Les femmes qui font des scènes
Part 5
MOI. Pas un mot de plus, Cazenave; je n’ai jamais prétendu être un gêneur. Vous savez quelles ont été mes résistances à ce sujet. L’hôtel des _Quatre-Sœurs_ fera parfaitement mon affaire; je vous dirai même plus: cette nouvelle combinaison me met à mon aise.
CAZENAVE. J’en suis ravi.
DIOMÈDE, . Comment vas-tu, Cazenave, mon vieux?
MOI. Monsieur Diomède!--Parbleu! la place m’est heureuse!
CAZENAVE, <à Diomède>. Est-ce que tu ne remets pas ce monsieur!
DIOMÈDE. Attends donc...
CAZENAVE. C’est monsieur N..., de Paris, avec qui nous avons soupé un soir... tu sais bien... et avec Roucoumille.
DIOMÈDE. Bah! C’est étonnant comme ma mémoire s’en va! Enchanté néanmoins de vous revoir, monsieur...--Qu’est-ce que vous venez faire ici?
MOI, <à part>. Lui aussi!
DIOMÈDE. Quelle diantre d’affaire peut vous avoir conduit dans notre trou?
MOI. Un trou?
DIOMÈDE. Eh oui! morbleu! et de la pire espèce. ( )
MOI. Vous ne disiez pas cela, il y a six mois; Cazenave non plus. A vous entendre, Toulouse...
CAZENAVE. Ah! Toulouse est bien changée!
DIOMÈDE. Changée du tout au tout.
CAZENAVE. Le commerce est mort.
MOI. Bon! il reste encore les monuments, les bons repas, les femmes charmantes, le théâtre...--Vous me mènerez chez le père Morel, au restaurant de _Clémence Isaure_.
DIOMÈDE. Le père Morel?... Ah oui!--Mais c’est qu’il est retiré; il a cédé son fonds.
MOI. Eh bien, nous irons chez son successeur. Je ne tiens pas au père Morel, moi; je ne tiens qu’à ses fourneaux. Vous m’avez aussi prôné un vin dont je veux boire: le vin de l’avocat.
DIOMÈDE. Hum! il ne doit pas lui en rester beaucoup.
MOI. Nous boirons le reste.--Oh! j’ai votre programme gravé dans la tête, et je ne vous ferai grâce d’aucun article. Lequel des deux me présente au cercle?
CAZENAVE. Ce sera Diomède, car moi, je n’y mets presque plus les pieds, autant dire.
DIOMÈDE. Le cercle!... Moi, présenter quelqu’un au cercle! Il y a bel âge que je les ai tous envoyés coucher... un tas d’imbéciles, de serins!
MOI. Je vois qu’il faudra que je me rabatte sur le théâtre.
CAZENAVE. Il est fermé.
MOI. Fermé!
DIOMÈDE. Est-ce qu’il y a un théâtre possible à Toulouse? Est-ce qu’on vient à Toulouse pour aller au théâtre!
MOI. Mais dites donc, si je suis venu à Toulouse, c’est parce que vous m’avez engagé à y venir, entendez-vous!
DIOMÈDE. Une fichue idée que nous vous avons donnée là.
MOI. Allons, allons, vous êtes des sournois; vous hésitez et vous vous consultez avant de me recevoir dans votre confrérie. Rassurez-vous, je suis un drille de votre trempe, et je ne trahirai pas vos secrets. A Issoudun, j’aurais été un des plus hardis compagnons de la Désœuvrance; à Toulouse, je ferai merveille dans votre bande de lurons.
DIOMÈDE. Ah bien, oui! notre bande! dissoute, mon cher monsieur, dissoute. Nous nous couchons maintenant à neuf heures.
MOI, <incrédule>.--Mariette aussi?
DIOMÈDE. Quelle Mariette?
MOI. Vous savez bien... qui tient un magasin de modes.
DIOMÈDE. Il n’y a plus de Mariette pour moi. Il n’y a plus de veilles; il n’y a plus rien. C’est fini.
MOI. Comment? fini!
DIOMÈDE. Je ne bois plus, je ne mange plus, je me soigne. Voyez-vous, les bons dîners, les noces, tout cela c’est de la duperie. On y laisse sa peau à ce jeu-là. ( ) Cinq heures! Je vais prendre mon huitième bouillon aux herbes. Rien ne vaut cela, monsieur, rien! vous y viendrez comme les autres. Adieu, Cazenave. ( )
CAZENAVE, <après un moment de silence>. Il a raison.
MOI. Il a raison?
CAZENAVE. Oui. C’est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de dissipation. C’est votre élément.
MOI, <à part>. Des injures, par-dessus le marché. ( ) Adieu.
CAZENAVE. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n’avais pas aujourd’hui ma belle-mère, qui est loin d’être gaie, la pauvre femme. Mais il faudra que vous me donniez un jour...
MOI. Vraiment?
CAZENAVE. Lorsque vous repasserez par Toulouse...
LE PHOTOGRAPHE
L’APPRENTI. Je demande.
LE PHOTOGRAPHE. Combien?
L’APPRENTI. Quatre.
LE PHOTOGRAPHE. En voilà quatre. ( ) Est-ce qu’il y a beaucoup de monde au salon?
LE DOMESTIQUE. Six personnes, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Sont-elles inscrites?
LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Ont-elles donné des arrhes?
LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Fais-les attendre.
LE DOMESTIQUE. C’est qu’elles attendent déjà depuis une heure.
LE PHOTOGRAPHE. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas.
LE DOMESTIQUE. Je les leur ai données, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Même la _Galerie des rois de France_?
LE DOMESTIQUE. Même la _Galerie_.
LE PHOTOGRAPHE. Et _l’Album du Notariat_ aussi?
LE DOMESTIQUE. Ah! non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Étourdi! le plus beau fleuron de ma couronne! Va vite leur faire admirer _l’Album du Notariat_. ( ) Nous disons...
L’APPRENTI. Le roi.
LE PHOTOGRAPHE. Que le diable t’emporte!
L’APPRENTI. Valet de trèfle.
LE PHOTOGRAPHE. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage qu’ont tous ces individus de faire faire leur portrait?
L’APPRENTI. Inexplicable.
LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont donc pas de miroir chez eux pour s’y regarder tant que cela leur plaît! ( ) Encore?
LE DOMESTIQUE. Monsieur, ce n’est pas ma faute. On se plaint.
LE PHOTOGRAPHE. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante... Il fallait annoncer que j’étais avec les ambassadeurs du Pic de Ténériffe. Qu’est-ce que tu as à la main?
LE DOMESTIQUE. C’est la carte d’une demoiselle qui insiste pour être introduite tout de suite.
LE PHOTOGRAPHE. Folle naïveté!
LE DOMESTIQUE. Elle prétend qu’elle vous est recommandée par M. Jules Prével.
LE PHOTOGRAPHE. Diable! M. Jules Prével, une influence, une tête de lettre! Passe-moi cette carte: «Mademoiselle Acacia, artiste dramatique.»
L’APPRENTI. Joli nom.
LE PHOTOGRAPHE. S’est-elle fait inscrire à l’avance?
LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. A-t-elle donné des arrhes?
LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Fais-la entrer. ( ) Toi, misérable _apprentif_, au laboratoire!
LE DOMESTIQUE. Par ici, mademoiselle.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! la drôle d’odeur!
LE PHOTOGRAPHE. Détestable, en effet... C’est du collodion... quelque chose d’infect, et qui s’attache aux vêtements. Il faut huit jours pour s’en débarrasser.
MADEMOISELLE ACACIA. Ah! mon Dieu!
LE PHOTOGRAPHE. N’en croyez pas un mot.--Tiens! mais je vous ai vue quelque part.
MADEMOISELLE ACACIA. Au théâtre.
LE PHOTOGRAPHE. Au théâtre, je veux bien: je ne suis pas méchant, moi. A quel théâtre?
MADEMOISELLE ACACIA. Vous savez: rue de la Tour-d’Auvergne.
LE PHOTOGRAPHE. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d’Auvergne?
MADEMOISELLE ACACIA. Voyons, vous n’allez pas me faire poser?
LE PHOTOGRAPHE. Si... en pied.
MADEMOISELLE ACACIA. A la bonne heure! Promettez-moi de me faire aussi bien que mon amie Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Clémentine qui?
MADEMOISELLE ACACIA. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien?
LE PHOTOGRAPHE. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout.
MADEMOISELLE ACACIA. J’ai sa carte sur moi, tenez.
LE PHOTOGRAPHE, . Cela ne sort pas de _nos ateliers_. Ensuite, mademoiselle, nous n’aurons pas beaucoup d’efforts à vous faire aussi jolie que votre amie.
MADEMOISELLE ACACIA. Vrai?
LE PHOTOGRAPHE. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume qu’elle.
MADEMOISELLE ACACIA. C’est bien comme cela que je l’entends... dans mes costumes de théâtre.
LE PHOTOGRAPHE. De théâtre, puisque vous le voulez. Est-ce que vous en avez plusieurs?
MADEMOISELLE ACACIA. Je le crois bien! C’est moi qui joue les fées dans les revues, les lutins dans les ballets, les sylphes dans les féeries, les pages dans le drame, les jockeys dans le vaudeville...
LE PHOTOGRAPHE. Je vois cela d’ici, sans jumelles. Mais alors, vous allez entrer dans cette chambre, à côté.
MADEMOISELLE ACACIA. Pour quoi faire?
LE PHOTOGRAPHE. Pour vous habiller.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! il n’y a qu’à ôter.
LE PHOTOGRAPHE. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie.
MADEMOISELLE ACACIA. Y a-t-il une pomme d’api?
LE PHOTOGRAPHE. Une pomme d’api elle-même... avec une boîte à couleurs.
MADEMOISELLE ACACIA. Peste! vous faites bien les choses, vous.
LE PHOTOGRAPHE. En avez-vous pour longtemps?
MADEMOISELLE ACACIA. Trois secondes! Changement à vue!--Pourquoi cette question?
LE PHOTOGRAPHE. C’est que je vous demanderai la permission d’expédier une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant.
MADEMOISELLE ACACIA. Autant de têtes que vous voudrez; je ne suis pas plus pressée que cela.
LE PHOTOGRAPHE. Car je ne dois pas vous céler que je vous ai fait passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! des agents de change! On les connaît tous, mon photographe. J’ai leur tableau dans ma chambre à coucher.
LE PHOTOGRAPHE. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas au juste. Enfin, des gens excessivement bien.--Vous ferez sonner le timbre quand vous serez prête. ( ) Domitien!
LE DOMESTIQUE. Monsieur?
LE PHOTOGRAPHE. Introduis les clients... par ordre alphabétique.
LE DOMESTIQUE. Les clients sont partis, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit?
LE DOMESTIQUE. Ils se sont impatientés.
LE PHOTOGRAPHE. Bravo, c’est une réclame magnifique; ils vont se plaindre partout.
LE DOMESTIQUE. Il y en avait de furieux.
LE PHOTOGRAPHE. Je ne redoute pas la réclame au courroux.--Pourtant, cela me gêne à l’heure qu’il est; voilà justement le soleil qui se lève: un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait un vaudevilliste. ( ) Domitien!
LE DOMESTIQUE. S’il vous plaît, monsieur?
LE PHOTOGRAPHE. Ai-je fait ton portrait?
LE DOMESTIQUE. Vingt-sept fois, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. En vérité?
LE DOMESTIQUE. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier, debout, assis, tête nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts...
LE PHOTOGRAPHE. C’est que tu as, en effet, une très-belle tête de serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil.
LE DOMESTIQUE. Quoi! monsieur serait encore assez bon?...
LE PHOTOGRAPHE. Oui, je serai encore assez bon.--Diables de clients!
LE DOMESTIQUE. Cela fera la vingt-huitième fois.
LE PHOTOGRAPHE. Bah! bah! je te retiendrai cela sur tes gages.
LE DOMESTIQUE. C’est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens pas beaucoup à avoir un nouveau portrait.
LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons.
LE DOMESTIQUE, . Mon ouvrage n’avance pas pendant ce temps-là...
MADEMOISELLE ACACIA, . Là, me voilà! Suis-je bien? ( ) C’est ça votre agent de change?
LE PHOTOGRAPHE, <embarrassé>. Non, c’est mon domestique. Je faisais une étude... de queue-rouge. N’est-il pas vrai qu’il a une bonne tête de Jocrisse?--Tu peux te retirer, mon garçon.
LE DOMESTIQUE, <indigné>. Jocrisse! ( )
MADEMOISELLE ACACIA. Comment me trouvez-vous?
LE PHOTOGRAPHE. Pas mal.
MADEMOISELLE ACACIA. Est-ce que je ne suis pas assez décolletée?
LE PHOTOGRAPHE. Oh! si, si.
MADEMOISELLE ACACIA. Ma jupe est peut-être un peu longue... je vais la raccourcir.
LE PHOTOGRAPHE. Non pas! non pas! Diantre! c’est déjà furieusement court comme cela.
MADEMOISELLE ACACIA. Elle est coupée sur le modèle de celle de Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Ah! c’est une garantie.--Et puis, d’ailleurs, nous mettrons au bas: «Mademoiselle Acacia, dans le rôle de... de...
MADEMOISELLE ACACIA. De Trilby.
LE PHOTOGRAPHE. De Trilby... cela sauve tout. Essayons l’attitude, à présent.
MADEMOISELLE ACACIA. Je vais me mettre à cheval sur une chaise, comme Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Fi! vous n’y pensez pas!
MADEMOISELLE ACACIA. Aimez-vous mieux que j’aie un pied à terre et l’autre posé sur cette table?
LE PHOTOGRAPHE. De pis en pis. Pourquoi pas tout de suite faire: _Portez armes_ avec votre jambe?
MADEMOISELLE ACACIA. Tout de même.
LE PHOTOGRAPHE. Ou le grand écart?
MADEMOISELLE ACACIA. Je peux essayer.
LE PHOTOGRAPHE. Ma chère belle, ne sortons point des bornes de l’anacréontisme; laissons à Vénus sa ceinture...
MADEMOISELLE ACACIA. Laissons les roses aux rosiers. Cependant je ne peux pas rester droite comme un piquet.
LE PHOTOGRAPHE. Comme un piquet, non, mais comme un arbrisseau flexible. Voyons, montez sur ce tremplin; arrondissez le bras gauche par-dessus votre tête, d’une façon provocante; et, de votre main gauche, pincez votre jupe à la façon des danseuses espagnoles. Là! Appuyez votre tête entre ces deux branches de fer. Oui. Laissez-moi juger de l’effet à distance. Très-bien! Renversez un peu le corsage. Parfait! Est-ce assez Trilby, ô mon Dieu!
MADEMOISELLE ACACIA. Où faut-il que je regarde?
LE PHOTOGRAPHE. Du côté de la porte. Ne craignez pas de forcer l’expression. ( ) Oh! que c’est bien comme cela!
MADEMOISELLE ACACIA. Dites donc, il n’est pas chargé?
LE PHOTOGRAPHE. Laissez-moi tranquille... Moins de jupe, lâchez un peu de jupe.
MADEMOISELLE ACACIA. Êtes-vous donc amusant avec votre voile noir sur la tête!
LE PHOTOGRAPHE. Pas de plaisanterie.
MADEMOISELLE ACACIA. Puis-je remuer les yeux?
LE PHOTOGRAPHE. Tant que cela vous fera plaisir; mais vous ne ferez plus aucun mouvement quand je dirai: Stope!
MADEMOISELLE ACACIA. Ne me regardez pas, vous allez me faire rire.
LE PHOTOGRAPHE. Y êtes-vous?
MADEMOISELLE ACACIA. Attendez. Il me prend une douleur au cœur.
LE PHOTOGRAPHE. Bon!
MADEMOISELLE ACACIA. Cela passe.
LE PHOTOGRAPHE. Ne parlez plus. Une, deux, trois... stope! ( )
MADEMOISELLE ACACIA, . Hein?
LE PHOTOGRAPHE. Chut.
MADEMOISELLE ACACIA, . Oh!
LE PHOTOGRAPHE, . Là, voilà que vous avez tout fait manquer!
MADEMOISELLE ACACIA. Écoutez donc j’avais des fourmis dans les mollets. ( )
LE PHOTOGRAPHE. Comme c’est agréable!
MADEMOISELLE ACACIA. Et votre branche de fer dans les oreilles, croyez-vous que c’est agréable aussi! Et puis quoi? Nous allons recommencer, mon petit photographe, voilà tout.
LE PHOTOGRAPHE. Voilà tout! Lorsqu’il y a plus de quinze personnes qui attendent dans l’antichambre!
MADEMOISELLE ACACIA. Connu!... Fume-t-on chez vous?
LE PHOTOGRAPHE. Parbleu!
MADEMOISELLE ACACIA. Alors, passez-moi le pot à tabac.
LE PHOTOGRAPHE. C’est une idée. ( )
MADEMOISELLE ACACIA. Dites-donc, mon petit photographe, est-ce que vous me mettrez dans un grand cadre, sur le boulevard?
LE PHOTOGRAPHE. Certainement.
MADEMOISELLE ACACIA. En belle compagnie?
LE PHOTOGRAPHE. Splendide!
MADEMOISELLE ACACIA. Ah! quel bonheur! ( ) Voulez-vous être gentil, gentil, gentil?... Placez-moi à côté d’un général.
LE PHOTOGRAPHE. Un général?
MADEMOISELLE ACACIA. C’est un caprice. Clémentine est à côté d’un député.
LE PHOTOGRAPHE. On tâchera de se procurer un général. ( ) Allons, recommençons.
MADEMOISELLE ACACIA. Déjà! que c’est ennuyeux!
LE PHOTOGRAPHE. Au fait, l’heure est bien avancée, le soleil baisse, et je suis rompu de fatigue. Remettons la séance.--Ah! la journée a été rude!
MADEMOISELLE ACACIA. Quand faudra-t-il que je revienne?
LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, mais... ce soir... Entre dix et onze heures.
MADEMOISELLE ACACIA, . Monsieur...
LE PHOTOGRAPHE. Je vous ferai à la lumière électrique.
IL SAIT OU EST LE CADAVRE
I
Tout est là: savoir où est le cadavre.
Et quand on le sait, on est le maître de la situation.
Ah! c’est une jolie langue que le parisien, et qui pour la plupart des habitants de nos fertiles provinces n’est pas sans rapport avec le tibétain. De nos jours, elle a été singulièrement enrichie par Gavarni, par les acteurs, par les ouvriers typographes et par quelques condamnés à mort.
Pourtant, il ne faut pas confondre le parisien pur avec l’argot.
L’argot crée des mots;--le parisien se contente des mots créés; il vit en bonne intelligence avec les dictionnaires français, et ne procède que par images.
Mais quelles images!
Tropes-clowns! Métaphores plus soudaines et plus hardies que des danseuses espagnoles! Comparaisons saisies de vertiges! Hyperboles qui ont dû s’épanouir dans un coup de foudre, comme la fleur de l’aloès.
Et adjectifs de toutes les couleurs!
Une illumination générale de la grammaire!
C’est en langue parisienne qu’on dit:
_Avoir son plumet_,--pour: être gris.
_Attraper un papillon de guinguette_,--pour: recevoir un coup de poing.
_Lâcher la rampe_,--pour: se laisser mourir.
_Avaler un enfant de chœur_,--pour: boire un verre de vin rouge.
Et _Il sait où est le cadavre_,--pour: il connaît un secret.
II
Qu’il y ait une histoire sinistre sous ces paroles, on ne peut pas en douter. Seulement, les renseignements me manquent--ainsi que pour cette autre locution, qui m’a souvent fait rêver: «_Croquer le marmot._»
Il est évident qu’il y a eu autrefois un marmot de croqué par quelqu’un qui s’impatientait.
Ça, revenons à notre cadavre.
Il y a des cadavres de toutes sortes et de toutes dimensions: des cadavres bien embaumés dans des cercueils de cèdre; de jolies momies ornées de bandelettes élégantes; des cadavres poétiques enfin,--comme la tête de cet amant qu’une femme des contes de Boccace enterre dans un pot de fleurs.
Il y a aussi des cadavres horribles, défigurés, crispés, que le coup de pelle d’un paysan expose soudainement au grand jour, et qui n’ont d’autre linceul qu’un haillon taché de sang...
III
Francbeignet se présente chez un riche négociant.
Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un cigare éteint.
Un garçon de bureau, qui lit le _Pays_ dans un fauteuil de cuir, devant un pupitre, le toise et lui dit:
--Monsieur n’y est pas.
--Tu as vu cela, toi? réplique Francbeignet avec un air goguenard.
Et, d’un revers de main, envoyant le _Pays_ au plafond, il ajoute:
--Tu vas me faire l’amitié d’annoncer à ton maître que son ami Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher petit Francbeignet.
Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission.
Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant.
--Tu vas bien, Édouard? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé.
--Oui... Qui... Que me veux-tu?
--Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue... le mouvement du port... Combien paies-tu cela?
Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers.
--Si tu es occupé, dit Francbeignet, je reviendrai.
--Non, non! réplique vivement le négociant; je suis tout à toi.
--Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j’entends répéter par tout le monde. Je t’en félicite. D’ailleurs, tu mérites ton bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très...
Le négociant s’agite sans répondre.
--Où mets-tu les allumettes? continue Francbeignet, en se levant et en cherchant par la chambre.
Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon de cigare charbonné:
--Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, moi? s’écrie-t-il.
--Eh bien, qu’est-ce que tu fais!
--Je suis à la tête d’une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige une usine de décortication de haricots, à la Villette... j’anoblis le soissonnais; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l’a tenu étouffé trop longtemps.
--Ah!
--La chance m’a souri à mon tour; d’ici à deux ans j’aurai deux cent mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j’ai besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Édouard.
Le bon Édouard saute sur son siége, de façon à en rompre tous les élastiques.
--Dix mille francs! répète-t-il.
--Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette expérience de galvanisme.
--Es-tu fou?
--Peut-être bien... sans le savoir.
--C’est impossible, dit sèchement le négociant.
--Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son large pantalon.
--Comment cela?
--Tu ne veux pas que je te fasse l’injure de m’adresser ailleurs, je suppose.
--Mais...
--Non, cela ne serait pas décent.
--Où veux-tu que je les prenne, ces dix mille francs? dit le négociant en levant les bras vers l’Éternel.
--Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet.
Le négociant emprunte les tons d’un parfait à la pistache.
--Te souvient-il de nos farces d’autrefois? dit Francbeignet; que d’imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais inventer! Et cette certaine nuit, chez...
Francbeignet n’achève pas.
Dix billets de banque sont tombés dans sa main.
Il sait où est le cadavre.
IV
--Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère et trépignant dans un salon décoré pompeusement.
Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile.
--Je te ferai périr sous le bâton, faquin!
Le faquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules.
--Je te livrerai à la justice, pendard!
Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste.
--Va-t’en! dit le vieillard à bout de forces.
Le valet de chambre, comme s’il n’avait pas entendu, se dirige vers une armoire, et l’ouvrant, il dit:
--Monsieur le comte mettra-t-il aujourd’hui son corset bleu-de-ciel ou son corset amarante?
Le vieillard pousse un cri étouffé.
Le valet de chambre poursuit:
--Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle des deux faudra-t-il lui essayer?
Le vieillard va fermer la porte.
Le valet de chambre dit:
--Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient le voir dans deux heures, et qu’il n’a pas encore commencé sa toilette.
Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes.
Le valet de chambre dit:
--Monsieur le comte oublie sans doute qu’il m’a chassé.
Le vieillard tombe à genoux...
Le valet de chambre ne s’en ira pas, il ne s’en ira jamais.
Il sait où est le cadavre.
V
Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie, admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir.
Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques jeunes gens à la mode, riant et pariant.
Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne, bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie, habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades, c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle, le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la bouche entr’ouverte.