Les femmes et les livres

Part 3

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[39] _Histoire des artistes de l'Alsace pendant le moyen âge_, dans René MÉNARD, _ouvrage cité_, p. 18-31, où l'on trouve de nombreux et intéressants détails sur le _Hortus deliciarum_, «l'exemple le plus complet des traditions byzantines dans la miniature», et plusieurs reproductions de dessins ou de miniatures provenant de ce célèbre manuscrit et calqués avant sa destruction.--On pourrait rappeler encore ici le nom de l'abbesse du monastère de Gandersheim (Brunswick), ROSWITH ou ROSWITA (Xe siècle), auteur de poésies religieuses écrites en latin, et de celle du monastère de Saint-Rupert de Bingen (près de Mayence), SAINTE HILDEGARDE (1098-1180), qui composa, sous le titre de _Jardin de santé_, un répertoire de recettes médicales, souvent des plus bizarres. Hildegarde, exaltée mystique, s'est principalement occupée de botanique et d'histoire naturelle.

Antérieurement à Herrade de Landsberg, au dixième siècle, vivait une autre religieuse, une sainte, originaire de la Souabe, SAINTE WIBORADE (_Weibrath_, femme sage et de bon conseil), vierge et martyre, pour laquelle on a revendiqué le glorieux titre de «patronne des bibliophiles». C'est le baron Ernouf qui a formulé cette revendication, il y a une cinquantaine d'années[40].

[40] _Bulletin du bibliophile_, 14e série, 1860, p. 1429-1446; article intitulé: _Une martyre bibliophile_.

Sainte Wiborade, qui appartenait à une riche et puissante famille, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles:

«Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés!»

Est-ce cette préférence qui valut à Wiborade un si prompt châtiment,--ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que, les barbares partis, cette grande et passionnée amie des livres fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang.

II

Les anciens ducs de Bourbon avaient réuni, dans la capitale de leur duché, à Moulins, une collection de livres qui s'enrichit de plus en plus et devint, au quinzième siècle, une des plus belles et des plus considérables qu'on pût voir.

La femme de Louis Ier de Bourbon, MARIE DE HAINAUT (....-1354), possédait déjà de beaux livres: son nom se lit sur un manuscrit du roman de _Lancelot_ qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale[41]. Le véritable fondateur de cette bibliothèque des ducs de Bourbon, à Moulins, fut un petit-fils de cette princesse, Louis II dit le Bon (1337-1410).

[41] Cf. Eugène ASSE, _les Bourbons bibliophiles_, p. 3.

La sœur de Louis II, JEANNE DE BOURBON (1338-1378), qui épousa notre roi Charles V, le créateur de notre Bibliothèque nationale, était, avant même son mariage, une fervente bibliophile. Entre autres trésors, elle apporta en dot à son mari «une vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus tard dans la grosse tour du Louvre[42]». On est même tenté d'admettre que c'est elle qui inspira à Charles V ce goût pour les livres dont ce monarque a donné de si grandes preuves. En tout cas, et selon la locution connue, «elle n'y a pas nui», ce qui est quelque chose.

[42] Eugène ASSE, _ouvrage cité_, p. 67-68.

MARGUERITE DE FLANDRE (1350-1405), épouse du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, «...partageait les nobles goûts de son époux, avait sa bibliothèque à part, où les _Belles-Lettres_ comptaient 54 volumes, dont 39 romans; la _Théologie_, 45; les _Sciences et Arts_, 26; l'_Histoire_ et la _Jurisprudence_, chacune 6»[43].

[43] Gustave MOURAVIT, _ouvrage cité_, p. 415.

CHRISTINE DE PISAN (1363?-1431?), toute jeune, lisait déjà Virgile et Cicéron dans leur texte. Elle était venue en France à l'âge de cinq ans, amenée par son père, Thomas de Pisan, conseiller de la république vénitienne, appelé à la cour de Charles V, en qualité de conseiller ou d'astrologue du roi. Elle reçut une brillante éducation et étudia surtout l'antiquité. A quinze ans, elle épouse un gentilhomme picard, Etienne du Castel, qui la laisse veuve à vingt-cinq ans avec trois enfants. Après s'être adonnée à l'étude par goût et par plaisir, elle s'y livre alors par nécessité; elle a recours à sa plume pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Elle écrivit quantité d'ouvrages, dont une chronique du règne de Charles V, _le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V_, qui a été réimprimée dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_ de Petitot et Monmerqué et dans celle de Michaud et Poujoulat, et est encore souvent consultée[44].

[44] Cf. LAROUSSE, _Grand Dictionnaire_;--MICHAUD, _Biographie universelle_;--Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_;--etc. Je profite du nom de Christine de Pisan, originaire de Venise, pour remarquer que, de même que j'ai laissé en dehors de mes recherches les femmes bibliophiles de l'antiquité, je ne m'occupe qu'accidentellement des bibliophiles étrangères à la France. Sur les femmes qui ont aimé les livres et cultivé les lettres en Italie, à l'époque de la Renaissance, on trouve d'intéressants détails dans l'ouvrage de M. Lefebvre Saint-Ogan, _De Dante à l'Arétin_, principalement au chapitre X, p. 249-281 (Paris, Quantin, 1889). Dans son _Roland furieux_, l'Arioste donne une longue liste d'illustres italiennes amies des lettres, liste reproduite par M. Lefebvre Saint-Ogan, dans ledit volume, p. 254.

Christine de Pisan s'était retirée dans un monastère, et elle y vivait depuis vingt ans, raconte-t-on, lorsqu'elle entendit parler de Jeanne d'Arc; «elle sortit de son silence pour faire, en l'honneur de la Vierge du triomphe, des vers qui furent sa dernière œuvre et couronnèrent dignement sa vie[45]».

[45] Charles ROZAN, _Petites Ignorances historiques et littéraires_, p. 82, note 5.

La duchesse MARIE DE BERRY (....-1434), fille d'un frère de Charles V, apporta à son époux, le duc de Bourbon Jean Ier, «quarante et un des plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[46]...» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ier et Jean II, qui furent l'un et l'autre de grands bibliophiles.

[46] Eugène ASSE, _ouvrage cité_, p. 68-70.

La femme de l'infortuné Charles VI, ISABEAU DE BAVIÈRE (1371-1435), jugea convenable, malgré ses scandaleux débordements, de placer un exemplaire de la _Somme des vices et des vertus_ «en l'église des Innocens à Paris, afin que ceste matière fust sceue comme souveraine de tous ceulx qui là le vouldroient lire». En 1398, fut faite pour elle une traduction de la Passion, dont il y a trois exemplaires[47]. Nous voyons aussi que la reine Isabeau ne se séparait point de ses livres en voyage, ses comptes ou «factures» l'attestent à plusieurs reprises: «...Articles vendus par Pierre du Fou (1387), coffretier et huchier,... un coffre de bois garni de cuir pour porter en chariot les livres et romans de la Royne[48]...»

[47] Cf. Léopold DELISLE, _le Cabinet des manuscrits_, t. I, p. 50.

[48] Cf. Gustave MOURAVIT, _ouvrage cité_, p. 378;--et A. DE CHAMPEAUX, _le Meuble_, t. I, p. 76-77.

YOLANDE DE FRANCE (1434-1478), fille de Charles VII, sœur de Louis XI, femme d'Amédée IX, duc de Savoie, enlevée par Charles le Téméraire après la défaite de Morat, aimait passionnément les livres, les arts et le luxe. Tout comme aujourd'hui nos grandes élégantes de Londres et de Berlin, «elle faisait venir ses robes de Paris», et elle avait en quelque sorte à ses gages un orfèvre et un enlumineur de missels. Les livres de sa bibliothèque, contenus dans trois coffres qui la suivaient partout, sont dignes d'une âme qui ne craignait pas «de se blesser aux épines de la vie pour leur dérober une fleur», comme disait si joliment le rimeur Marquet. On voyait, dans cette bibliothèque, les _Épîtres_ de Sénèque, les _Tusculanes_ de Cicéron, Valère-Maxime, Dante, saint Bernard, le _Vieil Digeste_, la _Consolation_ de Boèce, les _Chroniques de Savoie_, le livre de _la Belle Hélène_, les _Cent Nouvelles_ en toscan, quatre _Bibles_, et quantité de missels à miniatures[49].

[49] Cf. COMMINES, _Mémoires_, p. 766, édition Chantelauze;--et _le Magasin pittoresque_, avril 1869, p. 111.

ANNE DE FRANCE (1462-1522), fille de Louis XI, mariée à Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, avait fait «de très belles nourritures (études, éducation), nous dit Brantôme[50], et n'y a guères eu dames et filles de grande maison de son temps qui n'aient appris leçon d'elle, estant alors la maison de Bourbon l'une des grandes et splendides de la chrestienté».

[50] _OEuvres complètes_, Recueil des Dames, t. X, p. 273 (Bibliothèque elzévirienne).

C'est à Anne de France[51], qu'on attribue cette galante et fameuse comparaison. Une de ses demoiselles d'honneur s'étant laissé séduire, ayant fait «la folie aux garçons», Anne lui reprocha sa faute et lui demanda pourquoi elle avait ainsi manqué à ses devoirs. La jeune fille lui ayant répondu «que l'autre lui avait fait par force», Anne lui fit la comparaison d'«une espée desgaisnée, qui ne se peut jamais engaisner si le fourreau se remue deçà et delà, et ne demeure ferme; ainsi est-il d'une femme en cela, et lui en fit monstrer l'expérience de l'espée devant elle et toutes les dames et filles[52]», de façon à leur donner à toutes une leçon.

[51] Et aussi à Élisabeth d'Angleterre et à Catherine II de Russie: cf. BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 272, note 2.

[52] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 272; et _Vies des dames illustres_, p. 263 (Paris, Garnier, 1877).

PHILIPPE DE GHELDRES ou PHILIPPINE DE GUELDRE (1463-1547), fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gheldres ou Gueldre, et de Catherine de Bourbon; duchesse de Lorraine par son mariage avec le duc René II, devenue veuve en 1508, s'enferma, quelques années plus tard, au couvent de Sainte-Claire de Pont-à-Mousson, où elle vécut dans la plus austère retraite.

Elle avait réuni une bibliothèque ascétique, qui, après sa mort, fut conservée par les sœurs de Sainte-Claire, et ne fut dispersée qu'à la Révolution[53].

[53] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _les Femmes bibliophiles de France_, t. II, p. 368.

ANNE DE BRETAGNE (1477-1514), femme de Charles VIII, puis de Louis XII, rois de France.

Elle avait été «nourrie (élevée) par Mme de Laval, très habile et accomplie dame, qui lui avait esté donnée par le duc François, son père, pour gouvernante[54].» Sa «librairie» (bibliothèque) se composait de treize à quinze cents volumes, dont les livres conquis en Italie par Charles VIII formaient la plus grande partie[55].

[54] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 5.

[55] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 374.

Le _livre d'heures_ d'Anne de Bretagne, manuscrit rempli de miniatures d'une admirable exécution, est universellement connu. On peut considérer ce manuscrit «comme le testament de la miniature française expirante, a dit un juge autorisé[56]. L'image de la vertueuse épouse de Louis XII, coiffée à la mode de son pays, entourée de sa patronne, de sainte Ursule et de sainte Hélène (ou sainte Marguerite?), suffirait pour faire mettre ce volume hors de pair. Cinquante et un grands sujets en couvrent les pages, sans compter une multitude de dessins d'ornement, de fleurs, de fruits, etc.» Ces chefs-d'œuvre, d'abord attribués à Jean Poyet, disciple de Jehan Fouquet, sont, d'après Léopold Delisle, de «Jehan Bourdichon, painctre et valet de chambre de monseigneur (Louis XII)», qui, en vertu d'un mandement daté de Blois, le 14 mars 1508, reçut la somme de mille cinquante livres tournois, pour avoir, dit la reine, «richement et somptueusement historié et enlumyné une grans Heures pour notre usaige et service, où il a mis grant temps[57].»

[56] LECOY DE LA MARCHE, _les Manuscrits et la Miniature_, p. 240 (Paris, Quantin, s. d.).

[57] Cf. ID., _ouvrage cité_, p. 242.

Paul Lacroix reproche à Anne de Bretagne d'avoir eu pour la poésie, et comme toutes les princesses de son temps, un goût très vif, il est vrai, «mais peu délicat... Anne de Bretagne ne montrait pas beaucoup de finesse en ses jugements, pervertis par la mauvaise influence des rimeurs flamands et bourguignons sur la littérature française...[58].»

[58] Paul LACROIX (bibliophile Jacob), _Louis XII et Anne de Bretagne_, p. 381-382.

«Souvent, continue-t-il, Anne de Bretagne, environnée de ses dames, dans une salle _parée_, accueillait le livre et l'auteur: celui-ci, vêtu du costume doctoral, robe noire à larges manches, le chaperon fourré sur l'épaule, venait s'agenouiller devant la reine, tel qu'il s'était fait peindre par un enlumineur au frontispice du manuscrit qu'il présentait relié en velours avec fermoirs d'argent. Souvent un des poètes valets de chambre demandait une audience pour réciter une pièce de vers en forme de panégyrique sur quelque sujet désigné par la reine, sur quelque question de morale, de religion ou de fantaisie, que la reine avait laissé tomber, à la veillée ou bien à table. C'étaient les seuls instants accordés à la lecture et aux _devis_, le jour aux heures de repas, le soir parmi les travaux de quenouille et d'aiguille; là, un secrétaire lisait, à voix haute et claire, des romans, des histoires, des légendes de saints, des poésies; là, docteurs et savants dissertaient et disputaient, avec toutes les ressources de la dialectique; là, chaque auditeur s'instruisait en se récréant.»

Comme si elle eût pressenti l'avènement de notre _féminisme_ moderne, Anne de Bretagne aimait à entendre et à faire l'apologie du sexe féminin, «qu'elle avait pris à cœur d'exalter bien au-dessus de l'autre sexe, en le protégeant contre les attaques des poètes; elle s'était placée à la tête des dames contemporaines, par ses vertus, son esprit et sa force d'âme; elle voulait faire partager à son sexe, dans la société, la position d'estime et de respect qu'elle avait acquise à la Cour; car elle supportait impatiemment l'injustice des hommes à l'égard des femmes. Elle chargea donc ses poètes de venger la _maternelle secte_, et de lui faire des champions bardés et cuirassés de rimes: à ce signal, les représailles commencèrent contre tous les livres satiriques faits en haine ou en mépris des femmes, surtout contre le _Roman de la Rose_, dont le continuateur, Jean de Meung, avait, dit-on, été fustigé par les dames de la cour de Philippe le Bel, à cause de ses audacieuses épigrammes, attentatoires à l'honneur féminin[59].»

[59] Paul LACROIX, _ouvrage cité_, p. 386-387.

GABRIELLE DE BOURBON (....-1516), fille de Louis Ier, comte de Montpensier, mariée en 1485 avec Louis II, duc de la Trémoille, fut aussi une des femmes les plus distinguées de son temps, et cultiva les lettres avec succès[60].

[60] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 366.

LUCRÈCE BORGIA (1480-1519) avait reçu une forte instruction. Elle savait l'espagnol et le français, assez de latin pour lire au Vatican les lettres du pape Alexandre VI, son père; «assez de grec pour s'intéresser à toutes les études philhellènes de la Renaissance. Elle était bonne musicienne. Elle dessinait, et Ferrare a longtemps admiré ses broderies de soie et d'or. Peut-être était-elle poète, s'il faut en croire les _canzone_ espagnoles adressées à Bembo. Gregorovius veut que son instruction religieuse ait été très soignée. Le fait est que, dans l'inventaire de sa bibliothèque (classé dans les archives de Modène), figurent, outre le bréviaire, les psaumes, les évangiles, les _Lettres_ de sainte Catherine de Sienne, _le Miroir de la Foi_, Dante, _la Légende des saints_, et une _Vie du Christ_ en espagnol[61].»

[61] _Le Courrier littéraire_, 10 mars 1877, p. 12, article intitulé: _Lucrezia Borgia_, signé: M. CORIOLIS.

Un jour Pierre Bembo, le cardinal-poète, ami de l'illustre imprimeur Alde Manuce, de Venise, et familier de sa maison, entra mystérieusement dans le cabinet d'Alde; «il était accompagné d'une femme à la taille imposante, au regard froid et clair, à la chevelure blonde, longue à lui servir de manteau. «Seigneur Aldo, dit cette visiteuse, je n'ai pas voulu passer à Venise sans voir l'un de ses plus grands hommes. Votre imprimerie vous coûte plus qu'elle ne rend, m'a-t-on dit; permettez-moi de m'associer à votre noble entreprise, et de vous aider de mes deniers, de ma protection au besoin.» Alde accepta avec empressement ces offres surprenantes, et partout il célébra les mérites, les vertus immaculées, de cette patronne inattendue. C'était dona Lucrezia Borgia[62].

[62] Cf. Auguste VITU, _Histoire de la typographie_, p. 92 (Paris, Delagrave, 1892).

MARGUERITE D'AUTRICHE (1480-1530), fille de Maximilien d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, a laissé un grand nombre de poésies, restées manuscrites.

Fiancée d'abord au dauphin de France (Charles VIII), puis à l'infant d'Espagne, Marguerite d'Autriche n'épousa ni l'un ni l'autre, et faillit périr dans une furieuse tempête en se rendant auprès de son second fiancé. C'est au milieu de ce danger suprême qu'elle se composa l'épitaphe maintes fois citée:

Ci-gît Margot, la gente demoiselle, _Qu'eut_ deux maris et _si morut_ pucelle. (_et pourtant mourut..._)[63]

[63] Cf. François FERTIAULT, _les Amoureux du livre_, p. 341;--et LAROUSSE, _ouvrage cité_.

SUZANNE DE BOURBON (1491-1521), fille d'Anne de France et épouse du fameux connétable, dont les biens, après sa trahison, furent confisqués au profit de la couronne, aima les beaux livres, à l'exemple de sa mère[64].

[64] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 363.

Bibliophile aussi JACQUETTE DU PESCHIN (XVe siècle), mariée, en 1416, à Bertrand, seigneur de la Tour, comte d'Auvergne et de Boulogne[65].

[65] Cf. MORÉRI, _le Grand Dictionnaire historique_, article Tour, t. X, p. 279 (Paris, Libraires associés, 1759);--et Joannis GUIGARD, _Nouvel Armorial du bibliophile_, t. I, p. 171.

III

Ernest Quentin-Bauchart, qui a écrit un ouvrage de grand luxe et d'une importance capitale sur les femmes bibliophiles des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, en cite environ cent vingt et examine leurs bibliothèques surtout au point de vue de la reliure, de l'élégance et de la richesse des volumes[66]. Malgré le titre donné par lui à son œuvre, il nous avertit,--et il convient de rappeler ici cet avertissement,--que ce titre n'est pas exact: «Beaucoup de grandes dames ont eu des livres aux siècles passés, mais _presque toutes_ en ignoraient le contenu, et le titre de bibliophile ne leur est guère applicable. Le livre acquis, relié et rangé avec plus ou moins de méthode dans une armoire luxueuse, l'effet était produit, et elles s'en tenaient là[67].»

[66] Ernest QUENTIN-BAUCHART, _les Femmes bibliophiles de France_, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles; Paris, Damascène-Morgand, 1886; 2 vol. in-8. Nombreuses planches de reliures aux armes, reproduites en héliogravure. Tirage à 350 exemplaires. J'ai déjà eu et j'aurai encore fréquemment et amplement recours à ce grand ouvrage, ainsi qu'à celui de Joannis GUIGARD, _Nouvel Armorial du bibliophile_, Guide de l'amateur des livres armoriés; Paris, Émile Rondeau, 1890, 2 vol. in-8. Une partie du tome I du _Nouvel Armorial_ (pages 87-210) est tout entière et exclusivement consacrée aux femmes bibliophiles ayant fait apposer leurs armoiries sur leurs livres.

[67] Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, Avertissement, t. I, p. 3.

Joannis Guigard, dans son _Nouvel Armorial du bibliophile_[68], fait absolument la même remarque et les mêmes réserves: «Ici, le mot _bibliophile_ ne veut pas dire que les personnes auxquelles il s'applique, à quelques exceptions près, aimaient et recherchaient les productions de l'intelligence humaine à la façon des d'Hoym, des La Vallière, des Charles Nodier, et autres bien connus, anciens et modernes: non. Les exigences du temps, les usages de la société d'alors, imposaient en quelque sorte aux femmes, et même aux hommes du monde, la nécessité d'une bibliothèque. On avait des livres moins pour les jouissances de l'esprit que pour les satisfactions de l'œil: c'était un meuble...[69]. C'est pourquoi, conclut notre bibliographe, nous avons étendu le sens du mot, afin de comprendre toutes les femmes dont nous avons trouvé les armes sur des volumes.»

[68] Tome I, p. 87.

[69] Ces considérations s'appliquent surtout à la société du dix-huitième siècle: voir plus loin, p. 240, une note relative à la bibliothèque de Mlle Le Duc.

Cette réserve formulée une fois pour toutes, et que nous prions le lecteur de ne pas oublier, nous continuerons, de notre côté, à donner à ces princesses ou patriciennes ce nom de «bibliophile» que la plupart d'entre elles ne méritent que très imparfaitement.

La première mentionnée par Ernest Quentin-Bauchart est LOUISE DE SAVOIE (1476-1531), régente de France et mère de François Ier et de Marguerite d'Angoulême.

Auteur de l'_Heptaméron_, des _Marguerites de la Marguerite_, etc., MARGUERITE D'ANGOULÊME (1492-1549), aussi bien que sa nièce MARGUERITE DE SAVOIE (1523-1574), et sa petite-nièce MARGUERITE DE VALOIS (1552?-1615), la reine Margot, première femme de Henri IV, furent toutes trois de grandes amies des livres et des lettres.

«Il y eut au seizième siècle les trois Marguerite, remarque Sainte-Beuve[70]: l'une, sœur de François Ier et reine de Navarre, célèbre par son esprit, ses Contes dans le genre de Boccace, et ses vers moins amusants;--l'autre Marguerite, nièce de la précédente, sœur de Henri II, et qui devint duchesse de Savoie, très spirituelle, faisant aussi des vers, et, dans sa jeunesse, la patronne des nouveaux poètes à la Cour;--la troisième Marguerite enfin, nièce et petite-nièce des deux premières, fille de Henri II, première femme de Henri IV, et sœur des derniers Valois.» C'est la _reine Margot_.

[70] _Causeries du lundi_, t. VI, p. 182. Au quinzième siècle, nous avons eu une autre Marguerite, à qui nous devons un particulier et célèbre témoignage de son affection pour les lettres; c'est MARGUERITE D'ÉCOSSE (1424-1444), fille du roi d'Écosse Jacques Ier, qui fut la première femme de Louis XI, alors dauphin. Ayant un jour aperçu le poète et chroniqueur Alain Chartier endormi sur une chaise, elle s'approcha de lui et lui donna un baiser, «chose dont s'estant quelques-uns esmerveillés, parce que nature avait enchâssé en lui un bel esprit dans un corps laid,» la princesse leur répondit qu'elle n'avait pas baisé l'homme, mais la bouche d'où sortaient tant de _mots dorés_. Marguerite d'Écosse, qui avait douze ans quand elle épousa Louis XI, et qui mourut à vingt ans, trouva si peu de bonheur dans ce mariage qu'elle s'écria, à ses derniers instants: «Fi de la vie! qu'on ne m'en parle plus!» (LAROUSSE, _ouvrage cité_;--Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.)

Tout en travaillant à quelque ouvrage d'aiguille, Marguerite d'Angoulême, qui avait adopté pour devise une fleur de souci tournée vers le soleil, avec cette légende: _Non inferiora secutus_ (ne s'arrêtant pas aux choses de la terre)[71], avait coutume de garder près d'elle un secrétaire qui lui faisait la lecture (histoire ou poésie le plus souvent), ou à qui elle dictait «quelque méditation qu'il mettait par escrit»[72].

[71] P. L. JACOB, notice en tête de l'_Heptaméron_, p. IV (Paris, Delahaye, 1858).