Les femmes qui font des scènes
Part 12
Le malade est dans son lit: la nuit va finir. La mèche tourmentée d’une veilleuse darde ses derniers feux dans la chambre muette. Le malade ne dort pas; il a perdu depuis longtemps le sommeil; tourné contre la muraille, son œil farouche compte pour la millième fois les dessins de la tapisserie et cherche à y découvrir quelques configurations nouvelles. Le silence qui l’enveloppe lui est odieux. Enfin, on ouvre doucement la porte, on s’approche doucement de son lit, on écarte doucement les rideaux; et une voix murmure à son oreille; «Mon ami, voici ta tisane.»
O tisane! tisane réparatrice!
Il demande si le médecin est venu. Le médecin est la principale préoccupation du malade, sa providence et son joujou; il voudrait l’avoir constamment à son chevet; il amasse dans sa mémoire une foule de choses sur lesquelles il se propose de l’interroger. Mais pourquoi le médecin tarde-t-il tant aujourd’hui? Il avait promis de venir à huit heures, et voilà qu’il est huit heures et demie. «Tu te trompes, mon ami, il est à peine sept heures.--Pourtant j’ai entendu sonner la pendule.--Ne te fatigue pas, tiens-toi tranquille.» Et, pour détourner sa pensée, sa femme ajoute câlinement: «Veux-tu boire ta tisane?»
O tisane! tisane réparatrice!
La tisane prise, en voilà pour une heure de patience. On reborde le lit, on exhausse l’oreiller. «Ce jour ne te paraît-il pas trop vif? Es-tu assez couvert comme cela? Tâche de transpirer un peu. Je reviendrai de temps en temps pour voir si tu as besoin de quelque chose.» Le malade reste seul. Les bruits de la rue, tels que voitures qui roulent et cris des marchands ambulants, arrivent faiblement à son oreille. Il songe. Il repasse sa vie, et surtout sa jeunesse, comme on fait toujours dans la maladie, les minutes d’enivrement et les années mal employées; il remet en leur place drames et églogues; parfois, il ferme les yeux pour mieux revoir les figures chères, et quand il les rouvre il les sent mouillés. Un orgue qui s’obstine dans la cour, un orgue aux refrains chevrotants, accompagne sa songerie. Le malade se laisse aller à l’émotion. L’attendrissement le rattache à l’existence, et c’est lui qui sonne pour avoir sa tisane.
O tisane! tisane réparatrice!
Un ami demande à le voir. «Ne le faites pas trop causer,» lui recommande la femme sur le seuil de la chambre. Ils entrent tous deux, elle le précédant: «Mon ami, c’est monsieur Un Tel qui désire te dire un petit bonjour.» Le malade fait un bond de joie. Une visite! la manne dans son désert! «Eh bien, farceur, s’écrie le survenant, c’est donc comme cela que tu t’amuses à nous donner de l’inquiétude! tu as donc bien du temps à perdre? Imagine-toi que je n’ai appris ton accident qu’hier au soir; je ne voulais pas y croire. Mais je vois avec plaisir que tu n’es pas aussi mal qu’on me l’avait dit...» Le malade écoute cette voix avec ravissement; il s’agite et veut étendre le bras. «Ne te découvre pas! dit la femme.--Non, ne te découvre pas, répète l’ami.» Le malade se résigne, et dirige du moins un regard chargé de reconnaissance sur ce mortel tombé du ciel. «Allons, allons, reprend celui-ci, cela ne sera rien; il ne s’agit que de ne pas se _frapper_. Avant de m’en aller, mon bon, je veux te voir boire ta tisane.»
O tisane! tisane réparatrice!
C’en est fait, le visiteur est parti, et avec lui la lumière, le bonheur. Le malade retombe dans son apathie jusqu’à l’heure où se joue la tragédie palpitante et atroce de la nourriture. Il supplie, la femme refuse. Il implore un blanc de volaille; il descend jusqu’à l’œuf à la coque; il s’abaisse jusqu’au biscuit. La femme est implacable. Il jure qu’il se porte à merveille; l’ami qui vient de sortir n’a-t-il pas trouvé qu’il avait une mine florissante? La femme ne veut rien entendre; elle quitte la chambre pour reparaître un instant après, un bol à la main. «Ah! je l’ai attendrie, se dit le malade; c’est un potage qu’elle m’apporte.» C’est la tisane!
O tisane! tisane réparatrice!
Enfin, on annonce le médecin, sortant d’un coupé comme s’il sortait d’une boîte, paré, sentant bon, la voix discrète, le geste apaisant, le sourire aux lèvres, ne se doutant même pas qu’il est en retard de deux heures. Le médecin s’asseoit en face du malade; il lui raconte les courses qu’il a faites, celles qu’il doit faire encore; il dit les quartiers démolis et les embellissements, et comme quoi il a l’intention d’acheter des terrains du nouveau boulevard La Fayette. Le malade fait d’immenses efforts d’attention. Après vingt minutes d’un spirituel narré, l’aimable médecin prend son chapeau et se dispose à s’en aller. «Mais, docteur, vous ne m’avez rien ordonné!--Oh! vous êtes hors de danger depuis longtemps; continuez, je reviendrai. Est-ce qu’on ne vous donne pas à manger? (Un soubresaut du malade.)--Vous savez bien, monsieur, dit la femme, que vous l’avez formellement défendu.--Vous pouvez maintenant lui donner ce qu’il demandera, avec modération, bien entendu... Et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup de tisane!»
O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la plante du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!
JE M’APPELLE CORBIN
J’ai à raconter une aventure arrivée à une femme, autant affolée de noblesse que la comtesse d’Escarbagnas.
Elle ne voulait frayer qu’avec des gens de qualité.
Et pourtant, elle était née avec un cœur sensible.
Comment accorder la voix, la voix suppliante de ce pauvre cœur, avec l’accent impérieux de l’orgueil héraldique?
Il fallait au moins douze quartiers pour lui baiser la main;
Vingt quartiers pour lui écrire un billet doux;
Trente quartiers pour lui dire: Je vous aime!
Il fallait remonter jusqu’aux croisades pour suivre la progression.
Aussi, que de fois son cœur eut-il à souffrir et à murmurer!
Mais le préjugé fut toujours le plus fort.
Pas d’armes--pas de marquise.
Car elle était marquise.
Un jour, il se présenta un fort bel homme, à la poitrine bombée, aux sourcils extrêmement noirs et _fournis_, comme le Du Bousquet du roman de Balzac: _la Vieille Fille_.
C’était probablement un homme qui avait à se venger de quelque chose ou de quelqu’un.
Il se faisait appeler le vicomte de Saint-Ovipare.
Il avait un carrosse et des gens.
Son ton était exquis.
Il disait _belle dame!_ à toutes les femmes, et il baisait dévotement le bout de leurs doigts gantés.
Le vicomte de Saint-Ovipare n’inspira aucune méfiance à la marquise.
Au contraire.
Il chercha à plaire,--il plut.
Il fit son métier de soupirant en conscience.
Enfin, il obtint un tendre rendez-vous.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et... lorsqu’il n’eut plus rien à souhaiter.
Il s’écria d’une voix retentissante:
--JE M’APPELLE CORBIN!
Ne voyez-vous pas, caché sous cette historiette, un mythe très-profond?
Pour moi, j’y vois mes Illusions parées, fleuries, entrelacées à la façon d’un groupe vaporeux de Gendron, et rasant le lac de ma vie.
Elles m’appellent, elles m’attirent du regard, du sourire et de la voix.
L’une me dit, en effeuillant des bouquets et en me les jetant au visage:
--Je suis Camille!
L’autre, en me montrant les saules:
--Je suis Galathée!
Celle-là, blanche et fière:
--Je suis Hélène!
Éperdu, enivré, je me laisse peu à peu séduire par ces ravissantes fées; je les suis et je les poursuis; et lorsque je parviens à les saisir et à les étreindre dans mes bras passionnés, elles s’écrient, mes Illusions, avec de mauvais éclats de rire:
--Je m’appelle Corbin!
ÉPITRE AU ROI DE PRUSSE
SIRE,
Voilà bien longtemps que je travaille pour Votre Majesté. L’heure de ma récompense est-elle proche?
Voilà bien longtemps que je me dévoue, et que je m’épuise, et que j’espère,--et que j’attends.
Il y a juste vingt ans, jour pour jour, que je suis à votre service, Sire, et que je fais partie des gens de lettres, qui est un beau corps, modestie à part.
Ah! Votre Majesté peut se vanter de posséder une nombreuse et vaillante armée. Des troupes toujours fraîches, sans cesse renouvelées, constamment enthousiastes, que l’on mène avec un mot, et dont on fait tout ce que l’on veut avec une promesse!
Seulement, comme les troupes de notre vieille République, elles auraient bien besoin qu’on leur votât une paire de souliers.
Mais il faut croire que l’auguste oreille de Votre Majesté est devenue un peu dure,--ou que vos courtisans ne laissent pas parvenir jusqu’à elle nos réclamations et nos plaintes.
Jadis, vos recruteurs, en m’entraînant au cabaret pour me faire mettre mon paraphe au bas d’un enrôlement, m’avaient promis un avancement rapide. Un d’entre eux même n’avait pas hésité à m’affirmer que j’avais un bâton de maréchal dans mon buvard.
Moyennant quoi j’avais signé.
Hélas! c’est absolument comme si j’avais signé un pacte avec la misère, l’affront, l’injustice et l’angoisse.
Vingt ans se sont écoulés, pendant lesquels je vous ai donné, Sire, ma force et ma santé, mes jours les plus superbes, mes heures les plus fécondes, les jours et les heures qu’on regrette éternellement.
Pendant vingt ans, la tête grosse du fatras des bibliothèques, j’ai chaque soir, régulièrement et patiemment, allumé ma lampe et écrit des pages sur toutes sortes de choses.--Et j’ai reconnu que j’écrivais pour Votre Majesté.
J’ai voulu aimer, et les trésors de mon cœur je les ai versés aux pieds de statues habillées de robes de soie.--Et j’ai reconnu que j’aimais pour Votre Majesté.
Aujourd’hui, je suis las; je suis las et je suis vieux. De mes cheveux noirs, la moitié est partie à votre service, Sire, et l’autre moitié est en train de blanchir. Et de tous les points, du nez, du front, des yeux, partent, se croisent, s’élancent des rides longues et sinueuses,--qui sont les fusées de ce feu d’artifice que le temps met cinquante ans à tirer sur une face humaine.
L’admirable ressort qui ouvrait et fermait ma bouche avec tant de précision s’est insensiblement détendu; je me surprends quelquefois la lèvre pendante, sans savoir pourquoi.
Ma pensée aussi est sans ressort. C’est le commencement de la fin. N’en doutez pas, Sire, votre sujet a fait son temps.
O mes aspirations et mes ambitions! O les gloires rêvées, les joies entrevues!--Les recruteurs m’avaient menti!
Le vieux racoleur s’était gaussé de moi. En fait de bâton de maréchal, je ne trouve dans mon buvard qu’un tout petit bâton de cire à cacheter, dérisoirement pailleté d’or, qui va me servir à cacheter cette dolente épître à Votre Majesté.
LE RÉPERTOIRE D’UN FARCEUR
I
Hélas! je connais un farceur!
Je sais bien,--un farceur ne s’appelle plus aujourd’hui un farceur; le mot est allé rejoindre les vaudevilles de Désaugiers et les romans de Paul de Kock.--On dit un _cascadeur_ maintenant.--Mais si le mot a changé, l’espèce existe toujours, invariable, et, hâtons-nous de l’écrire, insupportable. Le farceur est capable de rendre la gaieté haïssable, dans un temps donné.
Hélas! je connais un farceur!
Je le connais depuis l’enfance.--Le jour qu’il tira la langue à son maître d’école, pour la première fois, sa vocation fut décidée: il avait fait rire ses petits camarades. Mon intention n’est pas de le suivre dans ses essais très-vulgaires; il ne manquerait plus que cela! Qu’il suffise de savoir que l’homme a tenu ce que promettait l’enfant.--Lors de son mariage, dans les corridors de la mairie, il trouva le moyen d’attacher une queue de cerf-volant au collet de l’habit de son beau-père.--Rien ne lui est sacré. Il semble que pour lui la vie ne soit autre chose qu’une invitation à une partie de plaisir, avec ce post-scriptum de la main du Créateur: _On fera des farces._
Hélas! je connais un farceur!
Et comme il a bien l’air d’un farceur! Quels gros yeux! Quelle bouche fendue jusqu’aux oreilles! Quels gestes à la _Titi le Talocheur_!--Du plus loin qu’il m’aperçoit, il se met à jeter son chapeau en l’air et à danser sur le trottoir. Tout le monde se retourne, c’est ce qu’il voulait. Il me prend par le bras, et la première parole qui sort de sa bouche est:
--Savez-vous _celle_ du cuirassier qui a gagné le gros lot à la loterie du _Vase_?
Je comprends qu’il veut me conter une farce, et je hausse les épaules.
--Si vous la savez, continue-t-il, avouez-le tout de suite et ne me faites pas poser... Mais non; où l’auriez-vous entendue? Enfin, vous m’arrêterez...
Et il me raconte _celle_ du cuirassier.
Et après celle du cuirassier, celle du dragon, et puis celle du tambour-major.
Hélas! je connais un farceur!
Tout en marchant à mon côté, il ne laisse pas que de se préoccuper des passants: il feint de choir avec fracas en frôlant une femme; il salue des personnes en voiture qu’il ne connaît pas; ou bien, s’arrêtant soudain, il me désigne au sommet d’une maison quelque objet chimérique,--et voilà une vingtaine d’individus attroupés autour de nous. Trop heureux si, au moment de nous séparer, moment que je hâte de tous mes efforts, il ne me saisit pas en criant de toutes ses forces:
--Monsieur, vous allez me rendre la montre que vous m’avez dérobée!!
Hélas! je connais un farceur!
En société, il ne tarit pas.--C’est un acteur perpétuellement en scène. Il ne recule devant aucune audace, pas même devant la ventriloquie,--art qui tend à disparaître. Avec une serviette autour de la tête, il s’affuble successivement en religieuse et en Mauresque. Et il parle! Il n’y en a que pour lui. Les bourgeois l’écoutent avec délices, et s’en vont répétant:
--Il n’y a pas moyen de s’ennuyer cinq minutes avec cet être-là!
Hélas! je connais un farceur!
II
Un incident bizarre a récemment marqué mes relations avec ce farceur.
Si acharné et si habile qu’il fût à _tenir le crachoir_, il était quelquefois forcé de s’interrompre. Dans ces intervalles, il s’éclipsait modestement dans une chambre voisine ou dans un coin de jardin, partout enfin où il croyait pouvoir être seul.--Alors, il tirait furtivement d’une poche de côté un carnet sur lequel il jetait les yeux.--Ce rapide examen fait, il semblait que sa verve en reçût un nouveau stimulant, et il rentrait au salon plus brillant et plus farceur que jamais. J’avais surpris ce manége, et j’en étais fort intrigué. Le hasard seconda ma curiosité. A la suite d’un repas poussé un peu loin, un échange de paletots, prémédité de mon côté, mit en ma possession le carnet mystérieux.
C’était, ainsi que je l’avais d’ailleurs supposé, un recueil de facéties, bourdes, pointes, quolibets, jeux de mots, scènes, chapelourdes, reparties, gaillardises, classés avec une certaine méthode, adaptés à toutes les circonstances de la vie, assortis au goût de tout le monde;--un bréviaire, ou plutôt un répertoire de joyeusetés cueillies, c’est-à-dire ramassées partout, dans les vaudevilles, dans les journaux, dans les cafés, dans les bals publics, dans les tables d’hôte, sur les talus des fortifications;--un ensemble du plus détestable goût, qui peut quelquefois forcer le sourire, mais qui fait naturellement hausser les épaules.
Se pourrait-il que ce fût là le niveau d’un certain esprit contemporain? Les succès de _mon ami_ le farceur me le donneraient presque à supposer.
Quoi qu’il en soit, j’ai tenu à reproduire ici, au hasard, plusieurs traits de cet esprit. J’en ai vraiment le rouge au front. Mais quelque chose me soutient dans cette exhibition de lazzi tour à tour effrontés ou piteux: c’est l’espoir de les rendre désormais impossibles.
En les livrant à la publicité, je les enlève peut-être à la circonlocution.
Connue la farce,--ruiné le farceur.
III
=Extraits du Répertoire=
_Pages 2 et suivantes._CONTREPETTERIES ET LOCUTIONS PAR A PEU PRÈS.
D’un travail achevé, dire:--c’est le _nègre plus ultra_.
Des approches du soir:--l’heure du _crépsulcule_.
D’un individu mélancolique:--gai comme _poinçon_.
Au lieu de mercredi prochain:--_mercrechain prodi_, _mercrechi prodin_, _mercredin prochi_.
* * *
IMAGES ORIGINALES, EXPRESSIONS BURLESQUES.
D’une femme que tout le monde admire et trouve superlativement belle. La regarder froidement, et dire en levant les yeux au ciel:
--Oui. Elle me rappelle un notaire que j’ai bien aimé!
D’un homme qui prend du ventre:
--Il bâtit sur le devant.
* * *
_Page 5._ FARCES DIVERSES POUR TOUTES LES SAISONS.
Entrer au bras d’un ami,--qu’on n’a pas prévenu,--dans un magasin quelconque, et s’exprimer, non pas dans une langue étrangère (on pourrait trouver à qui parler), mais dans une langue inventée.
Exemple:
--_Balacla tomar epsin molinod cummus no ferra pribumel van gomallet rusine._
La marchande, ou le marchand, tend l’oreille, et murmure gracieusement:
--Je ne comprends pas.
L’ami devient écarlate.
Continuer alors, en désignant un objet:
--_Zémi réazor changuerbem souls vollis flan?_
--Combien ceci? fait la marchande, se croyant sur la trace; trente-deux francs cinquante centimes, monsieur.
--_Stoltz?_
--Trente... deux... francs! francs!... répète la marchande avec une télégraphie de tous les doigts.
--_Boum rosa! Boum rosa! Tiglitir?_
Poursuivre, sur cette donnée, jusqu’à complète apoplexie de votre ami,--ou jusqu’à la fureur soudaine de la marchande.
Effet certain.
* * *
Au théâtre, crier: _bravo Arnal!_ lorsque c’est Mélingue qui joue.
Et, lorsque madame Thierret est en scène, se pencher vers son voisin de stalle, en disant assez haut pour être entendu.
--Cette Déjazet aura toujours vingt ans!
* * *
_Pages 9 et suivantes._ IMITATIONS ET TOURS D’ADRESSE.
Imiter avec la voix et avec les pieds un régiment qui passe, le bruit des tambours et des commandements répétés, ainsi que la marche du père Bugeaud et l’air de la _Reine Hortense_.
* * *
Imiter, derrière un paravent, ou simplement le dos tourné:
Le rabot;
La scie;
Un enfant indisposé;
Une bouteille qu’on débouche;
L’orage;
Les gazouillements d’une volière;
Les chants de l’étable;
L’herbe qui pousse.
* * *
Imiter la fanfare du coq dans ses trois tonalités bien distinctes:
D’abord, glapissante et cassée, un vieux coq:--_Je m’en vais quand je veux!_
Puis, retentissante, un coq dans la force de l’âge:--_Je m’en vais quand je veux!!_
Enfin, grêle et claire, un tout jeune coq:--_Tu es bien heureux!!!_
* * *
Représenter sur la muraille, avec les doigts (une bougie étant placée à cet effet), les ombres de deux chats qui se guettent, s’éloignent, se rapprochent, et font entendre successivement des _miaou_ de tendresse et des _frou frou_ d’enragés.
Excellent en partie de grisettes.
* * *
_Page 12._ CHANSONS ET POÉSIES VARIÉES.
Lâcher du Gustave Nadaud dans le demi-monde.
_Les Deux Gendarmes_;
_Les Reines de Mabille_;
_La Lorette_;
_Je souffle la bougie; m’aimez-vous?_
Aborder la Colmance dans les ateliers d’artistes et aux dîners en vareuse:
_Ça vous fend la bouche à quinze pas._
_Quel cochon d’enfant!_
_Joli mois de mai._
Auteurs anonymes: _Mam’zelle Lise_. _C’est le temps où l’on aime_. _Au pied du Liban_, etc., etc.
* * *
_Pages 15 et suivantes._ NARRATIONS IMPORTANTES ET DE LONGUE HALEINE.
_Le Condamné à mort_, d’Henri Monnier;
_Le Condamné à mort_, de Vanderburch et Tisserant;
_Le Condamné à mort_, d’Eugène Chavette.
* * *
_La Diligence de Lyon_;
_La Chasse_;
_Le Père d’Adolphe_.
_Les noces de Madame Francastor!_
_Prud’homme en bonne fortune._
* * *
_Page 20._ MYSTIFICATIONS.
Tout le répertoire du célèbre cor Vivier.--Oh! Vivier!--un dieu!
Son coup de pistolet dans une cellule d’un établissement inodore est un trait de génie.
Rechercher avec soin ses moindres faits et gestes.--On vient de me raconter l’aventure du _mannequin_; je m’empresse de la consigner dans mes tablettes.
Attardé, un soir d’hiver, chez un peintre de ses amis, qui demeurait en face d’un bureau d’omnibus, Vivier avise tout à coup, dans un coin de l’atelier, un mannequin revêtu d’une robe de femme.
--Prête-moi ce mannequin? dit-il à l’artiste.
--Pourquoi faire?
--Je n’en sais rien; mais laisse-moi l’emporter.
--Volontiers, répond le peintre, habitué sans doute aux excentricités du cor.
Et Vivier s’en va bras dessus bras dessous avec le mannequin.
Il était onze heures. Le dernier omnibus était sur le point de partir. Il n’y avait personne dedans. Le cocher dormait sur son siége; le conducteur battait la semelle sur le trottoir.
Vivier monte avec son mannequin et s’installe dans les places du fond. Grâce à la demi-obscurité, le mannequin, assis comme une personne naturelle, faisait illusion.
L’omnibus s’emplit peu à peu. On part.
--Pour deux personnes! dit Vivier en passant douze sous au conducteur.
Dix minutes après, arrivé devant sa porte, il descend, laissant le mannequin dans la voiture,--sans s’embarrasser de la surprise et de l’effroi que celui-ci doit y causer tôt ou tard.
* * *
B.... aussi, le long acteur B...., fournit un joli contingent d’historiettes. Elles sont un peu vives, par exemple, et bonnes à émettre seulement à la campagne.
Rappeler entre autres,--avec des circonlocutions,--une entrevue avec un de ses directeurs. B.... sollicitait de lui une avance. Le directeur refusait; B.... insistait avec douceur; le directeur persistait avec dureté.
A la fin, lassé, mais sans rien perdre de son flegme, B.... fit un geste terrible, et lui dit:
--Vous allez m’avancer mon mois à l’instant, ou je... dans votre cabinet!
* * *
_Pages 22 et suivantes._ DES PROPOS INCOHÉRENTS.
Je crois être l’inventeur de cette variété de mystification; dans tous les cas, je l’ai fait arriver à un haut degré de perfectionnement.
La meilleure façon d’en donner une idée est de rapporter à peu près la conversation que j’eus dans un grand dîner.
J’avais remarqué la physionomie débonnaire d’un de mes voisins, et j’attendais avec impatience qu’il m’adressât la parole.
Ce moment arriva.
LE VOISIN. Voilà un délicieux potage; n’est-il pas vrai, monsieur?
MOI. Assurément; il y a dans ce potage des combinaisons dont le soulèvement peut se sous-entendre sans nuire à l’austérité des fonctions illusoires.
LE VOISIN. Vous dites?
MOI. Je suis de votre avis; toutefois, vous me permettrez de croire, qu’en parlant ainsi, vous vous placez exclusivement au point de vue des subrécargues, opposition dont un arrêt devrait interdire à jamais la volatilisation.
LE VOISIN. Comment cela, monsieur?
MOI. Eh, oui! Vous laissez planer un sentiment de suspicion, impétueux et subreptice, dû autant à la solidarité d’un principe équitable qu’au libre arbitre du plénipotentiaire que tout le monde nomme.
LE VOISIN. Quel plénipotentiaire, s’il vous plaît?
MOI. J’en appelle à ces dames et à ces messieurs. Tout est légitime, rien n’est abandonné au hasard. C’est une volute, capable d’aveugler; ne nous écartons des idées rationnelles que dans la limite inoffensive de la combativité. Triste, j’en conviens, mais nécessaire. Toute synthèse a sa base; qui le nie? Monsieur (_désignant le voisin_) soutient une mauvaise cause.
LE VOISIN. Moi, monsieur!
MOI. Évidemment! Votre solution, qu’engendre-t-elle? Prétendre ériger en système les insanités d’un esprit foncièrement cubique, melliflu, solitaire, incapable d’un élan collecteur, c’est tomber droit dans le manichéisme, etc., etc.
IV
Ne lâcher le voisin que lorsqu’on le voit suer à grosses gouttes.
Voyons, vous devez avoir assez de ces échantillons, mes chers lecteurs, restons-en là pour aujourd’hui,--et pour toujours.
J’ai rendu le paletot,--mais j’ai gardé les tablettes.
Depuis cette soustraction, il m’est arrivé de me trouver plusieurs fois avec le farceur.
Il n’est plus le même; sa verve est embarrassée, sa parole est hésitante. On sent qu’il lui manque quelque chose...
FIN.
TABLE
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