X... Oui, j’étais... je sortais de chez des amis de collége... Je vous suis d’ailleurs fort reconnaissant. Qui me vaut l’honneur de votre visite?

LE PASSANT. Vous avez eu la bonté de me promettre des billets de spectacle.

M. X... Mais comment donc! Tout ce que vous voudrez. Je suis aise de pouvoir être agréable à un aussi galant homme que vous. Voulez-vous des places d’Opéra-Comique, de Théâtre-Français, de Variétés? Je suis lié avec tous les directeurs, et un simple mot de moi suffira.

LE PASSANT. Eh bien, l’Opéra-Comique.

M. X... Très-bien. Une loge, n’est-ce pas? Oui, une loge.

Le passant se retira émerveillé. De son côté, le rédacteur en chef, que cette apparition avait un moment troublé, se rassura, et crut, par cette politesse, s’être débarrassé d’un témoin désagréable. Mais le rédacteur comptait sans la ténacité du bon Samaritain, qui revint à la charge quelques jours après,--et puis encore,--et puis deux ou trois fois dans la même semaine.

Il objectait son goût immodéré pour l’art dramatique.