Part 1
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
LES FEMMES
ET LES LIVRES
OUVRAGES D'ALBERT CIM
Romans et Nouvelles
_Jeunesse_ 1 vol
_Service de Nuit_ 1 --
_Les Prouesses d'une Fille_ 1 --
_Les Amours d'un Provincial_ 1 --
_La Petite Fée_ 1 --
_Un Coin de Province_ 1 --
_La Rue des Trois-Belles_ 1 --
_Bonne Amie_ 1 --
_Histoire d'un Baiser_ 1 --
_Joyeuse Ville_ (Collection des Auteurs Gais) 1 --
_Le Célèbre Barastol_ (Collection des Auteurs Gais) 1 --
_Césarin_, Histoire d'un Vagabond 1 --
_Jeunes Amours_ 1 --
_Farceurs_ (Collection des Auteurs Gais) 1 --
_Galante Aventure_ 1 --
Ouvrages pour la jeunesse
_Mes Amis et Moi_ (Couronné par l'Académie française) 1 --
_Entre Camarades_ 1 --
_Fils Unique_ 1 --
_Grand'Mère et Petit-Fils_ (Couronné par l'Académie française). 1 --
_Mademoiselle Cœur d'Ange_ 1 --
_Contes et Souvenirs de mon Pays_ 1 --
_Mes Vacances_ 1 --
_Le Petit Léveillé_ 1 --
_Les Quatre Fils Hémon_ 1 --
_La Revanche d'Absalon_ 1 --
_Disparu!_ Histoire d'un enfant perdu 1 --
_Le Gros Lot_ 1 --
_Deux Cousins_ (sous presse) 1 --
Études documentaires
_Deux Malheureuses_ 1 --
_Institution de Demoiselles_ 1 --
_Bas-Bleus_ 1 --
_Demoiselles à marier_ 1 --
_Émancipées_ 1 --
Bibliographie et divers
_Une Bibliothèque_, l'Art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir (Couronné par l'Académie française) 1 --
_Amateurs et Voleurs de livres_ 1 --
_Le Livre_, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usage et Entretien (Couronné par l'Académie française) 5 --
_Petit Manuel de l'Amateur de livres_ 1 --
_Le Chansonnier Émile Debraux, roi de la Goguette_ 1 --
_En pleine Gloire_, Histoire d'une mystification 1 --
_Le Dîner des Gens de Lettres_, Souvenirs littéraires 1 --
_Bureaux et Bureaucrates_, Mémoires d'un employé des P.T.T. 1 --
_Mystifications littéraires et théâtrales_ 1 --
_Récréations littéraires_ (sous presse) 1 --
ALBERT CIM
BIBLIOTHÉCAIRE HONORAIRE DES POSTES ET DES TÉLÉGRAPHES
BIBLIOTHÉCAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
LES FEMMES
ET LES LIVRES
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE FONTEMOING ET Cie
E. DE BOCCARD, ÉDITEUR
1, RUE DE MÉDICIS, 1
1919
_Tous droits réservés. Copyright by E. de Boccard, Éditeur._
A MADAME BLANCHE JABLONSKA, NÉE HENRY MARET.
_En témoignage d'une très respectueuse et bien cordiale affection._
ALBERT CIM.
_Ce livre n'est que le résumé ou l'esquisse d'un travail plus développé, entrepris par moi depuis longtemps, sur_ les Femmes et les Livres.
_Après quelques pages consacrées aux femmes ennemies des livres,--«bibliophobes», selon le terme employé par George Sand,--je passe en revue, autant que possible dans l'ordre chronologique, les nombreuses amies des livres ou bibliophiles, non seulement celles qui ont rassemblé d'importantes ou luxueuses collections, mais celles aussi qui ont laissé témoignage de leur goût pour la lecture et l'étude._
_Nul n'étant obligé, en matière bibliographique surtout, de croire quelqu'un sur parole, j'ai indiqué en notes les sources précises où j'ai puisé mes renseignements, et je prie le lecteur d'excuser les omissions et les erreurs que j'ai forcément commises._
A. C.
I
FEMMES BIBLIOPHOBES[1]
I
De tout temps les bibliographes se sont montrès sévères à l'égard des femmes, et les ont considérées comme d'instinctives et irréductibles ennemies des livres. Le plus ancien d'entre eux, celui qu'on peut considérer comme le père de la bibliophilie, Richard de Bury (1287-1345), évêque de Durham et grand chancelier d'Angleterre, leur adresse, presque au début de son _Philobiblion_[2], une très véhémente mercuriale, qu'il suppose débitée par les livres eux-mêmes, et où ceux-ci énumèrent leurs plus notables griefs:
«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque qualifie ou fait qualifier le beau sexe), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait le fond de notre cœur,» etc.
[1] L'épithète est de George Sand, qui, plus sans doute pour plaisanter que pour attester sa «haine du livre», ajoutait ce mot à sa signature. (Voir ci-dessous, p. 26.)
[2] Chap. IV, p. 39-40; traduction Cocheris.
Le bibliophile Jacob (1806-1884), si expert en ces matières, et d'habitude si courtois et si indulgent, atteste nettement aussi que «les femmes n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles seules, l'enfer des bibliophiles:
Amour de femme et de bouquin Ne se chante au même lutrin[3].»
[3] Cité par Octave UZANNE, _Zigzags d'un curieux_, Les femmes bibliophiles, p. 31.
Et M. Octave Uzanne, à qui j'emprunte cette citation, s'écrie, de son côté[4]: «Les femmes bibliophiles!... Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le divorce! La femme et la _bibliofolie_ vivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,--car les filles d'Ève nous déroutent en tout,--je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion d'épiderme ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir... Voyez de quel ton pitoyable une femme minaude cette exclamation digne de figurer dans le _Dictionnaire des lieux communs_: «Mon mari! je le vois si peu!... Il vit fourré dans ses livres!» Ou encore, écoutez cette voix ironique qui soupire bourgeoisement: «Si je le laissais faire, il mettrait ses vilains bouquins jusque dans Mon Salon!»
[4] _Ouvrage cité_, p. 30-32.
Paul Eudel (1837-1911) remarque de même que «la collection (des livres particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes: «C'est autant de moins, disent-elles pour la toilette et pour le train de la maison[5].»
[5] Paul EUDEL, _le Truquage_, Livres et Reliures, p. 275 (Paris, Dentu, 1887).
Dans son intéressant petit volume _Bouquiniana, notes et notules d'un bibliologue_[6], B.-H. Gausseron (1850?-1914?) déclare, lui aussi, que «les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La femme, l'ennemie-née du bibliophile».
[6] Pages 36 et 94.
«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas, observe, à son tour, M. Porel[7]. Pour les ouvrages du dix-huitième siècle, qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»
[7] Préface du catalogue de sa bibliothèque: dans le journal _le Temps_, 25 février 1901.
Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de Charles Nodier (1780-1844) _le Bibliomane_[8], faite par Conquet en 1894, M. René Vallery-Radot nous avertit également, et avec une virulente insistance, de l'irrémédiable antipathie de la femme pour le livre: «... Il y a un plus dangereux encore (que le feu, l'eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à toutes les ruses sournoises: la femme. En dehors de rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs yeux, n'est pas plus qu'un journal: elles le plient, elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-papier manque-t-il? elles prennent une carte, une épingle, même une épingle à cheveux. S'agit-il de livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus que toutes les premières éditions[9]. Elles préfèrent un bout de ruban à la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu'un bibliophile appelait «le reliquaire», un petit livre à faire pâlir de joie: elles l'ouvriraient en lui cassant le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de son coffre-fort à sa femme; il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser une femme seule avec un livre.--Tels devraient être les principes de presque tous les bibliophiles mariés.»
[8] Pages XI-XII.
[9] «Pourquoi les livres coûtent-ils si bon marché et les bibelots si cher? C'est que les femmes adorent les bibelots et qu'elles ne s'intéressent pas aux livres. Le bibelot est décoratif, on le met dans son salon, on l'accroche aux murs; tout le monde le remarque et s'extasie...» (Adolphe BRISSON, _Portraits intimes_, Un amateur de vieux livres [Xavier Marmier], p. 24.) Ailleurs encore (_le Livre et la Femme_, dans _la République française_, 3 octobre 1899), M. Adolphe Brisson est revenu à la charge: «Les jouissances dues aux livres demeurent inaccessibles à la plus belle moitié du genre humain. Non seulement elle ne les apprécie pas, mais je doute qu'elle les soupçonne. C'est un domaine qui lui est en quelque sorte étranger... Les femmes d'aujourd'hui adorent le bibelot; elles recherchent avec fureur les meubles, les faïences, les bois sculptés, les soies, les dentelles, les éventails, les verres de Bohême et de Venise, les porcelaines de Saxe, les bijoux, les chiffons, les lustres de cristal taillé; elles font des folies pour une gouache de Lancret ou une gravure à toutes marges de Moreau le jeune. Les livres les laissent indifférentes. Ils ont le tort de ne pas parler aux yeux. On ne les aperçoit pas du premier coup en entrant dans le salon. Il faut se donner la peine de les découvrir au fond de la cachette où ils abritent leur modestie.»
Comme vient de nous en avertir M. Vallery-Radot, les épingles à cheveux sont fréquemment le coupe-papier de la femme;--à moins qu'elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou de son pouce, ce qui, d'une façon comme de l'autre, taille en dents de scie les bords du livre.
«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes, recommande un rédacteur anonyme du _Magasin pittoresque_[10]; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la broderie, et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable bibliophile.»
[10] Année 1875, p. 262; article intitulé: _Les ennemis des livres_.
Et les papillotes? Combien étaient commodes pour cet usage les feuillets des livres!
«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné (1809-1889)[11]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien, ajoute entre parenthèses le même bibliographe, _quelques_ exceptions).»
[11] _Les livres et leurs ennemis_, p. 15.
«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la recherche duquel il était depuis longtemps, nous conte Étienne Mulsant (XIXe siècle) dans son charmant petit volume _les Ennemis des livres_[12]. Il eut l'imprudence de le laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre pour en faire des papillotes aux boucles de ses cheveux.»
[12] Page 15. Cet élégant opuscule de 64 pages, publié à Lyon, chez H. Georg, en 1879, et devenu extrêmement rare, est anonyme: Étienne Mulsant l'a signé: UN BIBLIOPHILE.
II
Mme DE CHATEAUBRIAND (1774-1847) partageait l'aversion de son illustre époux pour les livres,--aversion singulière et inexplicable, surtout de la part d'un historien[13].
[13] Cette antipathie de Chateaubriand pour les livres serait incroyable, si elle n'était avouée et proclamée par lui-même et par Mme de Chateaubriand. La quantité de citations répandues dans le _Génie du Christianisme_, l'_Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, les _Études historiques_, etc., attestent, au contraire, que Chateaubriand avait beaucoup lu et continuait de beaucoup lire, surtout des Mémoires sur l'Histoire de France. Remarquons aussi que, lorsqu'il fut arrêté et conduit à la Préfecture de Police, en juin 1832, il ne manqua pas de se faire envoyer, par sa femme, «des bougies et des livres pour lire la nuit». (Cf. _Mémoires d'Outre-tombe_, t. V, p. 521; édition Edmond Biré; in-18.)
«Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement, écrivait Mme de Chateaubriand à son vieil ami de Lyon, l'abbé de Bonnevie, le 10 juillet 1839. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre: vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques[14].»
[14] Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe littéraire_, vingtième leçon, t. II, p. 70-71, note. Dans cette même note, Sainte-Beuve écrit: «Chateaubriand était capable, avait surtout été capable, dans sa jeunesse, de ces poussées et de ces fougues d'érudition; mais il ne savait ni revoir, ni vérifier, ni donner le dernier coup d'œil aux choses. Aussi, dans les parties d'ouvrage qu'il a publiées dans sa vieillesse, et qui auraient exigé ce genre d'attention, y a-t-il des erreurs et des inexactitudes sans nombre. La plupart des pages érudites qui s'y glissent ou qui s'y _fourrent_ lui ont été procurées par des amis. Lui, il avait une antipathie et une aversion bien singulières de la part d'un quasi-historien: il ne pouvait souffrir les livres.»
Ce qui n'empêcha pas Chateaubriand d'insérer, dans une note de son _Itinéraire de Paris à Jérusalem_ (t. II, p. 48; Paris, Didot, 1877), ces très judicieuses considérations, toujours d'actualité: «Aujourd'hui, dans ce siècle de lumières, l'ignorance est grande. On commence par écrire sans avoir rien lu, et l'on continue ainsi toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s'ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau lisait Longin dans l'original, et que Racine savait par cœur le Sophocle et l'Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle des pédants! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres qu'un écolier en bonnet de docteur.»
Ajoutons que, malgré son antipathie pour les livres, Chateaubriand,--c'est lui du moins qui le raconte,--faillit être nommé par Napoléon _surintendant général de toutes les bibliothèques de France_: «Il (Bonaparte) déclare à Fontanes que, puisque l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le prix, il m'en donnera un, qu'il me nommera surintendant général de toutes les bibliothèques de France, surintendance appointée comme une ambassade de première classe.» (_Mémoires d'Outre-tombe_, t. III, p. 52; édition Edmond Biré; in-18.)
«Mme de Chateaubriand était «adverse aux lettres», selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages». Il advint même qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fut pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de piété «où elle trouvait ses délices». Sa grande affaire, c'était la charité, c'était la visite des pauvres ou l'OEuvre de la Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler la _vicomtesse_ _Chocolat_, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là[15].»
[15] _Mémoires d'Outre-tombe_, t. II, Appendice, p. 595, édition Edmond Biré. Voici l'aventure, telle qu'on la trouve dans l'ouvrage _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ (1818-1821, p. 239; Paris, Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Mme de Chateaubriand entra dans le cabinet de son mari. Elle n'avait jamais paru connaître Victor (Hugo); il fut donc fort étonné de la voir venir à lui, le sourire aux lèvres, «Monsieur Hugo, lui dit-elle, je vous tiens, et il faut que vous m'aidiez à faire une bonne action. J'ai une infirmerie pour les vieux prêtres pauvres. Cette infirmerie me coûte plus d'argent que je n'en ai; alors j'ai une fabrique de chocolat. Je le vends un peu cher, mais il est excellent. En voulez-vous une livre?--Madame,» dit Victor, qui avait sur le cœur les grands airs de Mme de Chateaubriand et qui éprouva le besoin de l'éblouir, «j'en veux trois livres.» Mme de Chateaubriand fut éblouie, mais Victor n'eut plus le sou.»
«Mme de Chateaubriand n'estimait guère les livres qu'au poids, écrit, de son côté, Danielo, le secrétaire de Chateaubriand[16]. A dix sous le chef-d'œuvre pour qui en voulait! Je connais un bouquiniste, qui, dans ce commerce, a fait, avec elle, une bonne partie de sa fortune. C'est ainsi qu'elle dévastait, au profit des pauvres, la bibliothèque de M. de Chateaubriand, si toutefois l'on peut dire que M. de Chateaubriand eût une bibliothèque[17]. Lui-même ne faisait pas grand cas d'un livre quand il n'en avait pas besoin. Il n'était pas de ceux qui, sans se tuer à lire, aiment néanmoins à faire de belles collections, et se plaisent au luxe distingué d'une belle bibliothèque...
[16] Cité par François FERTIAULT, _les Amoureux du livre_, p. 197-198.
[17] Au début de la Restauration, Chateaubriand possédait une bibliothèque, qui fut vendue à Paris, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, le 29 avril 1817 et les jours suivants. (Cf. _Mémoires d'Outre-tombe_, t. IV, p. 145 et note 1, édition Edmond Biré.) Dans un appendice du même ouvrage (t. VI, p. 563), on lit: «Peu de temps avant sa mort, Chateaubriand tint à donner à Henri de France un dernier témoignage de sa fidélité. Par une disposition _à part son testament_, disposition particulière recommandée à sa famille, et dont un double fut remis au comte de Chambord, il donna à ce dernier le petit nombre de ses livres de choix, quelques-uns _annotés_, ceux _qu'il relisait_, disait-il, afin de servir aux loisirs et à l'instruction du prince.»
«Je ne crois pas même qu'il ait jamais eu une édition bien complète de ses œuvres.
«Quand il avait besoin d'un livre ou d'une recherche, j'étais là pour aller aux bibliothèques publiques...
«Mme de Chateaubriand ne se montrait donc nullement émerveillée des livres... Elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire...»
III
Il y a des femmes, et elles ne sont pas rares, dit-on, qui, non seulement ne s'intéressent pas aux livres, ainsi que le notait tout à l'heure M. Adolphe Brisson, mais qui empêchent les autres de s'y intéresser, qui empêchent surtout leurs maris d'en acheter. Tout argent détourné de la communauté au profit des libraires ou bouquinistes est considéré par elles comme scandaleusement gaspillé et perdu.
On cite, parmi ces bibliophobes, la marquise de X... (XIXe siècle), qui, exaspérée de la coûteuse affection que son mari, un délicat et fervent bibliophile, portait à «ces maudits bouquins», lui avait signifié qu'elle n'en voulait plus voir un seul entrer dans la maison:
«Assez comme cela!»
Le malheureux époux, qui tenait à rester fidèle à son culte, avait fini par s'entendre secrètement avec son libraire, M. T. D....., et à imaginer avec lui ce stratagème.
Chaque fois que le marquis demandait à ce libraire un volume annoncé sur un de ses catalogues, M. T. D....., au lieu de lui faire porter cet ouvrage, ou de le lui expédier par la poste, ce qui n'aurait pu échapper à l'inquisition de la terrible dame, se glissait, le soir, entre chien et loup, sous la voûte de l'hôtel occupé par M. et Mme de X..., et déposait le livre, très soigneusement enveloppé et ficelé, dans la boîte aux ordures, la «poubelle» de la maison, d'où le marquis, aux aguets, ne tardait pas à l'aller retirer[18].
[18] Renseignement verbal fourni par le libraire T. D......
Un exemple analogue nous est conté par un des libraires parisiens les mieux placés pour être initiés à ces détails, M. H. Floury, dans une conférence faite par lui, il y a quelques années, au Cercle de la Librairie[19].
[19] _Bibliographie de la France_, 3 juillet 1908, supplément. Conférence sur «la Clientèle».
«Pour beaucoup de femmes, nous dit-il, le libraire est une sorte d'ennemi; dans nombre de ménages, la vocation du jeune bibliophile n'a pu résister à l'épreuve du mariage, et, si elle a persisté, elle est devenue, dans beaucoup, l'occasion de conflits. Bien des maris arrivent à les éviter en usant de ruses d'apaches pour introduire à domicile leurs nouvelles acquisitions.