Les femmes qui font des scènes
Part 11
Il passe dans une allée du bois de Boulogne, emporté par une voiture aussi frêle qu’un ressort de montre. A ses côtés est une jeune femme, renversée dans une mer de dentelles que paillettent çà et là des pointes de diamants, pareils à ceux que le soleil allume sur la crête des vagues. Il conduit lui-même. Sur son chemin, le long du lac, sur les gazons, dans tous les coupés, ce n’est qu’un cri d’étonnement: «Félicien avec la Maëstricht!--Cela n’est pas possible!--En êtes-vous certain?--Comment se fait-il?--Depuis quand?» Et vous apercevez d’ici le scintillement de tous les lorgnons, de tous les pince-nez, de tous les binocles.
Félicien n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid; il n’a jamais fait parler de lui ni en bien ni en mal. De toutes les fleurs des pois des clubs parisiens, c’est assurément la plus insignifiante. Pourtant le nom de Félicien est dans toutes les bouches.
Sa réputation durera cinq minutes.
III
Il fait sa partie de bezigue dans un estaminet abject, attenant au théâtre. C’est un acteur de troisième ordre. Tout à coup il interroge la pendule et se lève: «Le deuxième acte va finir» dit-il. Puis il ajoute, en appelant le garçon: «La consommation est pour moi.» Et il prend son chapeau graisseux; il monte quatre à quatre jusqu’à sa loge où un coiffeur l’attend; il se peint de rose et de blanc, il entre dans un maillot de satin, il se coiffe d’une perruque à boucles. Il était vilain comme tout, il est presque superbe. Dans le drame nouveau, il s’appelle le marquis de Monsorel; une très-belle scène est celle où il arrache une jeune fille à un _piége infâme_; il y a un geste, un mouvement,--involontaires peut-être;--N’importe; on lui fait une ovation; il n’est question que de lui pendant l’entr’acte.
Déshabillé, et revenu au café pour achever sa partie de bezigue:
--Il paraît que cela a bien marché, lui dit un des joueurs.
--Oui, j’ai eu un succès _bœuf_, répond-il avec modestie.
Cinq minutes! cinq minutes!
IV
Elle a levé la jambe plus haut que toutes les autres. Rassemblant ses jupons et faisant claquer sa langue avec impatience, l’œil tourné vers l’orchestre pour attendre le signal, la hanche balancée, elle est partie au premier coup d’archet, tournoyant comme un derviche; et lorsqu’elle s’est trouvée face à face avec son cavalier, elle lui a enlevé son chapeau d’un coup de pied, dont la promptitude ferait comparer l’éclair à un lambin.
Autour d’elle tout le monde a battu des mains; on s’est étouffé pour la voir, on est monté sur les banquettes. Et Henri Delaage, qui passait par là, a inscrit son nom sur ses tablettes (il est le seul qui ait encore des _tablettes_!) et il l’a envoyé immédiatement aux journaux belges.
C’en est fait! voilà Truffette-la-Limousine célèbre--pendant cinq minutes!
V
Il a tué père et mère; il s’est servi pour cela d’une petite hache fort commode, qu’on l’avait vu aiguiser la veille sur les bords de la rivière de la Bièvre. La nuit venue, il s’est introduit dans la maison. Avec la hachette, il a fait trois entailles dans la tête du vieillard et quinze dans celle de la pauvre femme. On l’a arrêté à deux lieues de là. Il avait encore sous ses sabots des cheveux de ses victimes.
On a instruit son procès et il a paru aujourd’hui devant la Cour d’assises. Dès le matin, les abords du palais de Justice étaient littéralement obstrués; dans la salle, la foule était compacte, et l’on remarquait aux places réservées un assez grand nombre de dames en élégante toilette. L’assassin n’a pas semblé intimidé par cet appareil imposant. L’auditoire a frémi devant l’impassibilité de son attitude et l’expression farouche et basse de sa physionomie. Quelques-unes de ses réponses ont excité une sensation profonde.
Ce soir, les journaux doubleront leur tirage, et tous les lecteurs se jetteront avec avidité sur ces horribles détails.
Lui aussi est une réputation de cinq minutes!
LE CHICARD
I
Minuit sonne.
Par une belle gelée de février, enveloppé d’un paletot insuffisant, le menton perdu dans un cache-nez, il arpente le trottoir du boulevard des Italiens.
Une femme en domino est à son bras.
Arrivés au coin de la rue Le Pelletier, où se tiennent des gardes à cheval à côté des ifs lumineux, ils jouent des coudes à travers la foule; ils pénètrent tous deux jusque sous l’auvent de l’Opéra.
De son costume, à lui, on ne distingue encore qu’un gigantesque plumet et des bottes à la russe.
Il se redresse devant le contrôle; il se débarrasse de son cache-nez, et, comme pour essayer ses moyens, il lance d’une voix de stentor ce nom aux employés:
--Monsieur Guizot!
II
Les employés ne sourcillent pas.
Ils connaissent toutes les charges, surtout celles de feu Wafflard et de Tivoli.
Sans même le regarder, le contrôleur lui demande, en tendant le bras:
--Votre billet?
--Dumollard! articule notre individu, heureux de cette seconde plaisanterie.
--Oui, oui... votre billet? Dépêchons-nous... vous empêchez le monde d’entrer.
--Hommes de peu de foi! murmure-t-il en s’exécutant, et se sentant poussé par le flot.
Au vestiaire, il s’arrête pour ôter son paletot. Moment d’éblouissement! La chenille se change en papillon. Le bourgeois devient un chicard.
--Viens, Sophie! dit-il en montant majestueusement le grand escalier.
III
Il est coiffé d’un casque en carton doré, d’où jaillit ce prodigieux plumet dont il a été question plus haut. Un catogan de postillon sème la poudre sur ses épaules, auxquelles est attaché un sac de soldat. Sa figure est atrocement tatouée, mi-partie jaune et verte, avec des croissants et des lunes en papier découpé. D’énormes besicles de marchand d’orviétan sont à cheval sur son nez. Les ordres les plus fabuleux s’étalent sur sa poitrine presque nue: dromadaire du bey de Tunis, onagre bleu du grand Mogol, ciron ailé du roi d’Étrurie, condor du duc de Roussillon. A sa ceinture est pendue une cuiller à pot, ainsi qu’une corde d’oignons en guise de breloques. Il a un habit vert d’incroyable, dont les pans balaient le sol; un maillot d’Alcide du Nord en tournée départementale, des gantelets de cuir, des bottes à cœur et à gland. Il balance négligemment de la main droite un lorgnon large comme une fourche.
IV
A peine son pied s’est-il posé sur les tapis du premier étage, qu’il s’annonce par des effets de grelots, et qu’il s’affirme (un mot à la mode) par une explosion de cris et d’apostrophes.
Il pénètre dans les groupes à la façon d’un boulet de canon; les uns le rudoient, les autres rient.
Il saisit toutes les femmes à la taille, disant à l’une:
--Chère belle, vous venez de laisser tomber votre extrait de naissance!
Disant à l’autre:
--Vaporine! sois à moi... dût la justice des hommes nous poursuivre jusque dans les savanes du nouveau monde!
Et les femmes de se rejeter en arrière et de crier à l’horreur.
Une seule qui cause avec un Anglais, se retourne froidement et lui dit:
--Eh bien, après?
V
Il danse.
Il appelle cela danser.
Avec ses grands bras et ses grandes jambes il a vite fait d’organiser le vide autour de lui.
Enveloppant sa danseuse d’une étreinte enthousiaste, il s’avance avec elle, en imprimant à sa botte gauche des balancements égaux.
Puis, il la rejette brusquement aux bras de son vis-à-vis.
Il passe en cinq minutes par toutes les nuances du vertige et de l’indifférence, de la furie et du dédain.
Il marche,--il bondit.
Il ondule comme un navire, il tourne comme un moulin à vent, il piaffe comme un cheval.
Et le cavalier seul!
Les mains brandies, le talon épileptique, la voix luttant avec l’orchestre, l’œil plein de gaz et de sang.
Il se tord en sautant, et saute en se tordant.
Il se jette à plat ventre,--et il se relève.
Et, en se relevant, il imite le geste gracieux d’un homme qui offre une rose à sa danseuse.
VI
Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l’a perdu,--que dis-je? perdu! servons-nous donc des mots de notre temps: Sophie l’a lâché.--Un chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller seul, comme le bourreau.
Sophie l’a lâché pendant qu’il s’obstinait à demander à un Chinois sa photographie; elle a pris le bras d’un jeune monsieur, tout émerveillé de ce commencement d’aventure, et elle a disparu avec lui dans les couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s’est retourné, il n’a plus vu personne.
Il s’informe, il s’inquiète, il s’alarme; il prend à gauche; il revient sur ses pas; il monte sur les banquettes; il fouille de son nez toutes les loges; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se penche par-dessus les rampes d’escalier en appelant à tue-tête:
--Sophie! hé! Sophie!
Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant:
--Me voilà! rassure-toi!
VII
Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l’entrée du foyer aux personnes travesties, car l’idée fixe de tous les chicards est de forcer ou d’éluder cette consigne:
--Je vous entends bien... on n’entre pas... mais écoutez-moi: j’ai un rendez-vous devant l’horloge... ah! c’est un motif, un rendez-vous... Au moins, n’abusez pas de cette confidence, il y va de l’honneur d’une marchande de tabac.... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai une orange... Hein? vous dites qu’il y a un règlement? Voilà ce qui vous trompe; il n’y a pas de règlement... qu’on me montre le règlement, ou qu’on me ramène à la féodalité!... Voyons, mon ami, laissez-moi me faufiler... je serai la décence même... Chaque minute que vous me faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme... Faut-il vous prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux, cruel?
Et le voilà aux genoux de l’huissier.
VIII
Assis près de l’orchestre où les quadrilles l’ont refoulé, il se tourne vers son voisin, un monsieur cravaté de satin noir, et dont le nez est tout en sueur, par suite de l’attention passionnée qu’il prête à la danse.
--Monsieur, lui dit-il, n’est-ce pas une chose à la fois anormale et pénible, à l’époque où nous sommes, au degré de civilisation où nous voilà parvenus, et dans la voie de progrès où nous nous engageons chaque jour... de voir des nations policées s’égorger entre elles, à l’instar des peuplades barbares, et comme en ces temps primitifs où les trois quarts du genre humain étaient plongés dans la nuit de l’ignorance et de la superstition?
Le monsieur ne bronche pas.
--N’est-ce pas votre opinion? continue le chicard.
Visiblement contrarié, le monsieur affecte de regarder d’un autre côté.
--Observez que je ne prétends en aucune sorte vous imposer ma manière de voir.
Le monsieur fronce le sourcil et pince les lèvres; son nez suait tout à l’heure, il fume à présent.
--Êtes-vous éclectique?
--Laissez-moi tranquille, gronde sourdement le monsieur.
--Pas poli, dit chicard.
Et posant amicalement la main sur son épaule:
--Mais considérez donc, mon bonhomme, que...
Pour le coup, le monsieur n’y tient plus:
--Je vous défends de toucher à _mes vêtements_ ou je vous fais mettre au poste.
--Excusez! Dis tout de suite que tu es Fouché, alors.
IX
Il se rue dans le café qui communique avec l’Opéra.
Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout pareil à lui-même, même plumet, mêmes bottes.
Tous deux font leur entrée en s’étayant mutuellement, en culbutant les tables, en accrochant les tabourets.
Le premier chicard dit au second:
--Laisse-moi faire!
Le second chicard répond au premier:
--Vive la charte!
Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens qui les appellent, se précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent pas.
--Qu’est-ce que désirent ces messieurs?
--Comment! ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne désire pas... je veux, j’exige!
--Qu’est-ce que veulent ces messieurs?... du punch?
--Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il.
--Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se laissant couler sur un tabouret.
X
--Sophie, as-tu ton châle?
C’est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire. Il est quatre heures du matin.
--Sophie, as-tu ton châle?
Il n’en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s’est cassé à toutes les portes; un pan de son habit vert est resté aux mains d’un garde municipal. Ce n’est plus un homme, c’est une ruine qui s’écroule.
--Sophie, as-tu ton châle?
Tout le monde défile devant lui depuis une demi-heure. Il ne voit personne, on le heurte, on lui rit au nez; tout lui est égal. Il n’a de conscience que pour répéter toutes les cinq minutes:
--Sophie, as-tu ton châle?
Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole l’escalier. L’un d’eux, qui n’a plus de chapeau, plus de farine, plus de gants, s’écrie en apercevant le chicard:
--Tiens, c’est Tolbiac! emmenons déjeuner Tolbiac!
On prend sous le bras le chicard, qui n’entend rien, et on l’emmène à la maison Dorée.
XI
Arrivés à la maison Dorée, le chicard tombe, la figure la première, dans un homard.
--Mais ce n’est pas Tolbiac! s’écrie une des femmes en l’examinant.
--Alors, c’est bien plus drôle, dit un pierrot.
--Si c’était Tolbiac, où serait le plaisir? ajoute un autre.
--Dites donc, vous! fait une pierrette d’un ton féroce, en secouant le chicard au collet, est-ce que vous allez nous empêcher de manger le homard?
Le chicard se contente de grommeler:
--Sophie, as-tu ton châle?
Houspillé par tous, il retrouve cependant une lueur de gaieté; il commence une chanson qu’il n’achève pas; il essaie de jongler avec deux bouteilles; il pique des cure-dents dans les cheveux des femmes.
Puis tout à coup, comme saisi d’une idée, il se lève et appelle le garçon.
--Qu’est-ce que tu veux, Tolbiac?
--Garçon! l’almanach Bottin! dit le chicard, rempli d’une émotion étrange.
--Pourquoi faire? lui demande-t-on.
--C’est que mon patron m’attend ce matin pour opérer une saisie dans le quartier Vintimille.
LES PARISIENS DU DIMANCHE
Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens du dimanche!
Ils sortent de chez eux, ils se répandent sur les boulevards, ils prennent d’assaut les omnibus. Dans les gares de chemins de fer c’est comme un bourdonnement d’abeilles. Il y a là des rubans d’un rose vif aux bonnets des commères de quarante ans, d’honnêtes redingotes de mari, des collerettes d’idylle; partout des figures empressées, heureuses et propres. Tous se hâtent, ils vont aux bois.
Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens du dimanche!
Aux bois de Boulogne, de Vincennes, de Fleury, d’Aulnay, de Montmorency! Dans tous ces jardins d’amour où Fragonard a suspendu ses balançoires, où Lantara s’est reposé! Ils s’en vont aussi le long de l’eau, regardant glisser les nombreuses embarcations montées par des rameurs et des rameuses en vareuse rouge. D’autres plus indolents ou plus modestes, se contentent de s’asseoir sur les talus verdoyants des fortifications.
Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens du dimanche!
Sous les tonnelles, sur les terrasses au-devant des portes des restaurants, en travers des chemins, par les fenêtres toutes grandes ouvertes, c’est un fracas d’assiettes, de couteaux, de chaises, de verres et de voix. Les servantes ahuries ne savent à qui répondre. Les esprits ingénieux se dirigent vers la cuisine, pour y choisir eux-mêmes leurs mets; ils soulèvent le couvercle des casseroles fumantes.--«Voulez-vous un joli morceau de veau? leur dit le traiteur en tablier blanc; quant à du lapin, il ne nous en reste plus.»
Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens du dimanche!
Le soir ce sont des feux d’artifice à tous les bouts de l’horizon. Les bombes du _Château-des-Fleurs_ répondent aux fusées du _Château-Rouge_. A Grenelle, la tour _Malakoff_ illuminée; la tour _Solferino_ illuminée, à Montmartre. Tout autour de Paris une aveuglante guirlande de bals. L’ouvrier s’en revient, portant triomphalement sur l’épaule son enfant endormi, tandis que la mère, inquiète, les suit, en murmurant de minute en minute: «Tiens-toi bien, Jules!»
LES VIEILLES BÊTES
I
Nul au monde plus que moi ne t’environne de respect et d’amour, sainte Vieillesse!
Tu es l’expérience attendrie, la majesté douce, le dernier sourire et le dernier rayon.
Mais nul au monde n’est plus irrévérencieux, plus impitoyable que moi, pour ceux qui te déshonorent ou qui te font ridicule.
Pourquoi les cheveux blancs sauvegarderaient-ils Jocrisse?...
Le nombre des vieilles bêtes est immense, hélas! Je n’en entreprendrai pas une classification complète, à la manière de Linné;--je n’ai jamais rien fait de complet dans ma vie; je ne commencerai pas par l’_Annuaire des vieilles bêtes_.
Je me contenterai d’en piquer quelques-unes sur le papier, et d’appeler mes amis autour d’elles pour en rire.
II
Un des caractères principaux des vieilles bêtes, c’est leur prétention à l’infaillibilité.
Il semblerait au contraire que l’âge, les événements, les catastrophes, les déceptions, auraient dû leur apprendre à se tenir dans une méfiance et dans une réserve continuelles.
Point du tout.
De même qu’elles ont une façon inexorable de mettre leur cravate, les vieilles bêtes ont aussi une façon inexorable de penser.
Leur point de départ est qu’elles rendent des oracles.
Une vieille bête politique,--c’est une des séries les plus abondantes,--se faisait lire le journal, un matin, devant moi.
Le lecteur arrive à un passage important, à l’annonce d’une combinaison ministérielle, dans laquelle entraient plusieurs hommes nouveaux.
La vieille bête soulève un peu la tête, se fait répéter les noms, sourit, se renverse dans son fauteuil, en fermant à moitié les paupières,--comme M. de Talleyrand.
Puis, tapant sur sa tabatière en or:
--Ce ministère-là ne durera pas huit jours.
Le ministère a duré deux ans.
III
Je connais une vieille bête qui est habituée de la Comédie française.
Elle est rogue, elle est importante, elle crache avec bruit, elle hausse les épaules à tout propos.
Elle n’aime que le vieux répertoire, les pièces mortes, les auteurs enterrés. Son admiration en est restée à Alexandre Duval. Elle commence cependant à comprendre Scribe et _Valérie_.
Lorsqu’on joue _les Caprices de Marianne_, _l’Aventurière_ ou _la Fin du roman_, la vieille bête s’agite dans son fauteuil; elle se tourmente, elle soupire, elle tousse, elle ricane, elle se retourne, elle feint de dormir.
La vieille bête n’admet pas plus les comédiens nouveaux que les écrivains nouveaux; elle s’écrie en joignant les mains:--Ah! ma pauvre Dupont, où es-tu? Ah! Duchesnois! ah! Armand! ah! Cartigny! ah! Baptiste!
Un soir, incommodé par le voisinage de la vieille bête, j’essayai de discuter avec elle; je lui représentai poliment que, si parfaite que fût mademoiselle Dupont, j’étais convaincu qu’Augustine Brohan pouvait lui être comparée sans désavantage; que Bressant valait bien Armand, et que Cartigny avait trouvé dans Got un digne successeur.
J’accumulai ainsi pendant quelques minutes les exemples et les comparaisons.
La vieille bête ne trouva rien à me répondre, sinon que j’étais un _insolent_,--et elle me menaça d’_envoyer chercher la garde_.
IV
Ah! voilà comme elles sont, les vieilles bêtes littéraires!
Et celles qui ont fait elles-mêmes des ouvrages,--dans leur temps,--pièces ou volumes!
De ce qu’on ne les joue plus, ou de ce qu’on ne les réimprime plus, tout va de mal en pis, l’art est perdu, un abîme est sous nos pieds.
Deux d’entre elles s’abordent dans la cour de l’Institut,--considérée comme passage.
--Comprenez-vous quelque chose à ce qui s’écrit aujourd’hui? demande le père d’un _Asdrubal_ quelconque à l’auteur d’un recueil d’_Apologues et d’Héroïdes_.
--Moi! s’écrie avec indignation l’interpellé; est-ce que je lis un seul mot de la littérature actuelle? Je me crèverais les yeux plutôt que de les souiller par ces rapsodies!
--Cependant, il est bon de se tenir au courant...
--Allons donc! est-ce que je ne sais pas à L’AVANCE, tout ce que ces messieurs peuvent dire!!!
Et l’on parle de la critique parfois étourdie des jeunes gens.
Comment qualifier alors la critique aveugle des vieilles bêtes?
V
Les vieilles bêtes sont presque toujours des méchantes bêtes.
A un moment donné, Cassandre ne reculera devant aucun moyen pour se défaire de Léandre.
Il y avait une fois une vieille bête qui était un oncle, et qui abusait horriblement de ce titre d’oncle pour opprimer un charmant garçon qui était son neveu.
L’oncle habitait la province; il était riche à lard; il avait maison de ville et maison des champs; il ne faisait rien; il était célibataire; il restait quatre heures à table. Le soir, il jouait aux cartes avec sa domestique.
Le neveu demeurait à Paris, où il étudiait la médecine. Il était seul et pauvre. Il travaillait et dormait dans un taudis immonde; il mangeait des choses infâmes dans un cabaret ténébreux. En revanche, il recevait de son oncle une pension ridicule: quelque chose comme soixante francs par mois.
De temps en temps, le neveu écrivait à l’oncle:
«Je vous jure sur l’honneur que vos soixante francs sont insuffisants à me faire exister!»
L’oncle répondait stoïquement:
«Un jeune homme doit apprendre de bonne heure l’économie. A ton âge, je savais me tirer d’affaire.»
Alors le neveu se serrait un peu plus le ventre. Mais, au bout de quelques mois, vaincu, il écrivait encore:
«Mon cher oncle, je tends les bras vers vous! Soyez humain, vous qui avez tant d’argent!»
Et la vieille bête répondait toujours:
«Tu ne seras pas fâché de trouver cela après ma mort.»
Le mot favori des vieilles bêtes!
Un mot lâche, et sous lequel ils se mettent à couvert toute leur vie.
VI
Oh! mon histoire n’est pas terminée.
Il arriva forcément un jour où le neveu dut faire des dettes.
Il arriva également un autre jour où les créanciers, ne pouvant être payés par le neveu, s’adressèrent à l’oncle.
Humbles et chétifs créanciers! créanciers du toit, du vêtement et de la nourriture!
Ce jour là, l’oncle irrité supprima la pension de soixante francs à son neveu.
Comment fit celui-ci pour vivre? Je l’ignore. Comment font tant d’autres?...
Des récits lamentables parvenaient par intervalles aux oreilles de l’oncle, qui se contentait de proférer un de ses axiomes:
--Il est bon qu’un garçon mange de la vache enragée.
Une fois, il reçut une lettre d’un accent désespéré, dans laquelle son neveu l’avertissait qu’il était à bout de ressources honnêtes, et que si le ciel ou son «bon oncle» ne lui venait en aide dans les quarante-huit heures, il se verrait obligé de mettre fin à son existence.
--Bah! bah! murmura l’oncle, en haussant les épaules.
--Déclamations de jeune homme! ajouta la domestique.
Les quarante-huit heures écoulées, le jeune homme fit comme il avait dit. Il se tua.
Ce qui se passa dans l’âme de l’oncle à cette nouvelle, on ne l’a jamais su.
Peut-être ne se passa-t-il rien.
Seulement, cinq ou six ans après la mort de son neveu, il se chargea de son épitaphe.
Je vais vous dire comment.
C’était sur la fin d’un gros dîner, entre vieilles bêtes retirées des affaires.
L’une d’elles vint à s’adresser à l’oncle:
--N’aviez-vous pas encore de la famille, il y a quelques années?
L’oncle répondit, en pelant une poire:
--Oui, j’avais un neveu... _qui a mal tourné_.
LE CHANT DE LA TISANE
O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la pointe du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!