Les femmes qui font des scènes
Part 4
Mme DE MONBAZON. Que vous êtes beau, mon Georges! que vous êtes distingué! Il n’y a que vous pour savoir porter une cravate rose. Je veux vous en envoyer une douzaine.
SON GEORGES. Pas de frais, voyons, pas de frais. ( ) Quatre heures vingt!
Mme DE MONBAZON. Vos regards se portent toujours sur la pendule. Je finirai par croire que mon Georges a un rendez-vous.
SON GEORGES. Un rendez-vous?... oui, un rendez-vous d’affaires, avec mon banquier, qui demeure au Gros-Caillou. Ainsi permettez...
Mme DE MONBAZON. Qu’avez-vous donc fait de la montre que je vous ai donnée?
SON GEORGES. Est-ce que je ne l’ai pas sur moi? Elle sera restée accrochée... auprès de mon lit.
Mme DE MONBAZON, . Allez à votre rendez-vous, mon ami, à votre rendez-vous... d’affaires. Oh! si c’était une femme qui vous attendît?
SON GEORGES. N’y a pas de danger.
Mme DE MONBAZON. Si quelque rivale tentait de vous arracher à mon amour!... je ne sais pas ce que je lui ferais. Vous ne me connaissez pas encore, voyez-vous! Mais où mon esprit va-t-il s’égarer?... Vous n’aimez que moi, et vous n’aimerez jamais que moi, n’est-il pas vrai, mon noble Georges?
SON GEORGES. Naturellement.
Mme DE MONBAZON. Georges est à son Herminie, comme Herminie est à son Georges!
SON GEORGES, <à part>. Oh! il y a des dents nouvelles à la scie. (<Haut.>) Adieu.
Mme DE MONBAZON. Attendez! Georges, c’est aujourd’hui le 8 novembre.
SON GEORGES. Eh bien?
Mme DE MONBAZON, . Cette date ne vous dit-elle rien?
SON GEORGES. Je croyais être au 9.
Mme DE MONBAZON. Oublieux! C’est l’anniversaire de notre liaison... de notre coupable liaison.
SON GEORGES. Pas possible!
Mme DE MONBAZON. Acceptez cette bague en souvenir d’un jour qu’il n’est plus en notre pouvoir d’effacer de notre existence.
SON GEORGES. Une bague?
Mme DE MONBAZON. Oh! bien simple... Je veux vous la passer au doigt. Si elle ne peut nous fiancer devant les hommes, qu’elle nous fiance au moins devant Dieu!
SON GEORGES, <à part>. Je n’éviterai pas une scène d’Adèle.
Mme DE MONBAZON. Et maintenant, partez, Georges; allez à vos occupations. Je ne prétends pas être un obstacle dans votre vie; je ne veux pas qu’on dise: «Cette femme a brisé l’avenir de ce jeune homme.» Ah! c’est que je ne vous aime pas d’un amour égoïste, moi! Vous reviendrez samedi, à la même heure.
SON GEORGES. J’aurais mieux aimé lundi.
Mme DE MONBAZON. Pourquoi?
SON GEORGES. Oh! pour rien... Va pour samedi. Mais votre mari?
Mme DE MONBAZON. Ne craignez rien; je l’éloignerai, comme toujours.
SON GEORGES. A samedi donc. Adieu, ma belle comtesse. (<Sortie.>)
Mme DE MONBAZON, . Qu’il est gracieux, mon Georges! qu’il a l’air comme il faut!
M. DE MONBAZON, . Bonjour, chère amie. Il n’est venu personne pendant mon absence?
Mme DE MONBAZON. Si fait... ce jeune homme qui désire tant vous voir... M. Georges Mac’Interlop.
M. DE MONBAZON. C’est étrange! Voilà dix-huit mois que ce monsieur a une lettre de recommandation pour moi, et il n’est pas encore parvenu à me la remettre.
Mme DE MONBAZON, <indifféremment>. Vous vous croisez toujours.
SCÈNE II
GEORGES, <entrant, tout essoufflé>. Je te jure qu’il n’y a pas de ma faute, mon Adèle! Ouf!
SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma maîtresse de magasin!
GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis _esquinté_.
SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal? Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! ( )
GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.
SON ADÈLE, . _Trou la trou, trou la trou..._ Si tu avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.--Approche ta tête, s’il vous plaît.--Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent, comme les vieilles femmes.
GEORGES, <à part>. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!
SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir d’autre chose que du Bully.
GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.
SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première venue.--Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.
GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?--Voyons, viens m’embrasser, mon loulou. ( )
SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?... Tiens, tu as une nouvelle bague!
GEORGES, <à part>. Pincé!
SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!
GEORGES. Allons donc! une modeste pierre...
SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait pris mesure. Merci, Georges!
GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.
SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne dirait-on pas?
GEORGES. C’est la bague de ma mère!
SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?
GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire graver...
SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!--Je sais un graveur qui ne te prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.
GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?
SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute. ( )
GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me fâche?
SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. ( )
GEORGES, . Adèle... Une fois, deux fois!... de bonne volonté!
SON ADÈLE. Non! ( ) Tu me casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien, je te la reporterai demain... bien sûr!
GEORGES. Bien sûr?
SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu. ( ) C’est égal, ta bague a fait mon caprice! ( )
GEORGES, . Adèle!
SON ADÈLE, . Écris ton linge; je l’enverrai chercher.
GEORGES, . Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je trouverai une excuse.
SCÈNE III
ADÈLE, . Êtes-vous seule, mère Trudaine?
Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
ADÈLE, <ôtant la bague de son doigt>. Combien ça vaut-il, ça?
Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je vois.
ADÈLE. Combien? combien?
Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le bijoutier, et tu sais son prix.
ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela?
Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait celui du bijoutier.
ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous?
Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs.
ADÈLE, . Prenez donc garde d’attraper un effort.
Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle...
ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges!
Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges t’accompagne chez le bijoutier. ( )
ADÈLE, <embarrassée>. Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère Trudaine?
Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi.
ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété!
Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs.
ADÈLE. Oui, mais...
Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la montre. Ensuite... tu vas voir si je suis gentille... je te donnerai un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère, ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les choses!
ADÈLE. Et cinquante francs d’argent.
Mme TRUDAINE. Ah! non.
ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine.
Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice.
ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait?
Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi.
ADÈLE. Non.
Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça.
ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague.
Mme TRUDAINE, . Les diamants ne sont plus à la mode; c’est d’un goût détestable aujourd’hui.--Je vais te chercher tes nippes.--Et ton petit enfant, comment va-t-il?
ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas été bien portant, ces jours-ci.
Mme TRUDAINE. Ce sont les dents.
SCÈNE IV
UN GARÇON, . M. le marquis de Beffaria demande à présenter ses hommages à ces dames.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph, nous vous avons défendu de laisser entrer aucun homme ici. Présentez nos excuses à M. le marquis, et dites-lui de nous ficher la paix.
BLANCHE, CAMILLE, ERNESTINE. C’est cela; pas d’hommes! pas d’hommes!
NANCY. Cha tient trop de plache!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! un parfait!
CAMILLE. Joseph! des _impériales_!
BLANCHE. Joseph! une carafe frappée!
ERNESTINE. Joseph! le café! les liqueurs! la chartreuse!
NANCY, . _Mon arrêt, descends du ciel?.... Venez tous, c’est une fê...ê...ê...te!_
TOUTES. Non! non! non!
CAMILLE, <à Élisa Spiralifère>. Oh! le joli diamant! Depuis quand l’as-tu?
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Depuis ce soir.
CAMILLE, . Tu as de la chance, toi.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je l’ai acheté à ma revendeuse.
CAMILLE. Cher?
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je ne sais pas; nous sommes en compte.
BLANCHE, <à Ernestine>. Je n’ai jamais compris le javanais.
ERNESTINE. Que tu es bête!
NANCY. Pas à moi, ces dents-là! Regarde donc. ( )
ERNESTINE. Je te parie de casser cette autre assiette au même endroit.
BLANCHE. Je te parie que non!--Mesdames, taisez-vous donc; on ne s’entend pas casser les assiettes!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! ( ) Vous viendrez chez moi demain matin avec l’addition.
LE GARÇON. Très-bien, madame.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. A onze heures.
LE GARÇON. Oui, madame.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous insisterez pour être introduit. Il y aura peut-être un monsieur chez moi.
LE GARÇON. Madame peut compter sur la façon discrète...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous êtes un serin. Vous parlerez très-haut, au contraire. Vous direz que vous me rapportez cette bague, que je vous ai laissée en nantissement. Prenez-la, avez-vous compris, cette fois?
LE GARÇON. Oui, madame.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ce n’est pas dommage. Allez maintenant, et envoyez-moi chercher du tabac turc!
LE GARÇON, <hésitant>. Madame...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Quoi?
LE GARÇON. C’est qu’il y a dans le corridor le jeune M. de Chalossé qui sollicite la faveur...
ÉLISA SPIRALIFÈRE, <sévèrement>. Encore, Joseph!
TOUTES. A bas les hommes!
SCÈNE V
M. DE MONBAZON. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les sacrifices que j’ai faits pour vous!
UNE FEMME DE CHAMBRE, . Madame...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Qu’est-ce qu’il y a, Victoire?
LA FEMME DE CHAMBRE. C’est...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Parle. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour M. le comte.
LA FEMME DE CHAMBRE. Eh bien, madame, c’est un garçon de la _Maison Dorée_.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! oui, je sais ce que c’est. Fais-le entrer.
M. DE MONBAZON, . La _Maison Dorée_?...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. N’allez-vous pas être inquiet déjà? C’est pourtant bien simple. Hier soir, en sortant des Variétés, j’ai invité trois ou quatre de mes bonnes amies à manger un morceau. Nous avons sucé des crevettes et bu deux doigts de tisane. Une orgie! J’avais oublié mon porte-monnaie; j’ai laissé la première chose venue, c’est sans doute cela que ce garçon me rapporte.
M. DE MONBAZON. Toujours évaporée! (<Entrée du garçon.>)
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! c’est vous, mon ami. ( ) Paul, donnez donc dix louis, je vous prie.
M. DE MONBAZON, . Dix louis de crevettes! diable!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Dix ou onze, je ne sais pas. Avez-vous votre papier, garçon, votre note... comment appelez-vous cela?
LE GARÇON. Voici, madame, avec la bague.
M. DE MONBAZON, <après s’être exécuté>. Voyons cette bague. Elle est gentille, oui, elle est gentille.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. La voulez-vous?
M. DE MONBAZON. Qu’est-ce que vous voulez à la place?
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous le savez bien, gros vilain... le cachemire... Hein?
M. DE MONBAZON. Oh! Oh!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous n’en mourrez pas, chéri.
M. DE MONBAZON, . Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les sacrifices que j’ai faits pour vous!
SCÈNE VI ET DERNIÈRE.
<Même jour. Il est midi et demi. Le théâtre représente le boudoir de madame de Monbazon. Même décoration qu’à la première scène.>
M. DE MONBAZON. Bonjour, chère amie. Vous allez bien? Allons, tant mieux. A propos... vous me reprochez toutes mes préoccupations, mon manque de galanterie. Je veux vous prouver aujourd’hui que j’ai été sensible à vos reproches. Permettez-moi de vous offrir ce bijou.
Mme DE MONBAZON, . Ma bague!!!
LES INVITEURS
PERSONNAGES:
CAZENAVE, _de Toulouse_[1]. ROUCOUMILLE, _id._ DIOMÈDE, _id._ MOI, _de Paris, personnage de convention_.
[1] Il me fallait une ville de province pour les besoins de cette esquisse. Je n’ai pas choisi Toulouse, de préférence à une autre, avec l’intention de ridiculiser spécialement ses habitants; je l’ai prise précisément parce que je ne la connais pas, que je n’y suis jamais allé, espérant échapper de la sorte à des suppositions de satire trop directe. (_Note de l’auteur._)
PREMIÈRE PARTIE.
CAZENAVE. Comment! vous ne connaissez pas Toulouse?
MOI. Non, monsieur, à mon grand regret.
CAZENAVE. Est-ce possible!--Dis donc, Roucoumille; monsieur n’a jamais vu Toulouse.
ROUCOUMILLE. Oh!!!
CAZENAVE. Il faut absolument que vous nous fassiez l’honneur de venir y passer quelque temps.
ROUCOUMILLE. Vous ne pouvez pas vous en dispenser.
DIOMÈDE. Vous n’avez pas le droit de vivre sans connaître Toulouse.--Garçon! un autre bol de punch!
CAZENAVE. Nous serons heureux de vous y offrir une hospitalité qui ne soit pas trop indigne de vous.
MOI. Merci, messieurs, merci...
CAZENAVE. Nous ne sommes que de petites gens auprès de vous autres Parisiens, mais enfin, quand nous voulons nous mêler de faire les choses... N’est-ce pas, Roucoumille?
ROUCOUMILLE. Fiez-vous à Cazenave: il sait traiter son monde.
MOI. Je suis aussi touché qu’embarrassé de ces témoignages de cordialité.
DIOMÈDE. Eh bien, vous seriez bien bon d’y mettre des façons; on voit bien que vous ne nous connaissez pas.--A votre santé!
MOI. A la vôtre, monsieur. ( )
CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse?
ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça.
MOI. Mais... je ne sais pas... aussitôt que je le pourrai.
ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite?
CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines.
MOI. Cela m’est impossible en ce moment.
DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas tellement retenu à Paris!
MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour répondre à vos charmantes instances...
CAZENAVE. Ah!
DIOMÈDE. Écoutons!
MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain.
ROUCOUMILLE, <d’un ton désappointé>. Dans six mois!
CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue?
DIOMÈDE, . Bien convenue?
MOI. Oh! j’y engage ma parole.
ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en avez jamais vue.
DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris... c’est autre chose.
CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous n’en manquons pas!
DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin... Dis donc, Roucoumille, le vin de l’avocat!
ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat!
CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat!
DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de _Clémence Isaure_. C’est là qu’on fait de bons repas.
CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin.
ROUCOUMILLE. C’est une idée!
CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout rond... pas bête cependant.
DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête!
ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre.
DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux de vous accueillir.
MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez.
ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra?
MOI. Jusqu’au délire!
ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor est un peu faible; mais la basse... c’est ça.
DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse.
CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds.
MOI. J’en suis convaincu.
DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi!--Hein! les femmes, Cazenave?
CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle.
ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant!
DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses.
CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle...
MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié!
CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police dans notre manche...--Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il faut nous rester un mois.
ROUCOUMILLE. Deux mois!
DIOMÈDE. Tout l’été!
MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais...
CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois? Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances?
MOI. Si fait; je tâcherai...
CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi, et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour.
MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter.
CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis, que d’aller à l’hôtel.
ROUCOUMILLE. Certainement.
DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse.
CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne ne vous dérangera.
MOI, <ébranlé>. Mais c’est moi qui vous dérangerai.
CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai.
MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher...
CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir.
MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à Toulouse, et je descendrai chez vous.--Messieurs, soyez témoins de l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le plus tôt possible.--A votre santé encore, messieurs, et au revoir à Toulouse!
TOUS LES QUATRE, . A Toulouse!
DEUXIÈME PARTIE
MOI, . M. Cazenave, s’il vous plaît?
LE PASSANT. Quel Cazenave? Il y a cent cinquante Cazenave à Toulouse.
MOI. Diable! (<Après quelques minutes d’irrésolution, il se met bravement à la recherche de son Cazenave; vers la fin de la journée il en a FAIT soixante-quinze. Il s’adresse, pour le soixante-seizième, à une femme du peuple.>) M. Cazenave, s’il vous plaît!
LA FEMME. C’est bien facile; vous voyez ce puits qui fait le coin de la petite place, à côté du marchand de balais? Eh bien, c’est la seconde rue en tournant sur votre droite, après la boutique des demoiselles Fabrègue, dans la maison du menuisier, l’étage au-dessus de M. Subleyras le fils.
MOI. C’est limpide. ( )
UNE DOMESTIQUE, . Que voulez-vous, vous?
MOI. Voir Cazenave et m’asseoir!
LA DOMESTIQUE. Comment vous nomme-t-on?
MOI. J’aurais préféré lui faire une surprise... ( )
MOI. Précieuse rusticité des mœurs de la province!
LA DOMESTIQUE, . Vous êtes bien seul?
MOI. Tiens! cette idée!
LA DOMESTIQUE. Entrez. ( )
CAZENAVE, <survenant, froid, embarrassé, parlant à demi-voix>. Monsieur, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.
MOI, . Cher monsieur... Enfin!... j’ai cru que je ne vous trouverais jamais!
CAZENAVE. J’avais d’abord mal lu votre nom sur votre carte; mais j’ai fini par me rappeler... Nous nous sommes vus si peu de temps!...
MOI. Cela m’a suffi pour me souvenir continuellement de votre courtoisie. Aussi, vous voyez, je suis fidèle à ma promesse. ( ) Où puis-je déposer ceci?
CAZENAVE. Mais... où vous voudrez... sur le premier meuble venu.
MOI. Cet excellent Cazenave! Pas changé; toujours aussi bonne mine... Je vous aurais reconnu entre mille Cazenave. (<Riant.>) Il est tellement ému qu’il oublie de m’offrir une chaise. Ma foi! sans façon, je l’accepte! ( )
CAZENAVE, . Ah! ah!--Et... peut-on vous demander, au risque d’être indiscret, ce qui vous amène à Toulouse?
MOI. Hein?--Ce qui m’amène à... Ah? oui, oui, oui... je comprends... Elle est bonne!--Ce qui m’amène à Toulouse? ( ) Je ne sais pas. ( ) Farceur de Cazenave!
CAZENAVE. Où êtes-vous descendu?
MOI. Je ne suis pas descendu; je vous dis que j’arrive.
CAZENAVE. Dans ce cas, je vous recommande l’hôtel des _Colonies_; c’est ce que nous avons de moins mal.
MOI, <stupéfait>. Ah! l’hôtel des...
CAZENAVE. Ou celui des _Quatre-Sœurs_. La table d’hôte y est préférable.
MOI. Je vous sais gré de ce renseignement.
CAZENAVE. En toute autre circonstance, je me serais fait un plaisir de vous offrir un logement; mais nous sommes si petitement, si petitement... Et puis, j’ai la tante de ma femme qui est venue demeurer chez nous depuis six semaines.