Les femmes et les livres

Part 6

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«...Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais, que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté de Lucien? est-elle à portée des _Petites Lettres_? Après il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Pour les beaux livres de dévotion, si elle ne les aime pas, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que même sans dévotion on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez, ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je crois que c'est assez[158].»

[158] Lettre du dimanche 15 janvier 1690; t. IX, p. 413.

«...Je ne veux rien dire sur les goûts de Pauline (pour les romans); je les ai eus avec tant d'autres (personnes), qui valent mieux que moi, que je n'ai qu'à me taire. Il y a des exemples des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures: vous ne les aimez pas, vous avez fort bien réussi; je les aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière: _tout est sain aux sains_, comme vous dites. Pour moi, qui voulais m'appuyer dans mon goût, je trouvais qu'un jeune homme devenait généreux et brave en voyant mes héros, et qu'une fille devenait honnête et sage en lisant _Cléopâtre_. Quelquefois il y en a qui prennent un peu les choses de travers; mais elles ne feraient peut-être guère mieux, quand elles ne sauraient pas lire: ce qui est essentiel, c'est d'avoir l'esprit bien fait; on n'est pas aisée à gâter; Mme de la Fayette en est encore un exemple. Cependant il est très assuré, très vrai, très certain que M. Nicole vaut mieux; vous en êtes charmée: c'est son éloge; ce que j'en ai lu chez Mme de Coulanges me persuade aisément qu'il vous doit plaire... Cela supposé, je vous conjure, ma chère Pauline, de ne pas tant laisser tourner votre esprit du côté des choses frivoles, que vous n'en conserviez pour les solides, et pour les histoires; autrement votre goût aurait les pâles couleurs[159].»

[159] Lettre du mercredi 16 novembre 1689; t. IX, p. 314-316.

La DUCHESSE DE MONTPENSIER, Anne-Marie-Louise d'Orléans, la GRANDE MADEMOISELLE (1627-1693), une des plus originales figures du dix-septième siècle, est digne d'être inscrite aussi au nombre des amies des livres.

Ce qui lui a manqué, selon la remarque de Sainte-Beuve[160], c'est le goût, c'est la grâce, c'est la justesse: «il y a du pêle-mêle dans ses admirations: elle prise fort Corneille, elle fait jouer chez elle _le Tartuffe_, mais elle reçoit aussi l'abbé Cotin. «J'aime les vers, de quelque nature qu'ils soient», déclarait-elle. Elle se recommande à nous principalement par ses _Mémoires_, «Mémoires véridiques et fidèles, et dans lesquels elle dit tout sur elle-même ou sur les autres, naïvement, hautement, et selon qu'il lui vient à l'esprit[161].»

[160] _Causeries du lundi_, t. III, p. 524.

[161] SAINTE-BEUVE, _ouvrage cité_, t. III, p. 525.

On raconte--n'est-ce pas ce terrible bavard de Tallemant des Réaux?[162]--que le carrosse de Mlle de Montpensier se trouvant pris un jour dans un embarras de voitures, rue Saint-Honoré, un mendiant profita de l'occasion pour venir gémir à la portière:

«Ayez pitié d'un pauvre homme... d'un pauvre homme qui a perdu toutes les joies de ce monde?

--Il est donc eunuque?» demanda la Grande Mademoiselle.

[162] C'est à lui que Lorédan LARCHEY (_l'Esprit de tout le monde_, t. II, p. 263) dit emprunter cette «naïveté».

Mme JEAN DESMARETS, Marie Colbert, sœur du ministre J.-B. Colbert (1627?-1703)[163].

[163] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 148.

Une autre sœur de Colbert, CATHERINE COLBERT (XVIIe siècle), figure aussi parmi les femmes bibliophiles[164].

[164] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 408.

La PRINCESSE DE CONDÉ, Claire-Clémence de Maillé, femme du Grand Gondé (1628?-1694)[165].

[165] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 112;--et M.-N. BOUILLET, _Atlas universel d'histoire et de géographie_, p. 520.

ÉLISABETH DE MELUN, prieure des Dominicaines de Montargis (1630?-1717)[166].

[166] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 183.

Mme DE MAINTENON (1635-1719) n'a jamais eu la pensée de former une bibliothèque proprement dite; elle avait d'autres préoccupations. «Les rares volumes qui lui ont appartenu, écrit Ernest Quentin-Bauchart[167], présentent du moins le grand avantage d'avoir été reliés par un des maîtres du temps, Du Seuil, dont la facture un peu lourde, mais noble, se trouve toujours en harmonie parfaite avec le caractère des ouvrages qui lui étaient confiés.»

[167] _Ouvrage cité_, t. I, p. 277.

LOUISE-CHARLOTTE DE LA TOUR, demoiselle de Bouillon (1638-1683)[168].

[168] Cf. MORÉRI, _ouvrage cité_, t. X, p. 281;--et Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 171.

MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE, femme de Louis XIV (1638-1683).

Ce n'est que par un excès de complaisance qu'on peut classer cette reine parmi les bibliophiles. Le goût des livres «lui était absolument étranger, avoue Ernest Quentin-Bauchart[169], et sa bibliothèque, qui contenait de très jolis volumes à ses armes, mais à laquelle il est vraisemblable qu'elle ne toucha jamais, fut celle que l'étiquette du temps lui commandait d'avoir.» Elle était ignorante et niaise, et, comme on l'a très bien dit, «le roi et le chocolat furent ses seules passions».

[169] _Ouvrage cité_, t. I, p. 293-294.

AMÉLIE DE LA TOUR D'AUVERGNE, religieuse carmélite (1640-1696 ou 1698), sœur de Louise-Charlotte de la Tour, demoiselle de Bouillon, précédemment nommée[170].

[170] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 171.

La MARQUISE DE MONTESPAN (1641-1707), plus célèbre par ses relations avec Louis XIV que par sa bibliothèque[171].

[171] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. I, p. 301.

«Il n'étoit pas possible, écrit Saint-Simon[172], d'avoir plus d'esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux et qu'elle communiquoit si bien par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle, ses femmes, celles que, sans l'avoir été, elle avoit élevées chez elle, le prenoient toutes, et qu'on le sent et on le reconnoît encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'étoit le langage naturel de la famille, de son frère et de ses sœurs.»

[172] _Mémoires_, t. IV, p. 11 (Paris, Hachette, 1865).

MARIE-CASIMIRE DE LA GRANGE D'ARQUIEN (1641?-1716). Veuve de Jacques Radziwill, prince Zamoyski, elle épousa, en 1665, Jean Sobieski, roi de Pologne[173].

[173] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 123.

Mme DE CAUMARTIN, Catherine-Madeleine de Verthamon (1642?-1722)[174].

[174] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 143.

HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, duchesse d'Orléans, belle-sœur de Louis XIV (1644-1670)[175].

[175] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 409.

Dans ses _Mémoires_[176], Mme de la Fayette nous parle en détail du charme et de toutes les qualités d'esprit de cette princesse, et trace d'elle ce joli portrait:

«Le changement funeste de cette maison royale (d'Angleterre) fut favorable en quelque chose à la princesse d'Angleterre. Elle étoit encore entre les bras de sa nourrice, et fut la seule de tous les enfants de la reine sa mère qui se trouva auprès d'elle pendant sa disgrâce. Cette reine s'appliquoit tout entière au soin de son éducation, et, le malheur de ses affaires la faisant plutôt vivre en personne privée qu'en souveraine, cette jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires, et conserva dans son cœur et dans sa personne toutes les grandeurs de sa naissance royale.

«...La princesse d'Angleterre possédoit au souverain degré le don de plaire et ce qu'on appelle grâces; les charmes étoient répandus en toute sa personne, dans ses actions et dans son esprit; et jamais princesse n'a été si également capable de se faire aimer des hommes et adorer des femmes.»

[176] Deuxième partie, p. 25-26 (Paris, Jouaust, 1890).

Mlle DE LA VALLIÈRE (1644-1710) eut toujours aussi le goût des livres et des choses de l'esprit. Retirée au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, elle a laissé des _Lettres_ et des _Réflexions sur la miséricorde de Dieu_, qui ont été souvent réimprimées[177].

[177] Cf. Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.

La DUCHESSE DE BOUILLON (1646-1714), amie et protectrice de La Fontaine[178].

[178] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 411.

Dans une lettre datée de Paris, novembre 1687, La Fontaine[179] constate que la duchesse se plaît avec «toutes sortes de livres, pourvu qu'ils soient bons», et, sur le point de terminer sa lettre par un éloge de Mme Mazarin, qui ferait suite ou pendant à l'éloge de Mme de Bouillon, il se ravise et conclut par ce quatrain:

L'or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce seroit un ange, Ne contenteroit pas, en semblables desseins, Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.

[179] _OEuvres_, t. IX, p. 390 et suiv. (édition des Grands Écrivains).

La MARQUISE DE LOUVOIS (1646-1715), Anne de Souvré, femme du ministre secrétaire d'État[180].

[180] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 412;--et Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 179.

La PRINCESSE DE SOUBISE, Anne de Rohan-Chabot (1648-1709)[181], maîtresse de Louis XIV, femme vénale et sans scrupules, dont Mme de Caylus, dans ses _Souvenirs_, et Saint-Simon, dans ses _Mémoires_, parlent en termes sévères:

«Mme de Soubise étoit trop solide pour s'arrêter à des délicatesses de sentiment, que la force de son esprit ou la froideur de son tempérament lui faisoit regarder comme des foiblesses honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent... Pour dire la vérité, je crois que Mme de Soubise et Mme de Montespan n'aimoient guère plus le roi l'une que l'autre. Toutes deux avoient de l'ambition; la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. Mme de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir; Mme de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité[182].»

[181] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 413.

[182] Mme DE CAYLUS, _Souvenirs_, p. 88-89 (édition Jannet-Picard).

Et Saint-Simon[183]:

«Elle (Mme de Soubise) avoit passé sa vie dans le régime le plus austère pour conserver l'éclat et la fraîcheur de son teint. Du veau et des poulets ou des poulardes rôties ou bouillies, des salades, des fruits, quelque laitage, furent sa nourriture constante, qu'elle n'abandonna jamais, sans aucun autre mélange, avec de l'eau quelquefois rougie, et jamais elle ne fut ........ comme les autres femmes, de peur de s'échauffer les reins et de se rougir le nez. Elle avoit eu beaucoup d'enfants, dont quelques-uns étoient morts des écrouelles... Elle mourut à soixante et un an, le dimanche matin, 3 février, laissant la maison de la cour la plus riche et la plus grandement établie, ouvrage dû tout entier à sa beauté et à l'usage qu'elle en avoit su tirer.»

[183] _Mémoires_, t. IV, p. 294-295.

ANNE DE BAVIÈRE, PRINCESSE DE CONDÉ, fille d'Édouard de Bavière et d'Anne de Gonzague-Clèves (1648-1723)[184].

[184] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. I, p. 307.

Son mari, fils du Grand Condé, était un homme singulier et terrible, une espèce de fou, dont Saint-Simon décrit longuement et magnifiquement toutes les bizarreries de caractère et les méchancetés:

«Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir, jaloux, soupçonneux, inquiet sans aucun relâche, plein de manèges et d'artifices à découvrir et à scruter tout..., colère et d'un emportement à se porter aux derniers excès même sur des bagatelles, difficile en tout à l'excès, jamais d'accord avec lui-même...[185]»

[185] _Mémoires_, t. IV, p. 342.

Sa femme, «Mme la Princesse, étoit sa continuelle victime. Elle étoit également laide, vertueuse et sotte; elle étoit un peu bossue, et avec cela un gousset fin qui se faisoit suivre à la piste, même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince d'en être jaloux jusqu'à la fureur, et jusqu'à sa mort. La piété, l'attention infatigable de Mme la Princesse, sa douceur, sa soumission de novice, ne la purent garantir ni des injures fréquentes ni des coups de pied et de poing qui n'étoient pas rares...[186]»

[186] SAINT-SIMON, _ouvrage cité_, t. IV, p. 344.

«Elle étoit laide, bossue, un peu tortue et sans esprit, nous dit ailleurs Saint-Simon[187], mais douée de beaucoup de vertu, de piété, de douceur et de patience, dont elle eut à faire un pénible et continuel usage tant que son mariage dura, qui fut plus de quarante-cinq ans.»

[187] _Ouvrage cité_, t. XIII, p. 21.

MARIE D'ASPREMONT (1651-1692)[188], qui, à l'âge de treize ans, épousa presque clandestinement le duc de Lorraine Charles IV, alors dans sa soixante-deuxième année, et fameux par tant de surprenantes et folles aventures, «la figure la plus étrange de l'histoire de Lorraine, et peut-être de l'histoire générale de l'Europe», a-t-on très justement dit de ce souverain[189].

[188] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. I, p. 34.

[189] Ernest MOURIN, _Récits lorrains_, Histoire des ducs de Lorraine et de Bar, p. 219 et 283 (Paris, Berger-Levrault, 1895);--cf. Marquis DE BEAUVEAU, _Mémoires pour servir à l'histoire de Charles IV, duc de Lorraine_, p. 267 et suiv. (Cologne, Pierre Marteau, 1690).

Mme DACIER (1651-1720), fille du savant philologue Tanneguy Lefebvre ou Lefèvre, mariée à un philologue non moins érudit, André Dacier, et elle-même très érudite philologue, a rendu de grands services aux lettres par ses éditions et traductions des auteurs anciens; malheureusement, son esprit critique et son goût furent loin d'être à la hauteur de sa science. «Son livre _De la corruption du goût_, écrit contre La Motte à propos de son imitation en vers de l'_Iliade_ et de son _Discours sur Homère_, est un modèle de mauvais style..., et d'inintelligence des questions qui se présentent,» remarque B. Jullien, dans ses _Thèses de critique_[190]; et Sainte-Beuve a de même, à plusieurs reprises, reproché à Mme Dacier ses erreurs de jugement et de goût[191]. Avant eux, La Harpe s'est aussi montré très dur pour «cette madame Dacier, à qui Dieu fasse paix, mais à qui les amateurs des anciens et d'Homère ne pardonneront jamais sa malheureuse érudition[192]». Etc.

[190] Page 40 (Paris, Hachette, 1858).

[191] Cf. _Causeries du lundi_, t. IV, p. 139; t. XII, p. 80; et _passim_. Dans son _Étude sur Virgile_, p. 303, Sainte-Beuve dit encore: «Mme Dacier, à qui l'on devait la meilleure traduction d'Homère en français, celle qui permettait le mieux d'en juger approximativement, resta marquée d'une légère teinte de ridicule;» etc.--Voir aussi, sur Mme Dacier, son pédantisme et son acrimonie, VOLTAIRE, _Dictionnaire philosophique_, article Épopée, De l'Iliade (t. I, p. 347; édition du journal _le Siècle_);--et LA HARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, t. I, p. 67 (Paris, Verdière, 1817). «Il ne nous est rien resté, écrit ce dernier, des invectives que Zoïle vomissait contre Homère; mais elles ne pouvaient guère être plus grossières que celles dont Mme Dacier accable La Motte. On est d'autant plus révolté qu'une femme écrive d'un ton si peu décent, que celui de son adversaire est un exemple de modération et de politesse.» Etc. Qui croirait, après cela, que la bouillante helléniste avait pris pour devise ce vers de Sophocle: «Le silence est l'ornement des femmes»?

[192] _Ouvrage cité_, t. III, 2e partie, p. 372.

La savante traductrice d'Homère, «pensant avoir trouvé dans les auteurs grecs toutes les indications les plus précises sur la cuisine de l'antiquité, eut l'idée de convier un jour la plupart de ses amis à un repas qu'elle prépara elle-même d'après les formules anciennes. Faisant contre mauvaise chère bonne contenance, après s'être efforcés de simuler une certaine satisfaction de la façon dont ils avaient été servis, les convives eurent tous bientôt la conviction d'être empoisonnés. Et l'histoire du festin grec de Mme Dacier est restée légendaire[193].»

[193] Eugène MULLER, _Voyages à travers l'histoire et le langage_, p. 121 (Paris, Delagrave, 1889).

La PRINCESSE PALATINE, Charlotte-Élisabeth de Bavière (1652-1722), femme de Philippe Ier, duc d'Orléans (Monsieur), frère de Louis XIV, devenu veuf en 1670 par la mort d'Henriette d'Angleterre[194].

[194] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. I, p. 349.

C'est elle qui fut la mère du Régent. On connaît sa très curieuse et très libre correspondance, qui a été en partie traduite--car Madame sut toujours fort mal le français et employait de préférence sa langue maternelle--par l'érudit bibliographe Gustave Brunet (Paris, Charpentier, 1869; 2 vol.), et par Ernest Jaeglé (Paris, Quantin, 1880; 2 vol.).

Saint-Simon a tracé d'elle plusieurs portraits; en voici un:

«Madame tenoit en tout beaucoup plus de l'homme que de la femme. Elle étoit forte, courageuse, Allemande au dernier point, franche, droite, bonne et bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières, et petite au dernier point sur tout ce qui regardoit ce qui lui étoit dû. Elle étoit sauvage, toujours enfermée à écrire, hors les courts temps de cour chez elle; du reste, seule avec ses dames; dure, rude, se prenant aisément d'aversion, et redoutable par les sorties qu'elle faisoit quelquefois, et sur quiconque; nulle complaisance, nul tour dans l'esprit, quoiqu'elle ne manquât pas d'esprit...[195]»

[195] SAINT-SIMON, _ouvrage cité_, t. XIII, p. 16. Voir aussi la silhouette tracée dans le tome VII, p. 363: «Madame était une princesse de l'ancien temps, attachée à l'honneur, à la vertu, au rang, à la grandeur, inexorable sur les bienséances.» Etc.

Elle-même, avec sa courageuse franchise, s'est dépeinte en ces termes:

«Je dois être fort laide; je n'ai aucuns traits, de petits yeux, un nez court et gros, les lèvres longues et plates; tout cela ne peut former une jolie figure; j'ai de grandes joues pendantes et une longue figure; je suis très petite, grosse et épaisse, le corps et les jambes courtes; en somme, je dois être une vilaine petite laideron. Si je n'avais un assez bon caractère, personne n'aurait pu me souffrir. Pour voir si j'ai de l'esprit dans les yeux, il faudrait qu'on les regardât avec un microscope ou tout au moins avec une lorgnette, ou plutôt il faudrait être sorcier pour le deviner[196].»

[196] _Correspondance de Mme la duchesse d'Orléans, princesse Palatine_, 9 août 1718, t. I, p. 442-443 (édition Gustave Brunet).

Elle était très peinée d'être femme: «J'aurais bien voulu être un garçon[197].»

[197] _Ouvrage cité_, 18 août 1718, t. I, p. 445.

La princesse Palatine avait l'habitude de lire chaque jour plusieurs pages de la Bible, et elle revient souvent, dans sa correspondance, sur cette lecture:

«Je ne manque jamais de lire la Bible; hier je lus les psaumes 54 et 55, les chapitres 14 et 15 de saint Matthieu, et 3 et 4 de saint Jean. Ce matin, je n'ai pu rien lire, car nous avons été à la chasse du cerf[198].»

[198] _Ouvrage cité_, 18 avril 1705, t. I, p. 78, et _passim_.

Voici, pour égayer quelque peu mon sujet, une plaisante anecdote contée par la princesse Palatine, dans une de ses lettres, si abondamment assaisonnées de gros sel, et qui rappellent à la fois Tallemant des Réaux, Gui Patin et Rabelais.

Le héros est le fils du chevalier de Lorraine, un écolier de douze ans, écolier terrible, faisant le désespoir des bons Pères, et qui, toute la nuit, se promenait dans le collège, au lieu de dormir dans sa chambre.

«Les Pères, écrit la princesse[199], le menacèrent, s'il n'y restait pas la nuit, de le fouetter d'importance. Le gamin s'en va chez un peintre et le prie de lui peindre deux saints sur les deux fesses, à savoir saint Ignace à droite, saint François-Xavier à gauche; ce que fait le peintre. L'autre remet bonnement ses hauts-de-chausse, s'en revient au collège, et commence cent méchantes affaires. Les Pères l'appréhendent au corps et disent:

«Pour cette fois-ci vous aurez le fouet.»

«Le gamin se débat et supplie; mais ils lui répondent que les supplications n'y feront rien. Alors l'écolier se jette à genoux et s'écrie:

«O saint Ignace! ô saint Xavier! ayez pitié de moi et faites quelque miracle en ma faveur pour montrer mon innocence!»

«Là-dessus, les Pères lui descendent la culotte, et, comme ils lui lèvent la chemise pour le fesser, le gamin dit:

«Je prie avec tant de ferveur que je suis sûr que mon invocation aura effet!»

«Quand les Pères aperçoivent les deux saints, ils s'écrient:

«Miracle! celui que nous croyions un fripon est un saint!»

«Et ils se jettent à genoux, et ils impriment des baisers sur le postérieur, et ils réunissent tous les élèves...»

[199] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans_, édition Ernest Jaeglé; dans la _Revue bleue_, 17 avril 1880, p. 1000.

La DUCHESSE DE NOAILLES, Marie-Françoise de Bournonville (1654?-1748).

«Femme d'un esprit supérieur», dit d'elle Ludovic Lalanne. Elle donna le jour à vingt et un enfants, et mourut à quatre-vingt-quatorze ans[200].

[200] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 190;--et Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_, article Noailles (Anne, comte puis premier duc de).

La DUCHESSE DE LESDIGUIÈRES, Paule-Françoise Marguerite de Gondi de Retz (1655-1716)[201].

[201] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. I, p. 361.

Elle est surtout connue par son intimité avec l'archevêque de Paris François de Harlay, qui la voyait «tous les jours de sa vie, ou chez elle ou à Conflans, dont il avoit fait un jardin délicieux, et qu'il tenoit si propre, qu'à mesure qu'ils s'y promenoient tous deux, des jardiniers les suivoient à distance pour effacer leurs pas avec des râteaux... La duchesse de Lesdiguières n'y couchoit jamais (à Conflans), mais elle y alloit toutes les après-dînées, et toujours tous deux tout seuls. Le 6 août (1695), il (l'archevêque) passa la matinée à son ordinaire jusqu'au dîner. Son maître d'hôtel vint l'avertir qu'il étoit servi. Il le trouva dans son cabinet, assis sur un canapé et renversé; il étoit mort[202].»

[202] SAINT-SIMON, _ouvrage cité_, t. I, p. 180.

La duchesse de Lesdiguières avait rassemblé une belle bibliothèque dans son hôtel de la rue de la Cerisaie.

ÉLÉONORE-MAGDELEINE-THÉRÈSE, fille de Philippe-Guillaume, comte palatin DE NEUBOURG, femme de Léopold Ier, empereur d'Allemagne (1655?-1720)[203].

[203] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 122.

La MARQUISE DE CHAMILLART, Isabelle-Thérèse Le Rebours, femme du secrétaire d'État et ministre de Louis XIV (1657-1731).

Dans son domaine de l'Étang-la-Ville, la marquise de Chamillart avait rassemblé une bibliothèque fort remarquable[204].

[204] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 143-144.

Elle était très liée avec Mme de Maintenon, «dont elle subissait l'influence et qui lui avait inculqué ses habitudes de piété froide et de sévère étiquette».

Elle aimait la simplicité, et ce goût se remarque dans les livres qui «sont jansénistes, et ne portent ordinairement pour toute décoration extérieure que son chiffre: deux C entrelacés, frappés en or aux quatre coins des plats. Les armes sont dans la doublure encadrée dans une simple roulette, à laquelle elle a laissé son nom[205].»

[205] Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. I, p. 6 et 372-373.

Les filles de Mme de Chamillard: