Les femmes qui font des scènes
Part 6
Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix singulièrement claire:
--Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là? Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots... A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une...
Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers lui, en montrant un visage moqueur.
Le gandin rougit et perd la parole.
On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse de se vanter de sa santé de fer.
Elle sait où est le cadavre.
VI
Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.
Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier.
--Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il.
--Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de sourire sans se compromettre; _un jeune!_
--De la chair fraîche?
--Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a osé m’envoyer son nouveau roman: _le Couteau ébréché, scènes de la vie d’abattoir_.
L’ami se gratte le nez.
--Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il.
--J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite.
--C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le connais intimement, et j’avais espéré...
--Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné.
--Est-ce votre dernier mot?
--Parbleu!
--Alors, tant pis pour vous! dit l’ami.
--Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné.
--J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me rappeler?
--Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.
--Goëmon ne vous épargnera guère.
--Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes?
--Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé: _Cocorico_.
--_Cocorico!_ s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait rechercher et détruire tous les exemplaires.
--Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je.
--O mon Dieu! murmure le grand critique.
--Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels.
--Des extraits de _Cocorico_! il faut l’en empêcher!
--N’est-ce pas?
--A tout prix!
--Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son protégé.
Le grand critique soupire et ne répond pas.
Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le grand critique.
Il sait où est le cadavre.
LA SYMPHONIE DU BANQUET
=Andante=
--A côté de moi, monsieur Billeron. Vous, Édouard, ici, si vous voulez bien.
--Tiens, Vermot! Il faut des circonstances comme celle-ci pour te rencontrer. Je ne te demande pas comment tu te portes. Mâtin! le ventre d’un homme arrivé. Change donc de couvert avec Alphonse. Que nous causions, au moins.
--Vous cherchez votre nom? Je crois l’avoir vu à l’autre bout de la table.
--Ah! merci.
--Sept heures moins le quart; et l’invitation était pour six heures. Comme c’est agréable!
--Qu’est-ce que ça vous fait, mon cher!
--Ça me fait que c’est jour des Italiens, et que je serai obligé de partir à neuf heures.
--Bon! voilà Lambert. Hé! Lambert, par ici, par ici. Il est myope comme Augustine Brohan.
--Oh! mille pardons, monsieur, je vous ai heurté.
--Ce n’est rien.
--Lequel? celui qui a la cravate blanche?
--Non; l’autre qui est chauve et qui se tourne vers nous à présent.
--Ah! je le vois. C’est le baron de Mondénard, un homme très-distingué; il est de tous les conseils de surveillance.
--Monsieur, il reste trois couverts inoccupés; faut-il les enlever?
--Non, laissez-les; on viendra peut-être.
--Je me félicite du hasard qui m’a rapproché de vous, monsieur; il y avait bien longtemps que je désirais faire votre connaissance.
--Monsieur... Croûte au pot ou printanier?
--Croûte au pot.
--On a fait 68 80; quant aux actions de chemins de fer, calme complet. Printanier.
--Madame va bien?
--Vous êtes trop bon. Elle va à merveille. Printanier, garçon. Elle se plaint, comme moi, de ne plus vous voir. Vous êtes rare comme les beaux jours.
--Si vous saviez combien j’ai eu d’affaires depuis deux mois! Croûte au pot.
--Je n’ai pas cet honneur, non, monsieur. Je suis artiste.
--Ah! artiste... peintre, peut-être?
--Non, monsieur. Voulez-vous avoir la complaisance de me passer le menu, qui est auprès de vous?
--Comment donc!
--J’espérais l’avoir aujourd’hui, messieurs. Il m’avait même promis de la manière la plus formelle. Mais il vient de m’écrire à l’instant pour s’excuser. Il paraît qu’il a perdu une de ses maîtresses.
--Ou qu’une de ses maîtresses l’a perdu.
--Oh! un mot?
--Déjà? au potage!
--Qu’est-ce que Martinet a dit?
--Si vous craignez de vous trouver dans un courant d’air, monsieur le baron, nous pouvons changer de place.
--Du tout, du tout, je vous remercie; je suis fort bien là.
--Ne faites pas de façons, au moins.
--Dis donc, Vermot, j’ai un voisin qui remue perpétuellement sa jambe gauche. Cela me promet de l’agrément pendant le dîner.
--Mords-le.
--Docteur, vous avez l’air inquiet. Est-ce qu’il vous manque quelque chose? Donnez donc les sauces anglaises au docteur. Pardonnez-moi, mon cher; c’est ce gros bouquet de fleurs qui m’empêchait de vous apercevoir. Otez cela, garçon; ces fleurs, oui. Là, c’est cent fois mieux comme cela; on se voit au moins. Alphonse, je te recommande le docteur; c’est une de nos belles fourchettes.
--Dites plutôt une fourche.
--Et quel gobelet!
--Messieurs, vous me rendez confus, en vérité.
--Sauce genevoise?
--Oui, sauce genevoise.
--Je suis venu uniquement pour faire plaisir à Gigomer, qui est mon camarade de collége; car les grands dîners n’ont aucun attrait pour moi. La soupe et le bouilli, je ne connais rien au-dessus de cela. Voilà des kramouski qui sont délicieux.
--Musicien, peut-être?
--Non, monsieur, non. Je ne suis pas musicien.
=Scherzo=
--Ce silence annonce la faim du monde.
--Martinet, vous êtes incorrigible.
--A la porte, Martinet!
--Comment appelez-vous ce vin, garçon?
--Du château-larose, monsieur.
--Çà, du château-larose? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n’y a pas deux maisons à Paris où l’on puisse boire du château-larose. Vous comprenez bien, garçon, que ce n’est pas à moi qu’il faut conter de ces choses-là. J’ai été au Château-Larose, je sais ce qu’on y récolte.
--Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c’est?
--Moi? jamais de la vie!
--Dans le principe, je ne dis pas non... Mais Gaëte ne pouvait pas tenir plus longtemps; c’était impossible. Admettons une minute, seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre nos mains. Très-bien! Voilà donc la solution entre nos mains. C’est un grand pas, je l’avoue; tout est là, je le sais. Mais après? après?
--Après, tout va de soi; l’intervention se reconstitue.
--Sur quelles bases, s’il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire sur quelles bases.
--Étienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Étienne n’a pas plus de quarante-cinq ans. Quarante-six, au maximum. Je dois le savoir, puisque nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J’avais alors... dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste, et je le disais bien: si Étienne a quarante-cinq ans, c’est tout le bout du monde.
--Les Bordelais s’en vont!
--Par où?
--Vois-tu, Vermot, la _Revue des Deux Mondes_ est le seul endroit où l’on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j’y ai apporté une nouvelle commençant par: «Il faisait jour.» Je l’ai remportée parce que l’on exigeait cette variante diplomatique: «Il n’était pas impossible qu’il fît jour.»
--Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m’étonne de la vogue de ces filles-là? Je m’étonnerais bien davantage de la vogue d’une honnête femme. L’étonnement est la plus aristocratique des sensations, que diable! et je n’en suis pas prodigue.
--Brasseur est magnifique. La pièce, c’est lui; ça ne signifie rien, mais c’est sublime.
--Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n’y fais pas de différence. Ce sont deux arts aussi primitifs l’un que l’autre. Il n’y a qu’une question de boîte plus ou moins vaste...
--Mais Shakspeare?
--Quel admirable romancier il aurait fait!
--Cela vous serait-il égal, monsieur, de ne pas agiter ainsi votre jambe gauche? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m’est désagréable.
--Excusez-moi, monsieur; cela est d’autant plus involontaire que, moi non plus, je ne peux pas souffrir ce mouvement chez les autres.
--Est-ce sain, docteur?
--Quoi? ces quenelles de volaille aux truffes? Rien de plus sain.
--Elle n’a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous voulez, mais voilà tout.
--Et la jambe?
--Plus qu’ordinaire.
--Eh! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc? Plus haut, s’il vous plaît!
--Messieurs, il s’agit de l’honneur d’une femme...
--Oh! oh! Ah! ah! Prrrrt! Ksss!
--Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas. Votre verre est toujours plein.
--Mais vous vous trompez; je bois énormément au contraire; vous me faites faire des excès aujourd’hui.
--La photographie, Édouard! La photographie! Attends vingt-cinq ans, et tu m’en diras des nouvelles.
--Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt.
--Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n’en disons pas de l’amour. Ah! j’ai bien aimé, j’aime encore, et je sens que j’aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade d’Uhland.
--Diable! l’heure du lyrisme a sonné; faisons frapper le champagne.
--Moi, je n’aime plus depuis sept ans; mais ce n’est pas ma faute, parole d’honneur! Mon cœur est dans le _statu quo_. J’attends un coup de sympathie, sans le chercher, par exemple.
--Nous te comprenons; tu es en congé militaire, et tu attends qu’on rappelle ta classe.
--Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811?
--Édouard est peut-être dans le vrai.
--S’il n’est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin.
--A bas les concetti!
--Je ne me plains pas outre mesure d’avoir été souventes fois trompé par les femmes; cela ne m’a jamais étonné, et cela m’a toujours instruit. Il arrive un âge où l’on se trouve savoir par cœur le conte de _Joconde_, sans l’avoir étudié. Après tout, c’est un charmant conte, où la jeunesse, la poésie et l’expérience font un assez bon ménage... pour le temps.
--Bah! bah! ta philosophie n’est qu’une duperie. A d’autres le rôle de patient! Pour ma part, j’ai toujours eu le soin, et je l’ai encore, de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour dent... et ainsi de suite.
--Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille!
--Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n’ont pas gardé un douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe, Ernestine...
--Tais-toi, grand fat; tu me fais l’effet du marchand de mort-aux-rats, avec sa perche.
--Vous dites, garçon?
--Clos-vougeot!
--Ça, du clos-vougeot! ça? ça? Montrez-moi le bouchon.
--Pardieu! voilà un animal qui a le don de m’agacer, et je ne veux pas qu’il l’ignore plus longtemps. Monsieur...
--Tais-toi donc, Alphonse; allons!
--Non; c’est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur... c’est étonnant comme vous ressemblez à Jud!
--Comment l’entendez-vous, monsieur?
--En bien; oh! en très-bien!
--Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins singulière.
--Je vous l’accorde, monsieur.
--Allons, Alphonse, sois raisonnable.
--Comment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut?
--Faisan ou bécassines?
--Bécassines, garçon; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes sculpteur?
--Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur.
=Allegro=
--Gustave Doré est un grand peintre!
--Gustave Doré n’est qu’un dessinateur qui a de la main.
--Ah çà! on n’entend que vous, là-bas! Est-ce que vous n’avez pas encore de champagne? Garçon! prenez donc soin de ces messieurs.
--Toi?
--Moi!
--Ils prennent ça pour du champagne! J’en hausse les épaules, vraiment. De quelle marque, ce champagne, garçon? Vous allez voir; je connais le champagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque?
--Je ne sais pas, monsieur.
--Qu’est-ce que je vous disais?
--Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n’y a donc que vous en France qui ayez le privilége de boire du bon vin?
--Je ne vous parle pas, monsieur.
--Je l’espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission.
--Qu’est-ce qu’il a dit?
--De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche; je vous en supplie!
--Comment! est-ce que je la remue encore?
--Tenez, regardez, en ce moment même...
--Tu crois que l’on fera un petit lansquenet?
--Oui, j’ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage. J’ai joliment besoin de me refaire.
--Messieurs... messieurs!!
--Quoi? qu’est-ce qui se passe?
--Un peu d’attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez, Martinet.
--Mon Dieu, messieurs, c’est bien simple. Je crois ne remplir ici que l’office d’un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout le monde...
--Hein! Vermot, quelle littérature!
--Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer!
--Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien! Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là-bas! Et toi, Alphonse? A Julien! au clergé! à la magistrature! à l’armée de terre et de mer! aux sénéchaleries! Non! non! A Julien, au seul Julien! Au Julien des boudoirs! Vive Julien!
--Réponds, à présent, Julien.
--Tu ne peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut!
--Messieurs...
--Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme.
--Messieurs et amis... je vous remercie profondément d’avoir bien voulu accepter...
--Parfait!
--Allons, c’est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces choses-là! Laissez-le parler! Chut! chut!
--... D’avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation. Vous avez prouvé une fois de plus.
--Deux fois de plus!
--Trois fois de plus!
--Quatre fois de plus!
--Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette. Voilà mon opinion.
--Julien n’a jamais été aussi beau que ce soir.
--Je vote un ban pour Julien.
--Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan, pan, pan... pan!!
--Ces messieurs me paraissent un peu partis.
--Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d’artistes; cela se voit.
--Peut-on fumer?
--Si l’on peut fumer? Je crois bien! D’abord, moi, je me trouverais mal si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout.
--Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentez-moi ça. Deux ans de boîte!
--Quel vacarme!
--Tu m’ennuies; cela me plaît ou me déplaît! Eh bien, cela me déplaît.
--Un gilet perdu!
--Non; le champagne ne tache pas.
--Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien Formel va nous chanter le _Voyage aérien_, de Nadaud.
--Toujours donc? Je demande: _J’ai du bon tabac dans ma tabatière_.
--Nadaud, un charmant garçon.
--D’accord; mais le _Voyage aérien_, j’en ai assez. C’est l’école du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et demandant: Cordon, s’il vous plaît.
--Comment! vous nous quittez, baron?
--Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du comité de surveillance de l’Orphelinat des casernes; vous comprenez, je ne peux pas y manquer.
--_J’ai rompu le dernier lien..._
--Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, de vous faire ma petite visite, après-demain mercredi?
--Mercredi, c’est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus.
--_Et dans l’immensité je plane... aane... aaaane!_
--Ah! bravo! bravo! délicieux! exquis!
--Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur.
--Silence donc! Au deuxième couplet.
--Le deuxième couplet!
--Au moins, donne-moi à boire! Verse-moi quelque chose... de l’eau forte, tout ce que tu voudras... pourvu que je n’entende pas ce scélérat!
--_Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère._
--_Bis! bis! bis_ au dernier!
--Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour prendre le café.
EXAMEN DE CONSCIENCE D’UN HOMME DE LETTRES
§ Ier
=Invocation=
O Vérité! déesse sans toilette et sans rouge, viens m’aider à découvrir mes fautes les plus cachées! Darde un rayon de ton miroir ovale dans l’escalier tournant de ma conscience! Fais, ô Vérité! que je retrouve l’endroit où mes pas ont trébuché, le jour où ma langue a failli, l’heure à laquelle les anges du ciel ont détourné de moi leur face! Je veux m’immoler sur ton autel, Vérité, et offrir, comme un exemple funeste à mes confrères, le tableau de mes défaillances et de mes égarements!
§ II
=Par pensées, par paroles, par actions et par omissions=
CONTRE LE PROCHAIN: Avoir émis des doutes sur la probabilité de la candidature de M. Michel Delaporte à l’Académie française.
Avoir parié que le _Vasco de Gama_, de M. Meyerbeer, ne serait pas joué avant quinze jours, ce qui peut porter un préjudice considérable aux intérêts du directeur de l’Académie impériale de musique.
Avoir détenu plus longtemps que de raison un exemplaire de _Catherine d’Overmeire_ qui m’avait été prêté, et avoir de la sorte privé M. Ernest Feydeau de lecteurs plus avides que moi.
M’être endormi,--avec un billet de faveur,--aux _Troyens_.
CONTRE MOI-MÊME: N’avoir pas craint de me montrer en public avec une barbe et des gants de la veille, ce qui est de nature à discréditer la profession à laquelle je suis plus fier qu’heureux d’appartenir.
Avoir souvent mieux aimé relire Balzac que d’écrire pour gagner ma vie.
M’être senti profondément découragé après le succès de la reprise de _Jocko_.
Avoir donné des entorses à la grammaire. (Combien de fois?)
§ III
=Sur les sept péchés capitaux=
PAR PARESSE: En négligeant d’aller voir les _Rameneurs_, de M. Paul Siraudin.
En feignant une maladie afin d’être dispensé d’aller entendre M. Eugène Pelletan au Cercle de la rue de la Paix.
* * *
PAR ENVIE: Avoir envié la sémillance et les bonnes fortunes d’Émile Solié.
Avoir fait semblant de ne pas reconnaître, sur le boulevard, M. Louis Énault, bien que ses riches fourrures me crevassent l’œil.
Avoir maugréé contre les trente-deux éditions des _Trente-deux duels de Jean Gigon_, en songeant à l’édition unique de mes _Mélodies intimes_.
Avoir supputé les droits d’auteur de la _Mariée du Mardi-Gras_, et être tombé dans une rêverie profonde.
* * *
PAR AVARICE: Économisé quinze centimes par soirée, en n’achetant pas _le Pays_.
Refusé deux mille francs à Fernand Desnoyers.
Joué le vermouth au domino, en cent cinquante liés, avec le même, plutôt que de le lui offrir magnifiquement.
* * *
PAR ORGUEIL: M’être trouvé beau.
M’être trouvé grand.
M’être trouvé digne.
Avoir désiré immodérément la croix du Mérite d’Ernestine de Saxe.
M’être fait photographier tour à tour par Nadar, par Pierre Petit, par Disdéri, par Thierry et par Carjat.
N’avoir été satisfait d’aucune de ces épreuves.
* * *
PAR COLÈRE: M’être laissé emporter au point de traiter M. Ernest Legouvé d’écrivain de deuxième ordre.
Avoir levé la main sur le buste de Casimir Delavigne, dans le foyer de la Comédie-Française.
Avoir envoyé des témoins à M. de La Rounat, le soir de la reprise d’_Une fête sous Néron_.
* * *
PAR GOURMANDISE: Avoir cherché dans le chambertin et dans le saint-marceaux l’oubli de mes engagements sacrés envers le journal _le **********_.
Avoir fait la noce (voir le dictionnaire de M. Lorédan Larchey) avec mon ami Philibert Audebrand.
* * *
PAR LUXURE: Être allé six fois au _Pied-de-Mouton_; y avoir prêté les yeux à des danses immodestes et l’oreille à des chants dissolus.
Avoir arrêté ma pensée, en y prenant plaisir, sur la possibilité d’arriver à la conquête de Léonie Trompette.
§ IV
=Acte de contrition=
Quelle confusion pour moi de tomber toujours dans les mêmes fautes, si souvent, si facilement, et après avoir tant de fois promis de ne les plus commettre! Ah! que la chair est faible, l’esprit aussi, la plume aussi! Mais aussi combien le travail de l’imagination est peu rétribué! Il y aurait sans doute un moyen d’éviter les sources et les occasions du péché: ce serait de renoncer absolument à la littérature et à ses pompes. Pour ma part, je ne demande pas mieux.
LES VÉTÉRANS DE CYTHÈRE
§ Ier
=Défilé=
Une nombreuse armée que celle-là!
Un cortége pour lequel ce ne serait pas assez du fusain excessif de Daumier et du crayon coquettement impitoyable du sieur Chevalier, dit Gavarni!
Des têtes! des ventres! toutes les obésités du Céleste-Empire! des maigreurs à la don Quichotte! des crânes évadés de chez les tourneurs d’ivoire! des apoplexies cravatées de batiste! des chairs sanglées à l’abdomen! des rhumatismes en pantalon collant! des bronchites faisant la bouche en cœur! toutes les coquetteries sur toutes les infirmités! des diamants à des doigts de squelette! des regards en coulisse dans des yeux éraillés! des voix insinuantes filtrant à travers des palais d’argent! des corsets plus compliqués qu’un drame de Bouchardy! des ressorts invisibles! des énergies de deux heures, de trois heures, d’une nuit!
En avant, marche!
Toute la colonne s’ébranle, grotesque et douloureux spectacle, guidée par un Cupidon invalide, auquel il ne reste rien d’entier, comme un maréchal de Rantzau,--pas même le cœur!
§ II
=Entre deux pastilles de Vichy=
Toute vieillesse qui n’est pas discrète m’apparaît comme une monstruosité.
Un aimable vieillard, soit; mais rien de plus.
Pas de tabatière à double fond!
Pas de gaudriole au dessert!
Pas de menton pincé, surtout!
Du moment qu’un vieillard croit aux propriétés de la truffe, aux vertus du céleri; qu’il s’adonne aux coulis incendiaires, qu’il achète une lorgnette de ballet grosse comme sa tête, cet homme entre immédiatement dans les vétérans de Cythère.
§ III
=Aphorismes et discours familiers aux vétérans de Cythère=
«Je connais les femmes, Dieu merci!
«Ce n’est pas à moi qu’on peut en remontrer!
«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues: retiens bien cela, mon neveu.
«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter!
«A ton âge, quand on est jeune et bien _tourné_, est-ce qu’on est fait pour payer les femmes! Allons donc!