Les femmes qui font des scènes
Part 2
LE MARI. C’est vrai; cela ne me regarde pas, et je n’y entends rien. ( ) Ma foi! je suis enchanté d’avoir pris une bonne!
VI
=Deuxième journée.--Retour du bureau.=
LE MARI. Bonjour, Lucie; bonjour, ma petite femme. Ouf! quelle journée! Cette circulaire nous a donné un mal... Figure-toi que Laffitot étant malade, toute sa besogne m’est retombée sur le dos. Je suis harassé, je n’y vois plus.
LA FEMME. Tu ne sais pas... la bonne...
LE MARI. Laisse-moi m’asseoir.
LA FEMME. Elle a cassé une tasse.
LE MARI. Diable!
LA FEMME. Comme c’est amusant! Mais je la lui retiendrai sur son mois.
LE MARI. Oh! pour une tasse... Cette fille ne l’a pas fait exprès.
LA FEMME. Tant pis! cela lui apprendra à faire plus d’attention une autre fois.
LE MARI. Tu serais bien aimable de me donner mes pantoufles. Excuse-moi, chère belle; mais en vérité, je ne me tiens pas.
LA FEMME, . Marie! Donnez les pantoufles à Monsieur.
LE MARI. Bah! ce n’est pas la peine... Elles sont sous le lit, je les vois d’ici. ( )
LA FEMME. Alors, à quoi sert d’avoir une bonne?
LE MARI. Approche-toi, et apprends une grande nouvelle. Il est question de moi au ministère comme sous-chef.--Ah!--Je ne voulais pas le croire; mais le secrétaire général m’a fait demander deux fois aujourd’hui dans son cabinet. Deux fois! Il m’a beaucoup questionné, sans en avoir l’air. Il paraît que Rollin doit bientôt prendre sa retraite, car...
LA FEMME. Et ce lit! comme c’est fait en dépit du bon sens!... Ah! la pauvre fille a fort à apprendre!
VII
=Intermède.=
LE MARI, <à la femme>. Que tu es gentille, ce soir! Cette coiffe de nuit te donne un petit air lutin auquel on ne saurait résister.
LA FEMME. N’as-tu pas remarqué comme notre sucre va vite?
LE MARI. Non. Je trouve à ton regard un éclat nouveau, un... Est-ce donc maintenant la mode de saupoudrer ses yeux avec de la poudre de diamant?
LA FEMME. Autrefois, une livre nous faisait trois jours.
LE MARI. Embrasse-moi.
LA FEMME. Laisse donc, tu es impatientant! On ne peut pas causer raison avec toi une minute.
LE MARI. Il y a temps pour tout, Lucie. L’heure du couvre-feu est sonnée; tout dort dans la nature; seul, mon amour...
LA FEMME. Quel homme, mon Dieu! quel caractère! Après cela, si cela t’amuse d’être volé!
LE MARI, <éteignant la lampe>. Il y a de la poésie dans l’air, ce soir...
LA FEMME. Demain, je compterai les morceaux.
VIII
=Formation du drame.=
LE MARI, . Marie, mon eau chaude!
LA BONNE. La voilà, monsieur.
LE MARI. Merci. ( )
LA FEMME. Tu la regardes beaucoup, ta bonne.
LE MARI, . Hein!
LA FEMME. Elle est belle fille.
LE MARI, . Autre chose, à présent!
LA FEMME. Et il y a des hommes si peu délicats!
LE MARI. O mon Dieu!
LA FEMME. Des gens que le torchon ne rebute pas...
LE MARI, . Va toujours.
LA FEMME. Antonin, n’essaie pas de jouer la comédie avec moi; tu sais que cela ne mord pas. Veux-tu que je te prouve que je sais tout?
LE MARI. Ah oui! par exemple.--Mais prends garde de me faire couper.
LA FEMME. Eh bien, le fruitier t’a vu causer hier matin avec ta bonne, dans la rue.
LE MARI. Ah bah!
LA FEMME. Le nieras-tu?
LE MARI. Je m’en garderai bien. Le fruitier est un voyant.
LA FEMME. Ainsi, tu as causé avec Marie?
LE MARI. Je n’ai pas causé avec elle, je lui ai parlé; c’est bien différent.
LA FEMME. Dans la rue?
LE MARI. Dans la rue. Je lui ai dit de m’acheter un autre blaireau pour ma barbe; tous les poils du mien s’en vont. Vois plutôt.
IX
=Crise suprême.=
LA FEMME, <éclatant tout à coup en sanglots>.--Oh! oh! oh!
LE MARI, <réveillé en sursaut>. Lucie, qu’as-tu? Ma bonne amie, que t’arrive-t-il? Est-ce que tu te trouves mal?
LA FEMME. J’en étais sûre!
LE MARI. Sûre de quoi! Attends, je me lève. Où sont les allumettes? C’est une attaque de nerfs, probablement.
LA FEMME. Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
LE MARI. Eh bien, non; mais qu’est-ce que tu éprouves, ma chère femme? réponds-moi, c’est Antonin, c’est ton mari...
LA FEMME. Devais-je m’attendre à cette indignité!
LE MARI. A quelle indignité? Tu as un peu de délire... Je vais te faire du tilleul, veux-tu? Cela ne sera rien.
LA FEMME. Monstre!
LE MARI. Qui est-ce que tu traites de monstre?
LA FEMME. Tu oses le demander?
LE MARI. Certainement.
LA FEMME. Tout à l’heure, pendant que tu rêvais, ne t’ai-je pas entendu prononcer le nom de ta bonne: Marie?
LE MARI. Ah! ( )
X
=Dénoûment.=
LE MARI, . Ma fille, levez-vous sur-le-champ! m’entendez-vous?
LA BONNE, . Quoi qu’il y a? Est-ce le feu ou les voleurs?
LE MARI. Levez-vous tout de suite et allez-vous-en!
LA BONNE. Que je me lève! à cette heure-ci! Bien sûr, vous êtes malade, notre maître...
LE MARI. Voilà vingt francs, voilà trente francs, voilà cinquante francs. Faites votre malle et partez. Ne perdez pas une minute. Vous êtes la plus brave fille du monde, un trésor pour la cuisine. Mais que voulez-vous? ma femme s’est imaginé... Ce n’est pas ma faute. Je vous trouve affreuse, moi; je n’y vais pas par quatre chemins. Mais elle a cela dans l’idée. Allez-vous-en, je vous prie. Vous ne voudriez pas être la cause d’un malheur. Attendre à demain! Ah bien! je préfère vous aller chercher une voiture. Voyons, ma fille, soyez raisonnable...
LA BONNE. Voilà, monsieur, je me lève. C’est bien extraordinaire tout de même.
LE MARI. Oui, oh! oui. Mettez-vous à ma place, j’ai besoin de mon repos. Passez votre jupe, je tourne le dos. Tous les jours, l’enfer! Il vaut mieux que vous vous en alliez. Ma femme est ridicule, injuste, je le sais bien, mais c’est ma femme...
LA BONNE. Ah! c’est qu’il ne faudrait pas qu’elle s’avisât de dire quelque chose sur mon compte! Elle trouverait à qui parler, oui-dà!
LE MARI. Là, maintenant, vos bottines. Quand vous passeriez quelques œillets... Dépêchez-vous! Je vais dire au portier qu’il vous ouvre. Allez!...
LA FEMME, . Elle ne s’en ira pas avant que j’aie visité sa malle!
IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES
I
_A Monsieur Marc Ducerneau, à Paris._
»Mon cher Marc,
»Paul a perdu son pari avant-hier soir. Je l’avais bien dit: c’était absurde! A peine avait-il fait soixante pas dans l’avenue des Champs-Élysées, les yeux bandés, qu’il est allé donner du pied contre le trottoir. Nous étions quinze à le suivre. Les sergents de ville, indifférents, avaient l’air de dire: «Nous la connaissons!»
»C’est jeudi prochain que Paul s’exécute, et nous invite à manger les cinquante louis en question à la _Maison Dorée_. On compte sur toi. Ne va pas inventer des prétextes d’affaires ou de moralité pour manquer à ce rendez-vous solennel. A notre âge, le plaisir est la seule chose sérieuse; _consacrons-lui nos jours!_ (Bis.)
»Donc, à jeudi, rendez-vous au Cercle, à sept heures, militairement.--_All right!_
»Ton vieux complice, »ONÉSIME HÉBERT.
»P.S. _Il y aura des femmes charmantes._»
II
=Coup de foudre.=
C’était la première fois que madame Ducerneau osait se permettre de décacheter une lettre adressée à son mari. Mais elle avait été tourmentée, la veille, par des pressentiments; elle avait rêvé «d’eau trouble, de chat et d’oculiste,» ce qui, selon les livres sibyllins, correspond à une série d’événements funestes. Alors, elle s’était portée à cet acte inouï d’audace conjugale. Il faut avouer qu’elle n’avait pas de chance.
Je manque de la science dramatique nécessaire pour rendre la douleur et l’indignation de madame Ducerneau... Que devait-elle faire?
Elle pensa d’abord, et tout naturellement: 1º à anéantir cette impudente invitation.
Mauvais!
2º A la mettre soudainement sous les yeux de M. Ducerneau, en enfermant toute sa colère dans le «Qu’en dis-tu?» de _Manlius_.
Mauvais! mauvais!
Après avoir hésité entre plusieurs partis, madame Ducerneau se décida à recacheter cette lettre, à la replacer parmi les autres,--et à _voir venir_ son mari.
III
=Partie poétique--En déjeunant=
MADAME.
As-tu lu ton courrier, ce matin, mon ami?
MONSIEUR.
Certainement. Pourquoi?
MADAME, .
Goûte donc ce salmi.
MONSIEUR.
Ah! tu me fais songer qu’Eugène, en sa dernière, De tous ses compliments me charge pour ta mère.
MADAME.
Eugène?
MONSIEUR.
Oui.
MADAME, .
C’est bien Eugène?... c’est le nom?...
MONSIEUR.
C’est Eugène, te dis-je; es-tu malade?
MADAME.
Non.
MONSIEUR.
Il va tout à fait mieux; et de son mariage L’affaire est terminée à son grand avantage.
MADAME, <amèrement>.
Une affaire!
MONSIEUR.
La noce a lieu le mois prochain. Ainsi, prépare-toi, Mathilde, dès demain; Car les fêtes seront sans doute éblouissantes.
MADAME, <l’observant>.
Surtout, _il y aura_...
MONSIEUR.
Quoi?
MADAME.
_Des femmes charmantes!_
MONSIEUR, .
Certes! C’est pour le quinze, et nous en approchons.
MADAME, <à part>.
J’étouffe!
MONSIEUR.
Fais-moi donc passer les cornichons.
IV
=Le grand jour.--Ce que l’on appelle la scène filée=
MADAME. Tu sors, mon ami?
MONSIEUR. Comme d’habitude, mon amie.
MADAME. Et tu vas...
MONSIEUR. Au cercle, tout bonifacement. ( )
MADAME. Au cercle?
MONSIEUR. Adieu, chère belle.
MADAME. Au moins, rentreras-tu de bonne heure?
MONSIEUR. A l’heure accoutumée, aux environs de minuit.
MADAME. Pas avant?
MONSIEUR. Avant, peut-être. Adieu.
MADAME. Écoute, Marc.
MONSIEUR. Quoi?
MADAME. Sacrifie-moi cette soirée.
MONSIEUR. Quel caprice!
MADAME. Un caprice, tu l’as dit. Reste avec moi.
MONSIEUR. Si je reste, qu’est-ce que nous ferons?
MADAME. Eh bien, nous causerons au coin du feu; nous parlerons du passé, de ce passé où tu m’aimais tant.
MONSIEUR. C’est cela, nous aurons l’air de jouer de l’Octave Feuillet.
MADAME. Le grand mal!
MONSIEUR. Ce n’est pas un crime, je le sais bien. Mais j’ai besoin d’aller à mon cercle; c’est là que je fais toutes mes affaires, tu ne l’ignores pas.
MADAME. Hélas!
MONSIEUR. Allons, sois gentille; je ne tarderai pas à revenir, je te le promets.
MADAME. Tu es bien pressé.
MONSIEUR. Le besoin d’air, de mouvement...
MADAME, . Marc!
MONSIEUR. Quoi encore?
MADAME. Attends une minute.
MONSIEUR. Eh bien?
MADAME. Tu es habillé avec un soin tout particulier.
MONSIEUR. Pas plus que les autres jours.
MADAME. Mais si: je te trouve plus de recherche, plus de...
MONSIEUR, . Cette nuance de pantalon est assez heureuse, en effet.
MADAME. Ta cravate a quelque chose de dérangé. Approche.
MONSIEUR. Me voici.
MADAME, . IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES!!!
V
=Suite de la scène filée.=
MONSIEUR. Aïe! aïe!... au secours!... à moi! Ouf!
MADAME. Fourbe! hypocrite! lâche! traître! misérable! effronté! parjure! infâme! monstre! scélérat! libertin! infidèle! perfide! menteur! trompeur! coureur! débauché!... Ah! que je suis malheureuse! ( )
MONSIEUR, . Quelle poigne!
MADAME. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
MONSIEUR, <sévère>. Me ferez-vous l’honneur de m’apprendre le motif d’une agression d’un goût si contestable?
MADAME. O duplicité!
MONSIEUR, <impatienté>. Duplicité ou non, le motif, madame?
MADAME, se redressant. Mais n’avez-vous donc pas assez entendu? IL Y AURA DES.....
MONSIEUR, . La lettre d’Onésime!
MADAME. Oui, de votre digne complice!
MONSIEUR, . C’était donc pour aujourd’hui? Je l’avais absolument oublié.
MADAME. Pas de feinte, monsieur! Ayez au moins le courage de votre ignominie.
MONSIEUR. Je n’aurai le courage de rien du tout. Comment! c’est pour cela que tu te livres sur moi à des tentatives d’homicide par strangulation?
MADAME. Nieras-tu qu’on t’ait écrit?
MONSIEUR. Non, certes. Je ne peux pas empêcher les imbéciles de m’écrire. Mais je nierai que j’aie répondu.
MADAME. Il t’attend cependant ce soir.
MONSIEUR. Qui?
MADAME. Cet Onésime.
MONSIEUR. Qu’il attende, parbleu!
MADAME. Voudrais-tu me faire croire, par hasard, que tu n’allais pas à ce rendez-vous?
MONSIEUR. Le ciel m’écrase si j’en avais la moindre intention!
MADAME, <indécise>. Marc! Marc!
MONSIEUR. Je te le jure... et la preuve.... ( )
MADAME, . Tu restes?
MONSIEUR. Sans effort.
MADAME. Merci, oh! merci!
MONSIEUR. Octave Feuillet soit avec nous! ( )
VI
=L’auteur a des remords.=
Eh bien, non, non!
Cela ne passera pas ainsi!
Laissez-moi! laissez-moi!
Je veux parler!
Je parlerai, au risque de détruire tout l’intérêt que j’ai pu répandre sur ce petit drame intime!
Je dévoilerai ce mari, capable d’avoir surpris la sympathie de quelques âmes candides!
LE REPAS EN QUESTION AVAIT EU LIEU LA VEILLE.
Il avait été avancé d’un jour, sur la demande d’un des convives forcé de quitter Paris.
M. Marc Ducerneau s’y était montré d’une gaieté folle: il avait dansé un pas de caractère sur la table, aux applaudissements de mademoiselle Trompette et de mademoiselle Brindisi,--deux femmes charmantes.....
LA GRUE
I
=Amène une de tes amies.=
ALPHONSE, <à Jeanne>. Amène une de tes amies, dimanche prochain.
JEANNE. Pourquoi?
ALPHONSE. Parce que Cathala viendra passer la journée avec nous. Il m’a écrit pour m’annoncer son arrivée à Paris après-demain. Le pauvre garçon s’ennuie à crever dans son tribunal de province; c’est une fête lorsqu’il peut s’échapper pendant deux ou trois jours. Amène une de tes amies.
JEANNE. Mais laquelle? Tu sais que je ne vois pas beaucoup de femmes.
ALPHONSE. Une bonne enfant. Cathala n’est pas si exigeant, parbleu! Nous irons dîner à quatre à la campagne. Tu aimes cela. Nous mangerons des petits plats, nous ferons des bouquets. Cathala est un bon. Nous nous amuserons.
JEANNE, <réfléchissant>. Si j’amenais Hermance?...
ALPHONSE. Qu’est-ce que c’est qu’Hermance?
JEANNE. Oh! tu ne la connais pas. Une belle fille, élancée, avec des cheveux couleur de paille, mais très-bien. Elle n’a pas une toilette à tout casser, mais ce qu’elle a sur elle est toujours soigné.
ALPHONSE. Eh bien, amène Hermance.
II
=Où la grue se pose.=
ALPHONSE, <à Cathala>. Encore un cigare, mon cher Cathala?
CATHALA. Merci, plus tard... Écoute! je crois qu’on monte l’escalier; ce sont sans doute ces dames.
ALPHONSE. Eh non! le rendez-vous est pour deux heures, et il est à peine une heure et demie.
CATHALA, . Une heure quarante s’il te plaît.
ALPHONSE. Quelle impatience! Sais-tu que tu es redevenu juvénile en diable?
CATHALA. Que veux-tu? J’ai eu le temps de me refaire des illusions à Agen. J’ai soif des Parisiennes, telles que nous les représentent vos livres et vos dessins. Quels démons de grâce et d’esprit, hein! dis, dis?
ALPHONSE. Oui, il y en a.
CATHALA. Oh! toi, tu les coudoies trop chaque jour pour les admirer avec sincérité, comme nous autres provinciaux.... Ah! pour le coup, je ne me trompe pas, il y a de la soie dans l’escalier....
JEANNE. Monsieur Cathala, comment allez-vous?.... Bon Dieu, comme vous engraissez! Je ne vous aurais pas reconnu!... Mon petit Alphonse, embrasse-moi là, au-dessus de l’œil, ni trop haut, ni trop bas, à cause de la poudre de riz... Je t’ai réservé un petit rond.
CATHALA. Ces Parisiennes!
JEANNE. Messieurs, permettez-moi de vous présenter ma chère Hermance, une de mes meilleures amies, que j’ai pris la liberté d’amener.
CATHALA. Une telle liberté équivaut à une bonne fortune pour nous.
HERMANCE. Ça n’était donc pas convenu?
JEANNE, . Tais-toi donc!
ALPHONSE, . Pourquoi a-t-elle apporté un chien?
JEANNE. Ah! demande-le-lui.
ALPHONSE, . Comment la trouves-tu?
CATHALA. O mon ami! adorable! idéale! que je te suis reconnaissant!
JEANNE, . Comment le trouves-tu?
HERMANCE. Ça m’est égal. ( ) Mirza, voulez-vous rester tranquille? Qu’est-ce que nous n’avons donc, la belle fifille à sa mémère?
CATHALA. Votre petite chienne s’appelle Mirza, madame? C’est un bien joli nom, un nom turc.
HERMANCE. Non, monsieur; elle me vient d’une dame de la rue de Chabrol.
ALPHONSE. Eh bien, mesdames, si nous nous consultions pour choisir l’endroit où nous irons dîner?
JEANNE. Ah! oui!
CATHALA. Oh! allons à Asnières! à Asnières! N’est-ce pas, mesdames, qu’il n’y a qu’Asnières?
ALPHONSE. On ne va pas à Asnières le dimanche.
JEANNE. Il y a trop de monde, et c’est trop près.
HERMANCE. Et puis, Georges n’aurait qu’à y être! ( )
CATHALA. Je propose alors Bougival.
ALPHONSE. En France? C’est bien encombré. Moi, je vote pour Meudon, ou le bois de Fleury.
HERMANCE. Ah! non.
TOUS. Pourquoi?
HERMANCE. Emile est au fort. ( )
ALPHONSE. Cela devient embarrassant. ( ) Elle a peut-être des connaissances jusque dans les arbres de Robinson!
JEANNE. J’ai une idée. Allons à Sérizy-lès-Voyou.
CATHALA. Où est cela?
JEANNE. C’est sur le chemin de fer de Lyon.
HERMANCE. Oh! les chemins de fer! j’en ai une peur... Je n’ai de confiance que dans celui de Saint-Germain, parce qu’un de mes frères y est employé.
CATHALA. Va pour Saint-Germain! Saint-Germain-en-Laye, sa forêt, sa terrasse, ses fritures! Partons avec enthousiasme.
ALPHONSE. Laissons-nous le chien? La portière en aura le plus grand soin.
HERMANCE. Laisser Mirza! jamais de la vie! Entends-tu, Mirza? Ils veulent t’abandonner, les vilains! Embrasse vite ta maîtresse; encore, encore...
CATHALA. Mais elle est tout à fait mignonne, cette petite bête; elle nous amusera infiniment. Partons.
III
=Vol de la grue.=
CATHALA. Lisez-vous beaucoup, mademoiselle?
HERMANCE. Oh oui! j’achète le _Pour tous_ toutes les semaines. C’est-à-dire que je préférerais me passer de je ne sais quoi plutôt que de me passer de mon _Pour tous_.
CATHALA. Hermance, c’est un nom bien charmant! il donne tout de suite envie d’aimer la personne qui le porte!
HERMANCE. Oh! ce n’est pas mon nom... je m’appelle Imilie.
CATHALA. Emilie?
HERMANCE. Non, Imilie.
CATHALA. Eh bien, ma chère Imilie... Décidément j’aime mieux vous appeler Hermance.
HERMANCE. Allez-y. Vous êtes comme Jules, vous.
CATHALA. Qu’est-ce que c’est que Jules?
HERMANCE. Un grand toqué, qui ne sait pas dire un mot de sérieux. Il est dans les contributions.
CATHALA. Hermance, laissez-moi vous aimer. ( )
HERMANCE. Vous allez vous faire mordre par Mirza.
CATHALA. Si nous déposions le chien à terre? Cela lui ferait peut-être du bien de marcher...
HERMANCE. Oh! non, il salirait ses pattes, ses belles petites pattes blanches. Voyez donc!
CATHALA. Laissez-moi vous aimer, Hermance.
HERMANCE. Qu’est-ce que je traîne derrière moi? Je parie que c’est encore une branche morte qui s’est accrochée à ma robe.
CATHALA. Attendez, je vais vous en débarrasser. Oh! le joli pied!
HERMANCE. Il me fait bien souffrir, allez. J’ai un cor que j’ai oublié de tailler avant de sortir.
CATHALA, <réprimant une grimace>. Pauvre chérie! Mais vous ne répondez point à ce que je vous dis?
HERMANCE. Vous ne me dites que des bêtises.
CATHALA. Des bêtises! N’avez-vous donc jamais aimé, Hermance?
HERMANCE. Si... mais il m’en a cuit.
CATHALA. Ah! ( ) Il y a, dans la langue française, des métaphores ignobles.
HERMANCE, <après un moment de silence>. Quel métier faites-vous, vous?
CATHALA. Un métier assez mélancolique: je suis substitut en province.
HERMANCE. Substitut?... Et qu’est-ce que vous vendez?
CATHALA, <stupéfait>. Ce que je... (<Riant.>) Ah! bon, c’est une farce... je comprends... oui, oui. Je vends des épices.
HERMANCE. Gagnez-vous beaucoup?
CATHALA, <s’arrêtant, et la regardant en face>. Merci... cela dépend. ( ) Elle a de l’originalité, au moins.
HERMANCE. Mais avancez donc; vous restez là planté comme le terme. Je ne vois déjà plus nos amis, nous finirons par les perdre.
CATHALA. A se perdre on se retrouve, dit un proverbe. Pourquoi ne nous perdrions-nous pas un peu tous les deux?
HERMANCE. Oh! vous êtes énervant!
CATHALA. Quelle taille d’abeille!
HERMANCE. Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter! Si j’ai consenti à venir à la campagne, c’est à cause de Jeanne que je connais depuis longtemps.
CATHALA. Eh! qui songe à vous insulter, ma chère enfant! Vous me plaisez, j’essaye de vous le dire aussi poliment que possible; tout cela est fort simple. Nous nous sommes réunis pour nous égayer; je tâche d’être gai. Asseyons-nous sous ces beaux tilleuls.
HERMANCE. Pas de ça, Lisette!
CATHALA. Pourquoi?
HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que j’ai peur des petites bêtes.
CATHALA. Il y en de si jolies pourtant!
HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne et Alphonse.
CATHALA. Comme vous voudrez.
IV
=Le repas de la grue.=
UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une table d’occupée. Vous y serez fort bien. (<Bas, en désignant un groupe de cinq ou six jeunes gens.>) Ces messieurs auront bientôt fini.
ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement! Cathala, charge-toi du menu.
CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?
HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?
LE GARÇON. Certainement, madame.
HERMANCE. Et du maquereau?
LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage?
HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.
JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.
HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.
CATHALA, . Mesdames, voulez-vous vous en rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.
JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.
CATHALA, <à Hermance>. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez contrariée...
JEANNE. Qu’as-tu, en effet?
HERMANCE, <à demi-voix>. Ce sont ces messieurs de la table, là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.
CATHALA, . Croyez-vous.
JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi. Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.
HERMANCE. Je t’assure...
JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!
ALPHONSE, <bas, à Jeanne>. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton amie. ( )
HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas manger dans les assiettes.
ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?
HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. ( )
CATHALA, <à Hermance>. Vous offrirai-je du vin?
HERMANCE, . Oh! cette fois...
CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?
HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se moquant.
CATHALA. Lequel?
HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.