Les femmes qui font des scènes

Part 10

Chapter 103,801 wordsPublic domain

Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci,--ou à peu près,--en le suivant:

--Cet homme qui n’a l’air de rien, qui va, les mains dans ses poches, qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à s’user, c’est d’Artagnan, c’est le duc de Villaflor, c’est Cartouche, c’est Monte-Cristo, c’est Ruy-Blas, c’est le maréchal de Saxe, c’est Salvator Rosa! Tout à l’heure, cet homme quittera son pantalon à carreaux et son paletot noisette; il s’habillera de soie et de velours; son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d’Or! Tout à l’heure, l’homme que voici et que personne ne regarde, sera acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains battront à son aspect; les esprits voleront au-devant de lui! Tout à l’heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demander excuse, et à qui la première grisette venue dirait en ce moment: «Passez votre chemin!» cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole; elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n’en est aucune qui ne souhaitera d’être aimée par lui! Il se roulera dans le crime et dans l’orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il deviendra fou, il assistera à des ballets, lui, ce passant, cet homme si simple et si calme d’allure, l’homme dont j’emboîte le pas!

Oh! marcher derrière un acteur!

IV

Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à entrer dans leur intimité.

Entrer dans l’intimité des acteurs, c’est entrer dans leur café.

Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari; il alla s’asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les consommateurs ordinaires, mais dans l’endroit réservé aux acteurs, dans le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs.

Je me doute que le cœur lui battit d’une violente sorte à cet acte d’effrayante audace.

Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d’un air étonné, et lui dit:

--C’est la place de Saint-Prosper.

Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après, il aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d’usurpation pour lui offrir une canette de bière de Strasbourg.

Le gros homme en eut sa part.

Tels furent les commencements de l’ami des acteurs.

V

L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,--en passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les cafés dramatiques, sans compter les caboulots.

Aujourd’hui, il est arrivé.

Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur équipage hollandais.

Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée! depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des conseils, de faire leur partie de domino!

Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à trois heures, il dîne à quatre.

Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à contre-sens.

Il appelle mademoiselle Boisgontier la _Bois-bois_.

Il trouve à Gourdin du _galoubet_ (une bonne voix).

Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de _cent cinquante_ (lignes).

Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est _crevante_.

Il déclare que Deshayes est un _bénisseur_;

Et que Montdidier _colle des affiches_, c’est-à-dire qu’il joue, les mains étendues[3].

[3] L’ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot, il n’approchera jamais de la puissance d’expression des deux titis que j’ai entendus l’année dernière.

Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer _le Verre d’eau_ et _la Joie fait peur_.

Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils ont vu.

--_Le Glacis de lance_ et _la Rigolade f... le taf_, répondent-ils.

(_Note de l’auteur._)

Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont pleines de contorsions:

--Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet... Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne sais pas tout le bien... Non, mais tu es _d’un nature_...

VI

Voulez-vous le voir dans son élément?

Voulez-vous le surprendre en plein rayonnement et en pleine extase?

Allez au café des Variétés, et, dans la partie vitrée, regardez cet homme à l’œil mobile, à la bouche pleine de sourires, qui se tient debout, afin de se transporter plus promptement d’un groupe à un autre. C’est lui. Il cause avec tout le monde, disant bonjour ou _adieu_, à la bordelaise; reconduisant ceux qui partent, encombrant le seuil, empêchant le service. Il se précipite au-devant d’Alexandre Michel, qui ne l’aperçoit pas; il secoue la main de Parade, droit, roide, indifférent; il interroge Munié, aux petits yeux clignotants et attendris; et Munié, qui est bon comme le bon pain, lui répond avec sollicitude. Il parle canut à Berthelier; à Raynard, il dit: «La claque! la claque!» Par-dessus le nez de Grenier, il cherche à distinguer Colbrun, son cher Colbrun. Bien qu’occupé dans le café, il a cependant un œil sur le boulevard. Crosti passe, imposant comme un treizième César; il le hèle d’un _psit_ amical; il salue également du geste Dieudonné et Blaisot. Il fait rapporter de la bière, et trinque avec Ballard; il ne dédaigne pas la compagnie de Ballard, parce qu’il y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation des personnes sensées. Mais Bache l’inquiète et l’offusque avec ses grands saluts, ses courbes cérémonieuses, ses obséquiosités, son nez et son œil questionneurs, ses lèvres pincées et son habitude de faire répéter: «Monsieur me fait l’honneur de me dire?... Monsieur m’a adressé la parole?» Il aime mieux la brusquerie militaire de Christian, qui, vêtu de noir, boutonné jusqu’au menton, la poitrine effacée, lui crie d’une voix exercée au commandement: «Vas-tu te taire, crétin! Quel grelot, mes enfants! Asseyez-vous donc dessus, et muselez-le après!»

L’ami des acteurs est enchanté.

Il fait rapporter de la bière.

Il a trois formules d’invitation, dont l’insistance varie selon l’importance de celui à qui il s’adresse.

La première, banale et presque négative:

--Tu ne prends pas quelque chose?

La deuxième, plus précise, avec un caractère d’affabilité:

--Prends-tu quelque chose?

Enfin, la troisième catégorique, et qui ne tolère pas de refus:

--Prends donc quelque chose!

VII

L’ami des acteurs a cela de particulier qu’il connaît tout le monde et que personne ne le connaît.

Là est la nuance originale.

On ne sait pas son nom.

On ignore ce qu’il fait.

La plupart du temps, on le désigne par un prénom qui n’est pas le sien: on l’appelle Auguste, et il se laisse appeler Auguste.

Plusieurs prétendent que c’est un tapissier, d’autres que c’est un fabricant de peignes.

Quoi qu’il en soit, c’est un fort galant homme.

Je lui demandai une fois pourquoi, avec le goût si déterminé qui le pousse vers la vie du théâtre, il ne s’était pas fait acteur.

Il demeura un instant immobile et frappé d’un coup de lumière; puis il me répondit comme M. Prud’homme, à qui l’on conseillait de prendre un bain pour se débarrasser d’une mauvaise odeur dont il ne cessait de se plaindre depuis l’âge de six ans.

--Je n’y ai jamais pensé!

UNE NATURE EN DEHORS

I

Corfou!--En rangeant des papiers anciens, je retrouve ce nom singulier au bas de plusieurs lettres. C’est le nom--ou le sobriquet, je ne sais plus au juste--d’un camarade de jeunesse, d’un ami de fredaines. Où est-il à présent? qu’est-il devenu? Certainement il existe toujours. Il y a des personnes dont le souvenir éloigne toute supposition funèbre; Corfou est de ce nombre. Il était trop grand, trop fort, trop superbe, à l’époque où je l’ai connu, pour n’être pas encore grand, fort et superbe maintenant. Allons, allons, Corfou se porte bien; Corfou va à merveille! Pensons à autre chose.

Penser à autre chose? Et pourquoi? Cette physionomie très-distincte m’arrête, me retient. Je veux essayer de la fixer sur le papier. Cette mémoire bourdonne à mes oreilles, au point de m’importuner;--débarrassons-nous de cette mémoire. Parlons de Corfou aujourd’hui; c’est le moyen le meilleur de n’y plus songer demain.

Ce nom, retrouvé par hasard, me remet sous les yeux tout un passé dont je ne suis ni fier ni attristé; un passé émietté, dévoré dans les délires du quartier Latin. J’ai «fait la noce» avec Corfou, voilà ce qu’il y a de clair. Le café de l’_Europe_, le café _Belge_, le restaurant Dagneaux, les bals masqués de l’Odéon, les bosquets de la _Closerie des Lilas_, et cette partie du _Prado_ qu’on appelait la _Chaussette-d’Antin_ ont retenti de nos bruyances. Mais je n’étais qu’un simple conscrit dans cette armée de jeunes gens où Corfou avait rang de colonel. D’abord, ma taille n’offrait rien d’imposant, tandis qu’il rappelait le cèdre des chœurs de Racine. Pour donner une idée de la stature de Corfou, il faudrait amalgamer les types de Nadar, de Privat d’Anglemont, de Molin, de Marc-Trapadoux, de Pothey, de l’acteur Bignon,--race des géants, avec lesquels, d’ailleurs, il s’est souvent rencontré sans désavantage et sans rivalité.

Tout était excessif en lui. Il avait trop de cheveux, trop de sourcils, trop de barbe. Il avait la voix trop forte, la poignée de main trop rude. Il faisait tout trop vite. C’était une nature en dehors,--débordante, ruisselante, obéissant à son premier mouvement. La matière le menait beaucoup, je suis forcé d’en convenir. Après un festin, il devenait ivre d’impertinence. Je l’ai vu monter sur une table, chez Bullier, et là, déchaînant le tonnerre enfermé dans sa cravate, hurler par trois fois: «--A bas les étudiants!» Corfou s’est battu à tout ce qu’on a voulu, comme on a voulu, autant qu’on a voulu; et il s’est toujours retrouvé sur ses jambes.

Corfou a connu la pauvreté,--parbleu! Mais il l’a traitée fièrement, de haut en bas. En ce temps-là, s’il avait froid, il descendait sur les boulevards extérieurs, sciait un jeune arbre et l’emportait sous le bras, dans sa chambre.

II

Un trait inouï et sublime de probité domine l’existence de Corfou.

Cela devrait être raconté au bruit des harpes par un poëte coiffé d’or.

Il avait un tailleur, comme tout le monde,--et, comme tout le monde, il devait de l’argent à ce tailleur.

Le tailleur avait épuisé tous les modes de réclamations; il en était arrivé à la période exaspérée et aux visites quotidiennes.

Corfou, lui, se montrait imperturbablement exquis; il avait toujours une parole d’espoir--et une chaise--à offrir à son créancier.

Un matin, pourtant, le drame fit explosion.

Le tailleur eut un mot de trop.

Corfou devint pâle; il aurait pu aisément le jeter par la fenêtre, mais il se contint.

Il boutonna sa redingote et prit son chapeau.

--Monsieur, dit-il, attendez-moi un instant; je vais chercher votre argent et je vous le rapporte.

--Je vous suis, fit le tailleur.

--Non pas, reprit Corfou, l’injure a eu lieu ici; c’est ici que doit avoir lieu la réparation. Vous allez m’attendre.

--Je préfère vous accompagner.

--Je n’ai pas besoin de vous. Restez.

--Mais, moi, j’ai affaire au dehors, murmura le tailleur commençant à s’inquiéter.

--Cela m’est bien égal.

--Monsieur!

--Vous ne sortirez pas d’ici que vous ne soyez payé! s’écria Corfou.

D’un geste impérieux, clouant le tailleur au plancher, il partit après l’avoir enfermé à double tour.

Il était midi alors.

A quatre heures, Corfou n’était pas encore rentré;--il dépêchait vers son prisonnier un commissionnaire chargé, non pas de le rendre à la liberté, mais de lui faire passer par-dessous la porte un billet ainsi conçu:

«Je n’ai recueilli que la moitié de la somme; je vais me mettre en route pour le reste. Vous trouverez de quoi manger dans le petit buffet à côté de la fontaine. Il y a une moitié de pâté, veau et jambon. A bientôt.»

Le tailleur écumait.

Pourtant, l’appât d’un remboursement total l’empêchait de se livrer à aucun scandale et d’appeler par la croisée. Il prit son mal en patience.

A neuf heures du soir, nouveau commissionnaire de Corfou; nouveau message par dessous la porte.

«Mauvaises nouvelles! La plupart de mes amis sont absents. Je vous écris du café de _Paris_, où je viens de dîner pour m’étourdir. Tout à l’heure, j’irai tenter le jeu, afin de parfaire la somme qu’il vous faut. Voyez à quelles extrémités vous me poussez! Couchez-vous, car je rentrerai peut-être tard. Mes draps sont blancs.»

Le tailleur faillit avoir une attaque d’apoplexie. Il tenta d’ébranler la porte; il introduisit la pointe d’un couteau dans la serrure: inutile!

Sur ces entrefaites, un mauvais petit bout de bougie qu’il avait découvert à grand’peine s’éteignit et le laissa plongé dans de ridicules ténèbres.

Il se jeta tout habillé sur le lit.

... Le lendemain matin, il se sentit secoué au collet; c’était Corfou qui rentrait.

--Dites donc, vous auriez bien pu quitter vos bottes, ce me semble!

Et, après avoir aligné devant le tailleur plusieurs piles d’argent en échange de sa facture, il le guida vers son seuil, et il lui indiqua--du bout du pied--l’escalier de service, où, pendant quelques minutes, on entendit un bruit sourd, pareil au bruit d’un quartier de roche qui roulerait et bondirait dans un ravin.

III

S’il est galant?

C’est la galanterie dans toute sa fleur, dans tout son imprévu, dans toute sa fascination, dans toute son audace. Audace heureuse! irrésistible audace!

Corfou, à Lyon, voit passer sur le quai Saint-Antoine une femme richement parée, une femme du monde. Il la trouve jolie, et il s’arrête, ne dissimulant pas son admiration. Puis, il s’approche d’elle, et, rassemblant dans un salut toutes les grâces du dix-huitième siècle, il lui jette ces paroles:

--Hôtel de l’_Europe_, chambre 4, de trois à cinq heures.

Et il s’en va, sans attendre la réponse.

S’il est galant?...

Il est même croustilleux.

La tête enflammée par le punch (car il est resté fidèle au punch; c’est sa date), Corfou se rend au bal de la Préfecture de N***. Il fait le tour des salons, rouge, l’œil attendri, avec de vastes effets de poitrine et des fredons de satisfaction.

Comme cela:--Bromm! bromm! Ti la la, ti la la... _Viens, gentille dame!..._ Broum!

Devant une porte, il se trouve face à face avec la femme du receveur général, dont une immense crinoline ne dérobait pas--l’état intéressant.

Corfou cligne l’œil d’un air d’intelligence et de malice, et lui dit de son plus aimable ton:

--Voilà ce que c’est que de n’avoir pas été sage!

En présence de deux cents personnes.

Corfou s’est marié.--Qu’est-ce que je dis donc là?--On a marié Corfou, et il s’est laissé faire.

Il n’en a pas moins continué d’être--un mari en dehors.

Trois jours après la noce, il a conduit sa femme au café, à son café.

Et, appelant le garçon par son nom:

--Joseph! ma canette!

Le garçon lui a demandé:

--Vous allez bien, monsieur Corfou?

Le mariage peut être envisagé de diverses sortes.

IV

Il voit des tortues à l’étalage d’un marchand de comestibles; il en achète une, et il la porte dans la main jusque chez lui.

Sa domestique, l’entendant rentrer, accourt en criant:

--Monsieur! monsieur! madame vient d’accoucher!

--Est-il possible! exclame Corfou;--tiens, Julie, je viens d’acheter une tortue...

Le médecin arrive à son tour, et lui dit:

--Réjouissez-vous, mon cher, c’est un fils que vous avez, un fils magnifique!

--Un fils, docteur! un fils! quel bonheur!--Regardez donc cette tortue que je viens d’acheter...

On le pousse dans la chambre de l’accouchée.

--O ma chère amie! s’écrie-t-il en se précipitant sur elle; ma pauvre Éléonore, comme tu as dû souffrir!--Voilà une tortue que je t’apporte...

Sa femme n’a que la force de lui tendre la main.

--Trente sous! murmure-t-il.

--Ah! que je suis heureuse! parvient enfin à dire la malade avec sensibilité.

--Chère femme!

Mais, toujours préoccupé par sa tortue, Corfou ajoute:

--Et quand nous en serons las, nous en ferons un excellent potage.

V

Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d’entre onze heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes,--où que tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve d’autrefois, que tu es plus que jamais une _nature en dehors_.--Ah! quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d’autres de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et que tu en as fini résolument avec le passé, et que d’autres idées te sont venues, et que des projets nouveaux ont germé dans ta tête!--car voilà leur refrain aux jeunes gens d’hier et d’avant-hier, à nos connaissances vieillies du quartier Latin. L’esprit de suite et de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est advenu ainsi de toi, mon bon Corfou, si tu es actuellement un homme sérieux,--alors ne me réponds pas, fais le muet et le mort. Tu m’obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que celui que j’ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse, si complet comme cela, et où s’encadre si bien ta tête résolue et joyeuse.

L’ŒIL, LA DENT ET LE CHEVEU

I

L’ŒIL.--Pendant que, dans son alcôve, Hélène, brisée par le bal, s’agite sous les flèches noires du Sommeil, disons ses douleurs et les nôtres. Pauvre Hélène!

LA DENT.--Pauvre Hélène!

LE CHEVEU.--Pauvre Hélène!

L’ŒIL.--Elle est une des quatre ou cinq reines de Paris, la ville aux prodiges. Les peintres et les sculpteurs s’agenouillent quand elle passe; les musiciens écoutent en elle chanter la voix d’argent. Assurément, il faut la reconnaître pour une des femmes les plus victorieusement belles de sa génération.

LA DENT.--De quelle génération?...

L’ŒIL.--Chut! la voilà qui fait un mouvement.

LE CHEVEU.--Un mouvement et un soupir. Hélène souffre depuis quelque temps, et je sais le secret de sa souffrance.

LA DENT.--Moi aussi.

L’ŒIL.--Moi aussi.

LE CHEVEU.--Elle songe que ses jardinières ne regorgent plus, comme autrefois, de ces bouquets miraculeux que les amoureux seuls savent cueillir en plein janvier.

LA DENT.--Elle songe que, depuis un an, personne ne s’est tué ni battu en duel pour elle.

L’ŒIL.--Elle trouve que les jeunes gens d’aujourd’hui commencent à devenir bien respectueux.

LA DENT.--Hélène s’inquiète.

LE CHEVEU.--Hélène s’effraie.

LA DENT.--A quoi cela tient-il? (_Un silence._)

L’ŒIL.--C’est que je rougis.

LA DENT.--C’est que je jaunis.

LE CHEVEU.--C’est que je blanchis.

II

L’ŒIL.--Flamme! astre! aurore! diamant! j’étais tout cela autrefois. Je resplendissais, je caressais, je foudroyais. Un ange venait clore mes paupières chaque soir, un ange venait les ouvrir chaque matin.

LA DENT.--Perle! ivoire! disaient de moi les poëtes classiques, de moi, la trente-deuxième d’une brigade éblouissante.--Des dents de jeune loup! disaient les poëtes romantiques!--Et comme je savais mordre à toutes les pommes de tous les paradis terrestres.

LE CHEVEU.--Un diadème, lorsque Hélène était coiffée! Une inondation dès qu’elle enlevait son peigne! Un manteau de roi! tout le Titien!

L’ŒIL.--A présent, une ligne bleuâtre s’accuse au-dessous de mes paupières.

LA DENT.--A présent, les pommes me sont défendues comme des crudités; les cigarettes me sont interdites parce qu’elles altèrent l’émail et qu’elles dessèchent la lèvre.

LE CHEVEU.--J’étais un cheveu autrefois; à présent, je ne suis plus qu’un tube capillaire. Et la tête d’Hélène, cette tête digne de tous les hommages et de toutes les adorations, voilà qu’on l’appelle un cuir chevelu. Hélas!

L’ŒIL.--Hélas!

LA DENT.--Hélas!

LE CHEVEU.--A qui m’a-t-on associé, justes dieux! à une natte d’Alsacienne, et à des bandeaux dont j’ignore l’origine!

L’ŒIL.--Maudite soit cette épingle noircie dont on me blesse tous les jours pour m’allonger!

LA DENT.--Maudites soient ces petites limes et ces petites brosses qui me font grincer!

LE CHEVEU.--Et ces pinces d’acier auxquelles je n’ai échappé jusqu’ici que par miracle!

L’ŒIL.--Mon orgueil est vaincu; je sais maintenant comment on pleure.

LA DENT.--La fluxion n’est plus un mot pour moi: je la sens, elle arrive.--Au secours!

LE CHEVEU.--Éloignez ces eaux, ces huiles, tous ces corrosifs sous lesquels je me tords et me consume.--Au secours!

LA DENT.--Des élancements!--Au secours!

III

LE CHEVEU.--Plutôt que de voir s’effiler ainsi mon existence misérable, pourquoi n’ai-je pas fait partie de cette dernière mèche qu’Hélène a donnée il y a un an (on ne la reprendra plus à pareille libéralité!) à ce jeune capitaine qui partait pour la guerre? Je serais à cette heure enfermé dans un médaillon d’or et abrité sur une chaude poitrine, tandis qu’un jour ou l’autre, ici on me balayera comme un témoin honteux!

L’ŒIL.--Un pince-nez, voilà mon avenir.

LA DENT.--Qu’est-ce donc que ces mots qu’on murmurait hier devant moi: pivots, ligatures, monture en caoutchouc?--«Sans nuire à la mastication,» ajoutait-on.

L’ŒIL.--Eh bien, êtes-vous contents, vous tous qui avez aimé Hélène et qu’Hélène n’a pas aimés! Vous tous, qui vous êtes inutilement roulés à ses pieds et qui avez inutilement crié son nom dans vos fièvres! Nous étions ses complices alors, nous sommes vos vengeurs aujourd’hui.

LE CHEVEU.--Êtes-vous satisfaites, vous toutes, ses rivales, qui pâlissiez à ses côtés, et qui vous irritiez de son inaltérable éclat! Venez la voir à présent; l’heure va sonner pour elle, l’heure sans pitié.

LA DENT.--La déesse va redevenir mortelle. Adieu, Hélène.

L’ŒIL.--Adieu, Hélène.

LE CHEVEU.--Adieu, Hélène.

L’ŒIL.--Chut! elle étend les bras, et sa belle gorge se soulève sous le poids de quelque rêve funeste.

LE CHEVEU.--Ses traits expriment l’épouvante...

LA DENT.--Pourquoi donc? ({Un silence.})

L’ŒIL.--C’est que je m’éteins.

LA DENT.--C’est que je tremble.

LE CHEVEU.--C’est que je tombe.

LES RÉPUTATIONS DE CINQ MINUTES.

I

Il a écrit, le matin, un article dans le petit journal en vogue. Il traverse le boulevard, le front radieux, et jette sur les passants un regard qui semble dire: «_Ils l’ont lu!_» A la hauteur du passage des Princes, un individu se précipite à sa rencontre et lui serre les bras: «Mon cher, recevez mon compliment, c’est fait de main de maître!» Devant la rue de Richelieu, un autre: «Il n’y a que vous pour tourner les choses de la sorte! Vous avez de l’esprit comme un ange.» Il poursuit sa démarche triomphale, en distribuant des sourires qui font tout ce qu’ils peuvent pour demeurer indifférents.

Vainement essaye-t-il de s’arrêter en face de l’affiche du théâtre des Variétés, un de ses camarades s’approche, et lui dit avec un air moqueur: «Sais-tu que ton article fait un tapage du diable? Seulement, tu devrais bien recommander à l’imprimeur de ménager les fautes de français. Quatre en deux colonnes! tu veux donc qu’il n’en reste plus pour tes confrères?...»

Rien ne manque,--pas même l’envie,--à cette réputation de cinq minutes.

II