Les femmes qui font des scènes

Part 3

Chapter 33,592 wordsPublic domain

JEANNE, . Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne sais pas où tu as la tête aujourd’hui!

CATHALA. Allons, il faut en finir. ( )

JEANNE. Monsieur Cathala!

ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?

CATHALA, <à un jeune homme>. Monsieur... madame prétend que vous la regardez avec une obstination inconvenante.

LE JEUNE HOMME, <étonné>. Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

CATHALA. Cependant, monsieur...

LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre insistance qui devient déplacée.

ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!

UN AUTRE JEUNE HOMME, <à Cathala>. Mais oui, vous nous ennuyez.

CATHALA, . Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur. (<Échange de cartes.>)

ALPHONSE, <à Hermance>. Il n’y a pas de bon sens, madame, à soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!

HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je vous remercie de l’intention. ( )

CATHALA, . Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma petite Hermance, ne pleurez pas.

HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.

ALPHONSE, <à part>. Le diable m’emporte si je la retiens!

HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.

ALPHONSE, <à part>. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me brouiller avec Cathala?

CATHALA, <à Hermance>. Vous resterez, ma chère. ( ) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de vider vos verres, où le vin commence à s’éventer...

<L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne est accueilli avec une bruyante faveur.>

JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il faut qu’elle chante quelque chose.

CATHALA et Alphonse. Ah! oui! oui!

HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je crains...

CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.

HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’_Écuyer du roi de Sicile_, ou bien _Ernest, éloignez-vous_?

TOUS. _Ernest, éloignez-vous!_

HERMANCE. Elle est toute nouvelle.

Partez, Ernest, partez, je vous en prie! Mon cœur est faible et craint votre pouvoir. Je vous aimais, et par coquetterie J’ai trop longtemps méconnu mon devoir. Oui, près de vous, j’aurais pu être heureuse; De mon bonheur vous vous montrez jaloux. Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Ah! très-bien!

HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain!

ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer.

TOUS.

Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Crapule d’Ernest!

HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu haut.

CATHALA <sombre, à part>. Si jolie!

HERMANCE. On ne change pas d’air.

Vous le savez, mon mari vient d’apprendre Qu’il est trompé par moi, qu’il aime tant! Au saint autel, ah! laissez-moi me rendre; Je dois me rendre ou m’enfouir au couvent...

ALPHONSE, . Non, non! assez! assez!

CATHALA, <à Jeanne>. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse?

HERMANCE, <à Jeanne>. La musique fait trop d’impression à votre époux. Je vais passer au dernier couplet.

JEANNE. Oui, c’est cela.

HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle.

Deux mois plus tard, dans la sainte chapelle, Aux doux accords des cantiques pieux, Sœur Amélie, aussi pâle que belle, Prenait le voile et prononçait ses vœux. Le même jour, étendu sur la pierre, Ernest mourait à la maison des fous, Et murmurait, en fermant la paupière: Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

TOUS.

Et murmurait en fermant la paupière: Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

ALPHONSE, . Ernest était mon ami... J’ai mérité son sort... je demande à faire des révélations!

JEANNE. Reviens à toi, Alphonse.

ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je demande que le chien boive du Champagne!--Evohé!

V

=La grue au nid.=

HERMANCE, <à Cathala>. M’aimerez-vous toujours, au moins?...

CATHALA. Parbleu!

MA FEMME M’ENNUIE

I

C’était un jeune homme très-doux.

Seulement il avait quelques idées fixes.

Il ne pouvait souffrir ni le vent, ni la grêle, ni les grosses chaleurs, ni les grands froids, ni les enfants à table, ni les opérettes, ni les embarras de voitures.

C’était moins un original qu’un délicat.

Il comprenait la vie à sa manière; il se la représentait comme un beau jardin, rempli de lumière et de parfums, avec de larges parties d’ombre et des perspectives infinies, égayé de mille chansons d’oiseaux (rien des perroquets!), traversé d’eaux vives, et couronné d’un ciel blanc et bleu,--le ciel des hommes doux.

On l’appelait Francis.

Il était riche; il semblait devoir être heureux, et il l’aurait été infailliblement sans un accident qui vint l’en empêcher tout à coup.

Il se maria.

II

Ce fut comme qui dirait un plongeon dans l’océan Parisien, le pire des océans.

Il piqua une tête à la hauteur de la Mairie du deuxième arrondissement, et il disparut.

Au bout de six mois seulement, on le revit à la surface du boulevard des Italiens,--mais pâle, verdi, vaseux, souillé d’algues, amaigri et incommensurablement mélancolique...

Sa première sortie fut pour le club, où l’on hésita à le reconnaître.

--Francis!

--Allons donc!

--Pas possible!

--Mais si fait!

Puis, parmi tous ces jeunes gens, il s’en trouva un qui eut l’héroïque candeur de lui décocher ces sept mots en pleine poitrine:

--Donnez-nous des nouvelles de votre femme?

Francis répondit simplement, de l’air souriant d’un gentleman à qui l’on scie une jambe:

--Ma femme m’ennuie.

III

Ce jour-là, il joua et perdit quinze mille francs au baccarat.

C’était la première fois qu’il touchait une carte.

A partir de cet instant, ce jeune homme si doux donna dans tous les plaisirs et dans toutes les turbulences. Il loua à l’année le char de la fantaisie et le lança à travers toutes les ornières.

Lui, qui avait toujours enveloppé les courtisanes d’une insouciance et d’un mépris sans égal, il s’enquit des plus fameuses et des plus chères.

On lui en indiqua plusieurs.

Il les harnacha et les empanacha d’une façon excessive, et il se montra avec elles dans les endroits les plus voyants, devant Tortoni, dans les avant-scènes des théâtres de vaudeville, aux courses d’Iffisheim. Il les fit souper à toute heure, il les excita à être insolentes et insupportables, et souvent elles dépassèrent son désir.

L’étonnement fut général.

Il arrivait quelquefois qu’un de ses amis l’abordait au sortir d’une orgie, harassé, débraillé, les yeux brûlés, les mains tremblantes.

--Qu’avez-vous, mon cher Francis? et dans quel état vous trouvé-je? Il faut que vous ayez quelque chagrin inconnu. Répondez.

Francis demeurait les yeux attachés au sol, et il finissait par dire:

--Ma femme m’ennuie.

IV

Il se décida à voyager.

Ce n’était pas qu’il aimât les voyages.

Au contraire.

Il fit comme tous les gens qui se déplacent rarement: il alla au bout du monde.

Là, comme il se trouvait sur le sommet d’une très-haute montagne et qu’il bâillait à un magnifique lever de soleil, il se vit soudain nez à nez avec un savant, membre correspondant de l’Institut, envoyé en mission extraordinaire pour étudier je ne sais quelle matière rocheuse.

Il le salua fort poliment.

Le savant, qui reconnut ce jeune homme si doux pour l’avoir rencontré dans les meilleurs salons de Paris, ne put retenir une exclamation.

--Vous ici!

--Comme vous voyez, dit Francis.

Le savant eut l’esprit traversé par un soupçon; il flairait un émule, un concurrent.

--Peut-on vous demander dans quel but vous êtes ici? lui demanda-t-il avec un accent inquiet.

--Oh! mon Dieu, c’est bien simple, répondit Francis.

--Ah!

On était à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le savant retenait sa respiration.

Francis, ne voulant pas prolonger plus longtemps son anxiété, laissa tomber cette parole:

--Ma femme m’ennuie.

V

Or, un matin qu’il souffrait d’un cor au pied, il envoya chercher un pédicure.

Le pédicure arriva.

Francis lui tendit la jambe, et s’étendit silencieusement dans un vaste fauteuil.

Le pédicure, tout en déployant sa trousse et en tâtant le pied, voulut causer, comme font un assez grand nombre de pédicures.

--Voilà une callosité, monsieur,--essaya-t-il de dire,--qui doit vous occasionner de vives souffrances, surtout pendant les changements de température.

Mais lui, pensif, se contenta de répondre au pédicure:

--Vous allez vous taire, n’est-ce pas?

Le pédicure, un peu troublé, baissa la tête et se mit à l’œuvre.

Tout à coup, l’acier, guidé par une main mal assurée, entama la chair vive.

Francis poussa un rugissement.

Il retira précipitamment sa jambe; de l’autre, il sauta vers un secrétaire ouvert, y prit un revolver et brûla la cervelle au pédicure.

Une seconde avait suffi à la perpétration de ce drame de cabinet, qui n’excita aucune émotion dans le quartier.

Le bris du pédicure passa pour une explosion de gaz.

Dire que Francis éprouva quelque regret de ce forfait, ce serait beaucoup s’avancer, mais, à coup sûr, il en éprouva un certain embarras.

Le cadavre d’un pédicure est toujours gênant.

Après avoir mûrement réfléchi pendant un quart d’heure, il prit le parti de l’emballer fort proprement dans une caisse (peut-être lésina-t-il sur les aromates) et de l’expédier au chemin de fer de l’Est, par la petite vitesse.

VI

On traduisit Francis en cour d’assises.

Il y apporta sa physionomie indifférente.

Toutefois, l’appareil de la justice humaine parut exciter sa curiosité.

Il examina avec une profonde attention les juges, le public, les gendarmes, comme s’il n’eût pas été là pour son propre compte,--prenant souci des moindres épisodes, d’une porte qui grince, d’un greffier qui se lève, d’un juré qui fait passer un papier à son voisin.

La lecture de l’acte d’accusation le ramena au sentiment de sa situation.

Un éclair d’intérêt brilla dans ses yeux lorsqu’il s’entendit traiter de bête fauve, de chacal, et comparer aux scélérats les plus consommés.

Il s’oublia au point d’en frissonner lui-même.

Son avocat, qui appartenait à la nouvelle école du barreau, c’est-à-dire à l’école mondaine, essaya de rejeter tous les torts sur la victime. Il prétendit que le pédicure avait été l’agresseur, et que son client n’avait fait qu’user de son droit de légitime défense.

--La vue de son sang lui aura tourné la tête, dit-il; il a pu croire à un guet-apens, s’imaginer que sa blessure était mortelle. Se voyant attaqué par le fer, il a riposté par le feu. Quoi de plus naturel? Vous en auriez fait autant à sa place, messieurs!

Il y eut plusieurs signes de dénégation parmi les jurés.

--Si! si! continua l’avocat, en insistant; on ne se laisse pas charcuter de sang-froid. Je prétends même qu’il faut considérer comme un bonheur le trépas purement accidentel de ce pédicure, de ce maladroit, de cet empirique. Qui nous affirmera que ce bourreau n’avait point estropié déjà un nombre considérable d’individus? Combien d’autres n’en eût-il pas mutilés encore! Il eût fini par décimer notre belle France sous son outil homicide. Mon client a purgé l’humanité d’un monstre. Et voilà pourtant celui contre lequel vous avez voulu prononcer une peine. Vous n’y pensez pas!...

Ce système ingénieux ébranla quelques jurés; mais il était écrit que Francis devait gâter toutes ses affaires.

Lorsque le président «qui avait dirigé les débats avec une lucidité merveilleuse,» lui adressa la phrase consacrée, dernière perche tendue aux criminels:

--Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense?

Il répondit, en levant les yeux au ciel, comme un ange qui aurait fait un mauvais coup:

--Ma femme m’ennuie!

VII

Il fut condamné à mort.

Cela ne parut pas l’affecter outre mesure.

Il conserva sa présence d’esprit et sa douceur jusqu’au dernier moment, ce qui est le propre des grands coupables.

Il se refusa à toutes les visites, afin d’éviter les attendrissements; et, en fait de consolation suprême, il se contenta philosophiquement de la compagnie du concierge de la prison, avec lequel il avait obtenu la permission de jouer au piquet.

Le jour de l’exécution, il mangea de bon appétit la classique aile de volaille, et but les trois-quarts d’une bouteille de vin de Bordeaux,--prise derrière les fagots.

Après quoi, les cheveux _rafraîchis_, il se mit en route pour la place publique, par un petit soleil de printemps.

Ses regards, qu’il ne cessa de promener sur la foule pendant le trajet, le convainquirent du sentiment unanime de réprobation dont la société était animée contre lui.

Arrivé au lieu de destination, il monta tranquillement l’escalier.

Une fois sur la plate-forme, il voulut parler au peuple; mais les aides exécuteurs l’en empêchèrent, et l’on n’entendit que ces mots immédiatement tranchés par le couperet:

--Ma fem...

LA ROSIÈRE

PERSONNAGES:

LA ROSIÈRE. LE PÈRE. LA MÈRE. LE FRÈRE. LE TAMBOUR. UNE VOIX DU CIEL.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE PÈRE, LA MÈRE.

LE PÈRE, . Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux jours?

LA MÈRE. Qui ça?

LE PÈRE. Notre vache.

LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera rien.

LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire.

LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui... Mais aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse.

LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui?

LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme.

LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces allées et venues dans notre maison.

LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille.

LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui...

LA MÈRE. Et l’honneur donc!

LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache. ( ) Elle rechigne sur tout, ce n’est pas naturel.

LA MÈRE. Une rosière dans notre famille!

LE PÈRE. Pauvre Biquette...

LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant! c’est le premier beau jour de sa vie. ( ) Ne t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures.

LE PÈRE, . Je me moque de la cérémonie! je te parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du soulagement à cette bête.--Donne-moi ma veste.

LA MÈRE. Pour quoi faire?

LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir Biquette.

LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez à temps pour donner le bras à ta fille.

LE PÈRE. Son frère l’accompagnera.

LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent?

LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir personne. Je vais chez M. Maillard.

LA MÈRE, . Bertrand!

LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le cœur sec. ( )

LA MÈRE, . Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce n’est pas Dieu possible... Voici mon fils!

SCÈNE II

LA MÈRE, LE FRÈRE,

LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu?

LE FRÈRE. Je travaillais au pont.

LA MÈRE. La nuit aussi? ( ). Comme tu as chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure.

LE FRÈRE. Finis donc.

LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé...

LE FRÈRE. Où est le vin?

LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière.

LE FRÈRE, . Qué malheur!

LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus sage de la commune!

LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres.

LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise.

LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun.

LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie.

LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça?

LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous.

LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? ( )

LA MÈRE. Auguste! où vas-tu?

LE FRÈRE. Jouer au tonneau.

LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie.

LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières.

LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur...

LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton!

LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote.

LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue.

LA MÈRE. Ah!

LE FRÈRE. Adieu, maman. ( )

LA MÈRE, . Allons je n’ai pas le temps de pleurer.

SCÈNE III

LA MÈRE, LA ROSIÈRE.

LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi.

LA MÈRE, . Belle comme une reine!

LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point. Comme c’est agréable!

LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure... Mais embrasse-moi donc, ma Thérèse!

LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est papa?

LA MÈRE. Il est sorti.

LA ROSIÈRE. Et Auguste?

LA MÈRE, <embarrassée>. Auguste aussi.

LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors?

LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant.

LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas?

LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton frère...

LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de bonnet à te mettre.

LA MÈRE. J’ai ma robe verte.

LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte?

LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est connu.

LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi?

LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de coquetterie.

LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour garder la maison.

LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi!

LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras la serrer dans ta commode.

LA MÈRE, . Je t’en prie...

LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. ( )

LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce!

LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit?

LA MÈRE. Tu... as donné ma robe de noce?

LA ROSIÈRE. Une guenille!

SCÈNE IV

LES MÊMES, LE TAMBOUR, AMIES DE LA ROSIÈRE.

LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous chercher, vu qu’il est l’heure.

LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête; mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces demoiselles aussi.--Bonjour, Flore; bonjour, Annette.--Maman, donne des verres.

LA MÈRE. Oui, tout de suite.

LE TAMBOUR, <après avoir bu, à la mère>.--Eh bien, madame Hallut, êtes-vous assez heureuse!

SCÈNE V

CORTÉGE DE LA ROSIÈRE.

=Le tambour de la commune.=

=Le garde champêtre=, .

=Dix jeunes filles=, <vêtues de blanc, formant la haie>.

=Une enfant de cinq ans=, .

=La rosière.=

=La rosière de l’an précédent.=

=Monsieur le maire.=

=Monsieur l’adjoint au maire.=

=Deux pompiers.=

=Les notables de l’endroit.=

SCÈNE VI

UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille!

UN PAYSAN. Viens, Denise.

UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? (<Criant.>) Marie! ici! viens donc!

L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis!

UN COUPLE. Voilà! ( )

UN DANSEUR. Hé! faites attention.

LE FRÈRE. De quoi?

UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste!

UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir?

LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur...

VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! ( )

UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian!

UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton.

L’EMPLOYÉ. En place! en place!

UN ZOUAVE, <s’approchant de la rosière>. Mademoiselle, vous m’avez promis un quadrille?

LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M. Maillard.--Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang...

LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure... Un polisson qui se permettait des plaisanteries sur vous...

LA ROSIÈRE. Sur moi?

LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son compte; il en a pour huit jours de lit.--Tenez, le voilà qu’on emporte.

LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère!

M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main, s’il vous plaît?

LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. ( )

SCÈNE VII ET DERNIÈRE

UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants. Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.--Saintes fleurs du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! ( )

LA BAGUE

SCÈNE PREMIÈRE

Mme DE MONBAZON. En vérité, mon Georges, il faut que je vous aime bien pour oublier ainsi tous mes devoirs d’épouse. Oh! laissez-moi cacher ma rougeur dans votre sein!

SON GEORGES. Cachez, cachez.

Mme DE MONBAZON. Vous semblez préoccupé, mon Georges? Qu’est-ce qui peut mettre ainsi un pli à votre front! O mon Dieu? un malheur plane sur vous, peut-être!

SON GEORGES. Mais non, mais non.

Mme DE MONBAZON. C’est que, voyez-vous, un rien m’effraie, pauvre femme que je suis! Je vous aime tant!

SON GEORGES, <à part>. Et Adèle qui m’attend chez moi à quatre heures et demie.