Les femmes et les livres

Part 10

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«La Du Barry, quoique fort belle, n'était guère en état de former, seule, une bibliothèque, remarque Joannis Guigard[378], elle qui ne pouvait pas écrire un mot sans faire une faute d'orthographe: son libraire se chargea de la formation de cette bibliothèque. On y remarqua d'abord de bons ouvrages d'histoire, de littérature et même de morale; puis des productions plus légères, que son fournisseur y fit entrer sans doute pour distraire les instants du monarque blasé. Louis XV, dit-on, parut enchanté du goût littéraire de sa nouvelle maîtresse, et, lorsque celle-ci envoya sa collection au château de Versailles, il s'écria: «La marquise de Pompadour avait plus de livres que la comtesse, mais ils n'étaient pas si bien reliés ni si bien choisis; aussi nous la nommerons bibliothécaire de Versailles.»

[378] _Ouvrage cité_, t. I, p. 152.

La bibliothèque de Mme du Barry, bibliothèque sans importance,--«des livres sans intérêt bibliographique, mal reliés, et qui ne se recommandent que par la célébrité de mauvais aloi de celle qui les a possédés», déclare Ernest Quentin-Bauchart[379], a été étudiée en détail par M. Léon de Labessade[380] et par Paul Lacroix.

[379] _Ouvrage cité_, t. II, p. 190. «Elle se composait de 1068 volumes de toutes grandeurs», dit Paul Lacroix (bibliophile Jacob) dans une lettre adressée au _Monde illustré_, 31 mars 1860, p. 214-215, et citée par Édouard FOURNIER, _l'Art de la reliure_, p. 194, note 1.

[380] Dans les _Miscellanées bibliographiques_, 2e partie, p. 103-132 (Paris, Rouveyre, 1879).

La Du Barry inscrivait sur ses livres cette fière, galante et plaisante devise: _Boutez en avant!_ Ils étaient au nombre d'un millier, et, pour la plupart, reliés en maroquin rouge[381]. Parmi ces volumes, il y en avait paraît-il, d'un genre spécial; la noble dame possédait _un enfer_, qui, dit-on, est devenu la propriété d'un amateur tourangeau[382].

[381] Cf. Paul LACROIX (bibliophile Jacob), _lieu cité_.

[382] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 190-191.

«Aimer le livre, l'acquérir, le conserver, lui procurer le vêtement et le couvert, écrit M. Léon de Labessade en terminant son étude sur la bibliothèque de la Du Barry, c'est travailler pour l'avenir, c'est faire œuvre d'artiste et de savant. Mme du Barry, elle, conserva les livres; il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle prodigua avec intelligence[383] le maroquin et les petits fers. Que la terre lui soit légère: elle aima le livre!»

[383] «Avec intelligence» me semble contestable.

La PRINCESSE DE CHIMAY, Laure-Auguste Fitz-James (1744-1814)[384].

[384] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 146.

La DUCHESSE DE DURFORT-CIVRAC, Adélaïde-Philippine de Durfort de Lorges (1744-1819)[385].

[385] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 155.

La DUCHESSE DE DURFORT DE DURAS, Louise-Henriette-Charlotte-Philippine de Noailles (1745-1832)[386].»

[386] Cf. Joannis GUIGARD. _ouvrage cité_, t. I, p. 156.

La DUCHESSE DE LA ROCHEFOUCAULD, Félicité-Sophie de Lannion (1745-....). Le duc François-Alexandre-Frédéric de la Rochefoucauld, duc de Liancourt, qu'elle épousa en 1764, fut pair de France, membre de l'Académie des sciences, et le fondateur ou promoteur de nombre d'établissements utiles[387].

[387] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 170.

Mme DE GENLIS, marquise de Brulard ou Brulart, née Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin (1746-1830)[388].

[388] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 141.

Mme de Genlis a beaucoup écrit[389] et encore plus menti, dans ses _Mémoires_ et ailleurs. On a très justement dit d'elle qu'elle était «le mensonge incarné». «Nul écrivain peut-être n'a poussé plus loin le brigandage littéraire que Mme de Genlis. Elle eut, à ce sujet, en 1830, un procès déplorable avec le libraire Roret, éditeur de la collection des _Manuels_. Elle s'était engagée, moyennant 400 francs, à composer pour lui un _Manuel encyclopédique de l'enfance_. On allait imprimer le manuscrit, qui avait été payé, lorsqu'on s'aperçut qu'il était la copie exacte d'un livre du même genre, publié, en 1820, par M. Masselin. Il fallut un jugement pour que le libraire obtint la restitution de son argent[390].»

[389] «On n'a jamais été plus décidément _écriveuse_ que Mme de Genlis.» (SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. III, p. 25.)

[390] Ludovic LALANNE, _Curiosités littéraires_, p. 142.--Voir aussi Honoré BONHOMME, _Mme la comtesse de Genlis, sa vie, son œuvre, sa mort_ (Paris, Jouaust, 1885). On trouve dans _Choses vues_ de Victor Hugo (année 1844, le roi Louis-Philippe, p. 79-82; Paris, Charpentier, 1888), de curieux détails sur Mme de Genlis, que Victor Hugo tenait de la bouche même de Louis-Philippe, ancien élève, comme on le sait, de cette illustre dame et maîtresse femme: «C'était un rude précepteur, je vous jure. Elle nous avait élevés avec férocité, ma sœur et moi. Levés à six heures du matin, hiver comme été, nourris de lait, de viandes rôties et de pain; jamais une friandise, jamais une sucrerie, force travail, pas de plaisir. C'est elle qui m'a habitué à coucher sur des planches. Elle m'a fait apprendre une foule de choses manuelles; je sais, grâce à elle, un peu faire tous les métiers, y compris le métier de frater. Je saigne mon homme comme Figaro. Je suis menuisier, palefrenier, maçon, forgeron. Elle était systématique et sévère. Tout petit, j'en avais peur; j'étais un garçon faible, paresseux et poltron; j'avais peur des souris! elle fit de moi un homme assez hardi et qui a du cœur. En grandissant, je m'aperçus qu'elle était fort jolie. Je ne savais pas ce que j'avais près d'elle. J'étais amoureux, mais je ne m'en doutais pas. Elle, qui s'y connaissait, comprit et devina tout de suite. Elle me traita fort mal. C'était le temps où elle couchait avec Mirabeau. Elle me disait à chaque instant: «Mais, monsieur de Chartres, grand dadais que vous êtes, qu'avez-vous donc à vous fourrer toujours dans mes jupons!»--Elle avait trente-six ans, j'en avais dix-sept.»

Ce qui n'empêcha pas, comme le prouve Gaston Maugras, dans l'_Idylle d'un gouverneur_ (la comtesse de Genlis et le duc de Chartres; Paris, Plon, 1904), ladite gouvernante ou _gouverneur_ de parfaire l'éducation de son élève «jusqu'à et y compris la suprême éducation de l'amour».

«Les dernières années de Mme de Genlis, continue Victor Hugo, furent pauvres et presque misérables. Il est vrai qu'elle n'avait aucun ordre et semait l'argent sur les pavés. Le roi (Louis-Philippe) la venait voir souvent; il la visita jusqu'aux derniers jours de sa vie. Sa sœur, Mme Adélaïde, et lui ne cessèrent de témoigner à Mme de Genlis toute sorte de respect et de déférence. Mme de Genlis se plaignait seulement un peu de ce qu'elle appelait la ladrerie du roi. Elle disait: «Il était prince, j'en ai fait un homme; il était lourd, j'en ai fait un homme habile; il était ennuyeux, j'en ai fait un homme amusant; il était poltron, j'en ai fait un homme brave; il était ladre, je n'ai pu en faire un homme généreux. Libéral, tant qu'on voudra; généreux, non.»

La marquise THIROUX DE CROSNE, Anne-Adélaïde de la Michodière (1747-....)[391].

[391] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 203.

La PRINCESSE DE LAMBALLE, Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan (1748-1792).

La princesse de Lamballe inspira, comme on le sait, une vive tendresse à Marie-Antoinette, lui témoigna un grand dévouement, et fut massacrée à la prison de la Force le 3 septembre 1792.

Elle a laissé un petit nombre de livres, qui sont de condition médiocre[392].

[392] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 223.

La MARQUISE DE MAILLY, Marie-Anne de Talleyrand-Périgord (1748-....)[393].

[393] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 179.

La DUCHESSE DE POLIGNAC, Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron, femme du duc de Polignac et gouvernante des enfants de France (vers 1749-1793).

Amie intime et favorite de Marie-Antoinette, qui la combla d'honneurs, elle, son mari et sa famille, ce qui n'empêcha pas le duc et la duchesse de Polignac d'être des premiers à émigrer et à abandonner leur bienfaitrice (16 juillet 1789)[394].

[394] Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.

Elle est rangée par Quentin-Bauchart[395] et par Joannis Guigard[396] au nombre des femmes bibliophiles.

[395] _Ouvrage cité_, t. II, p. 457.

[396] _Ouvrage cité_, t. I, p. 193. Sans doute par suite d'une faute d'impression, Joannis Guigard fait naître la duchesse de Polignac en 1739.

MARIE-LOUISE-THÉRÈSE DE BOURBON, fille de Philippe, duc de Parme, femme de Charles IV, roi d'Espagne (1751-1819)[397].

[397] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 128.

Mme CARLIN LE BRET, née Hue de Miromesnil (1751-....)[398].

[398] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 142.

La COMTESSE D'ALBANY, femme du prétendant anglais Charles-Édouard Stuart, puis du poète Alfieri, et amie du peintre Xavier Fabre, de Montpellier (1752-1824).

Elle avait la passion de la lecture, et une passion qui ne fit que s'accroître avec l'âge. Dans sa retraite de Florence, après sa promenade matinale aux Cascine, elle se réfugiait au milieu de ses livres, et ne les quittait pour ainsi dire plus. «C'est un grand plaisir, écrivait-elle en décembre 1802, que de passer son temps à parcourir les différentes idées et opinions de ceux qui ont pris la peine de les mettre sur le papier. _C'est le seul plaisir d'une personne raisonnable à un certain âge; car les conversations sont médiocres et bien faibles, et toujours très ignorantes..._ Je passe ma journée, au moins une grande partie, au milieu de mes livres... Je ne trouve pas de meilleure et plus sûre compagnie: au moins on peut penser avec eux.» «_Les livres_, disait-elle encore, _ont toujours plus d'esprit que les hommes qu'on rencontre_.» La comtesse d'Albany faisait de Montaigne sa lecture habituelle: «C'est mon bréviaire que ce Montaigne, ma consolation, et la patrie de mon âme et de mon esprit», déclarait-elle[399].

[399] Cf. SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. V, p. 437, 424 et 426; et t. VI, p. 55;--et Edmond et Jules DE GONCOURT, _Portraits intimes du dix-huitième siècle_, la comtesse d'Albany, p. 442 et 446.

La COMTESSE DE PROVENCE, Marie-Joséphine-Louise de Savoie, fille de Victor-Amédée III, roi de Sardaigne, mariée, en 1771, à Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, plus tard Louis XVIII (1753-1810).

Comme son époux, elle eut le goût des lettres et des arts. Sa bibliothèque était composée avec beaucoup d'intelligence, et comprenait 1665 volumes, la plupart reliés en maroquin rouge, qui ont été dispersés à la Révolution[400].

[400] Cf. ERNEST QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 314.

Mlle RAUCOURT (1753-1815), la fameuse tragédienne si décriée pour ses mœurs, a donné, en certaine occasion, un témoignage de son affection pour ses livres.

Après avoir fait, à ses débuts, «les délices de tout Paris», elle s'était vue huée sur la scène, à cause de ses scandales, et peu à peu sa situation était devenue des plus obérées. «Avec mille écus de rente, elle a trouvé le moyen de faire pour cent mille écus de dettes depuis quatre ans qu'elle était à la Comédie[401].»

[401] Cf. Jean DE REUILLY, _La Raucourt et ses amies_, p. 63-64 (Paris, Daragon, 1909).

Dans le courant de l'année 1779, tout fut saisi chez elle; et, désireuse de sauver quelques débris de sa fortune, c'est à ses livres et à ses estampes que Mlle Raucourt donna la préférence. Elle fit transporter chez son intime amie et émule Mme de Sourques, «une grande malle renfermant quantité de livres couverts en maroquin rouge, livres de théâtre et estampes des meilleurs auteurs... Ce fut avec beaucoup de peine que le commissaire Boullanger en obtint la restitution et la réintégration au logis de la tragédienne, à la Chaussée d'Antin[402].»

[402] Jean DE REUILLY, _ouvrage cité_, p. 217.

Parmi les ouvrages figurant dans la bibliothèque de Mlle Raucourt,--et tous prouvent que cette bibliothèque était des mieux composées,--nous citerons: le dictionnaire de Trévoux, le dictionnaire de Moréri, le théâtre de Corneille, le théâtre de Voltaire, Molière, La Chaussée, Grécourt, Racine, Destouches, Boileau, l'_Héloïse_ de Jean-Jacques Rousseau, Regnard, Crébillon, Virgile, Anacréon, Sapho[403], etc.

[403] «C'était fatal!» ajoute ici, en note, M. Jean DE REUILLY, _ouvrage cité_, p. 218, à qui j'emprunte cette nomenclature, et qui donne, en cet endroit, le catalogue détaillé de cette bibliothèque.

La DUCHESSE D'ORLÉANS, Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, femme de Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, dit _Égalité_ (1753-1821).

Elle fut la mère du roi Louis-Philippe et de Madame Adélaïde (Eugène-Louise)[404].

[404] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, p. 458.

Dès son bas âge, Mme ROLAND, Marie ou Manon, Jeanne Phlipon (1754-1793), témoigna le goût le plus vif pour la lecture. Ainsi que son maître Rousseau, elle ne sait non plus comment elle apprit à lire:

«Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandais qu'à m'occuper, écrit-elle dans ses _Mémoires_[405], et saisissais avec promptitude les idées qui m'étaient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire; j'ai ouï dire que c'était chose faite à quatre ans, et que la peine de m'enseigner s'était, pour ainsi dire, terminée à cette époque, parce que, dès lors, il n'avait plus été besoin que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnait ou dont je pouvais m'emparer, ils m'absorbaient tout entière, et l'on ne pouvait plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étais heureuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs[406]...

[405] Tome III, p. 11-12 et 23-29 (Paris, Bibliothèque nationale, 1869).

[406] «Des livres et des fleurs», ce rapprochement, cette dualité, se retrouve plus d'une fois dans l'histoire littéraire, dans la vie et les goûts des bibliophiles. C'est d'abord Cicéron traçant le portrait de «l'homme heureux»: _Si hortum in bibliotheca habes, deerit nihil_, écrit-il (_Ad familiares_ [_Varroni_], No 451; CICÉRON, _OEuvres complètes_, t. V, p. 411; collection Nisard; Paris, Didot, 1881). Puis Urbain Chevreau (1615-1701), qui avait été secrétaire de la reine Christine de Suède (dans Charles NODIER, _l'Amateur de livres_, les Français peints par eux-mêmes, t. II, p. 83; Paris, Delahays, s. d.): «Je ne m'ennuie point dans ma solitude, où j'ai une bibliothèque assez nombreuse pour un ermite, et admirable pour le choix des livres... J'y ai des tableaux, des estampes; un grand parterre tout rempli de fleurs, des arbres fruitiers;» etc. Et M. Octave Uzanne (_Nos amis les livres_, p. 268): «Seigneur, s'écriait un ancien, accordez-moi une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs!» Il semble que, dans cette prière, soit contenue toute la quintessence de la sagesse humaine: les fleurs et les livres masquent les tristesses de cette vie, et nous font aller en souriant, l'œil égayé, l'esprit bienheuré, jusqu'au jour de la grande échéance définitive, au vrai quart d'heure de Rabelais.» Cf. aussi le célèbre sonnet de l'imprimeur Plantin (1514-1589) sur «le Bonheur de ce monde»:

Avoir une maison commode, propre et belle, Un jardin tapissé d'espaliers odorants, Etc.

(Cf. mon ouvrage _le Livre_, t. I, p. 181, note 1.)

«Avec les livres élémentaires dont on avait soin de me fournir, j'épuisai bientôt ceux de la petite bibliothèque de la maison. Je dévorais tout, et je recommençais les mêmes lorsque j'en manquais de nouveaux. Je me souviens de deux in-folio de _Vies des Saints_, d'une _Bible_ de même format en vieux langage, d'une ancienne traduction des _Guerres civiles_ d'Appien, d'un _Théâtre de la Turquie_ en mauvais style, que j'ai relus bien des fois. Je trouvai ainsi _le Roman comique_ de Scarron et quelques recueils de prétendus bons mots, que je ne relus pas deux fois; les _Mémoires_ du brave de Pontis, qui m'amusaient, et ceux de Mlle de Montpensier, dont j'aimais assez la fierté, et quelques autres vieilleries, dont je vois encore la forme, le contenu et les taches. La rage d'apprendre me possédait tellement, qu'ayant déterré un _Traité de l'Art héraldique_, je me mis à l'étudier; il y avait des planches coloriées qui me divertissaient, et j'aimais à savoir comme on appelait toutes ces petites figures: bientôt j'étonnai mon père de ma science en lui faisant des observations sur un cachet composé contre les règles de l'art; je devins son oracle en cette matière, et je ne le trompais point. Un petit _Traité des Contrats_ me tomba sous la main; je tentai aussi de l'apprendre, car je ne lisais rien que je n'eusse l'ambition de le retenir; mais il m'ennuya, je ne conduisis pas le volume au quatrième chapitre.

«La _Bible_ m'attachait, et je revenais souvent à elle. Dans nos vieilles traductions, elle s'exprime aussi crûment que les médecins; j'ai été frappée de certaines tournures naïves qui ne me sont jamais sorties de l'esprit. Cela me mettait sur la voie d'instructions que l'on ne donne guère aux petites filles; mais elles se présentaient sous un jour qui n'avait rien de séduisant, et j'avais trop à penser pour m'arrêter à une chose toute matérielle qui ne me semblait pas aimable. Seulement je me prenais à rire quand ma grand'maman me parlait de petits enfants trouvés sous des feuilles de choux, et je disais que mon _Ave Maria_ m'apprenait qu'ils sortaient d'ailleurs, sans m'inquiéter comment ils y étaient venus.

«J'avais découvert, en furetant par la maison, une source de lectures que je ménageai assez longtemps. Mon père tenait ce qu'on appelait son _atelier_ tout près du lieu que j'habitais durant le jour; c'était une pièce agréable, qu'on nommerait un salon, et que ma modeste mère appelait la salle, proprement meublée, ornée de glaces et de quelques tableaux, dans laquelle je recevais mes leçons. Son enfoncement, d'un côté de la cheminée, avait permis de pratiquer un retranchement qu'on avait éclairé par une petite fenêtre; là, était un lit si resserré dans l'espace que j'y montais toujours par le pied, une chaise, une petite table et quelques tablettes; c'était mon asile. Au côté opposé, une grande chambre, dans laquelle mon père avait fait placer son _établi_, beaucoup d'objets de sculpture et ceux de son art, formait son atelier. Je m'y glissais le soir ou bien aux heures de la journée où il n'y avait personne; j'y avais remarqué une cachette où l'un des jeunes gens (des jeunes apprentis ou ouvriers employés par son père, le maître graveur Phlipon) mettait des livres. J'en prenais un à mesure; j'allais le dévorer dans mon petit cabinet, ayant grand soin de le remettre aux heures convenables, sans en rien dire à personne. C'était, en général, de bons ouvrages. Je m'aperçus un jour que ma mère avait fait la même découverte que moi; je reconnus dans ses mains un volume qui avait passé dans les miennes; alors je ne me gênai plus, et, sans mentir, mais sans parler du passé, j'eus l'air d'avoir suivi sa trace. Le jeune homme qu'on appelait Coursou, auquel il joignit le _de_ par la suite en se fourrant à Versailles instituteur des pages, ne ressemblait point à ses camarades; il avait de la politesse, un tact décent, et cherchait de l'instruction. Il n'avait jamais rien dit non plus de la disparition momentanée de quelques volumes; il semblait qu'il y eût entre nous trois une convention tacite.

«Je lus ainsi beaucoup de voyages que j'aimais passionnément, entre autres ceux de Renard (Regnard), qui furent les premiers; quelques théâtres des auteurs du second ordre, et le _Plutarque_ de Dacier. Je goûtai ce dernier ouvrage plus qu'aucune chose que j'eusse encore vue, même d'histoires tendres qui me touchaient pourtant beaucoup, comme celle des époux malheureux de La Bédoyère, que j'ai présente, quoique je ne l'aie pas relue depuis cet âge. Mais Plutarque semblait être la véritable pâture qui me convînt. Je n'oublierai jamais le carême de 1763 (j'avais alors neuf ans), où je l'emportais à l'église en guise de Semaine sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine, sans que je songeasse à le devenir.

«_Télémaque_ et _la Jérusalem délivrée_ vinrent un peu troubler ces traces majestueuses. Le tendre Fénelon émut mon cœur, et le Tasse alluma mon imagination. Quelquefois je lisais haut, à la demande de ma mère: ce que je n'aimais pas; cela me sortait du recueillement qui faisait mes délices, et m'obligeait à ne pas aller si vite; mais j'aurais plutôt avalé ma langue que de lire ainsi l'épisode de l'île de Calypso, et nombre de passages du Tasse. Ma respiration s'élevait, je sentais un feu subit couvrir mon visage, et ma voix altérée eût trahi mes agitations. J'étais Eucharis pour Télémaque, et Herminie pour Tancrède; cependant, toute transformée en elles, je ne songeais pas encore à être moi-même quelque chose pour personne; je ne faisais point de retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi; j'étais elles et je ne voyais que les objets qui existaient pour elles; c'était un rêve sans réveil...

«Ces ouvrages dont je viens de parler firent place à d'autres, et les impressions s'adoucirent; quelques écrits de Voltaire me servirent de distraction. Un jour que je lisais _Candide_, ma mère s'étant levée d'une table où elle jouait au piquet, la dame qui faisait sa partie m'appela du coin de la chambre où j'étais et me pria de lui montrer le livre que je tenais. Elle s'adresse à ma mère, qui rentrait dans l'appartement, et lui témoigne son étonnement de la lecture que je faisais; ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de reporter le livre où je l'avais pris. Je regardai de bien mauvais œil cette petite dame, à figure revêche, grosse à pleine ceinture, grimaçant avec importance, et depuis oncques je n'ai souri à Mme Charbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singulière, et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était. Au reste, jamais livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma main; aujourd'hui même je ne sais que les noms de deux ou trois, et le goût que j'ai acquis ne m'a point exposée à la moindre tentation de me les procurer.

«Mon père se plaisait à me faire de temps en temps le cadeau de quelques livres, puisque je les préférais à tout; mais, comme il se piquait de seconder mes goûts sérieux, il me faisait des choix fort plaisants, quant aux convenances; par exemple, il me donna le traité de Fénelon sur l'éducation des filles, et l'ouvrage de Locke sur celle des enfants; de manière qu'on donnait à l'élève ce qui est destiné à diriger les instituteurs. Je crois pourtant que cela réussissait très bien, et que le hasard m'a servie mieux peut-être que n'auraient fait les combinaisons ordinaires.»

MARIE-PAULINE DE LÉZARDIÈRE (1754-1835) fut moins une bibliophile qu'une amie passionnée de la science historique. Elle a laissé un ouvrage considérable, originairement publié en huit volumes, la _Théorie des lois politiques de la France_, destiné à compléter une section de l'_Esprit des lois_ de Montesquieu, et qui a mérité les éloges d'Augustin Thierry. Voici ce que le grand historien écrit à ce sujet: