Les femmes et le langage

Part 2

Chapter 21,045 wordsPublic domain

La grande oeuvre intellectuelle de la femme est l'enseignement du langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et professeurs, s'imaginent être les maîtres du langage et que sans leur intervention la langue des hommes périrait dans la confusion et l'incohérence; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion, et pourtant il n'en est pas de plus ridicule. Les femmes sont les ouvriers élémentaires, et les poètes les ouvriers supérieurs du langage, les uns et les autres inconscients de leur rôle; l'intervention du grammairien est presque toujours mauvaise, à moins qu'elle ne se borne à constater des faits, à moins qu'elle n'ose ramener vers les mains des femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer qu'avec injustice. Voici des enfants qui parlent; ils s'en vont à l'école recevoir une leçon de grammaire. Ils parlent et usent de toutes les formes du verbe et de toutes les nuances de la syntaxe avec aisance et justesse. Ils parlent, mais voilà l'école, et le maître triomphe de leur apprendre ce que c'est que l'imparfait du subjonctif. A une fonction l'écolâtre a substitué une notion; il a remplacé le geste par la conscience du geste, le mot par sa définition: il enseigne la grammaire, il n'enseigne pas le langage.

Le langage est une fonction; la grammaire est l'analyse de cette fonction. Il est aussi utile de savoir la grammaire pour parler sa langue naturelle que de savoir la physiologie pour respirer avec ses propres poumons ou marcher avec ses jambes. Comparé au rôle de la mère ignorante qui cueille comme une fleur le premier mot épanoui sur les lèvres de l'enfant, le rôle du maître est presque nul. Ce mot qui vient de fleurir, c'est la mère elle-même qui l'a semé, car si le langage est une fonction, il faut lui donner les matériaux sur lesquels elle puisse s'exercer. Le bavardage futile d'une femme, si peu différent de celui de la petite fille qui parle à sa poupée, voilà la première leçon de l'enfant et celle qui en importance dépasse toutes les autres; autant de mots, autant de graines qui vont germer, pousser, fructifier dans le jeune cerveau. Sans cette semence sans cesse jetée à la volée, la fonction linguistique de l'enfant resterait inerte et il ne sortirait de ses lèvres que des sons vagues et peut-être inarticulés. On s'est demandé parfois quelle langue parleraient des enfants élevés ensemble hors de portée de la voix humaine. Ils n'en parleraient peut-être aucune. C'est une question que nul ne peut résoudre. En tout cas, ils ne parleraient qu'une langue rudimentaire, c'est-à-dire trop sèche, variable et entièrement inconnue, car il n'y a pas plus de racines innées que d'idées innées. L'enfant ne crée pas sa langue, encore moins il ne secrète pas sa langue; il l'apprend. Il parle selon qu'on parle autour de son berceau; il est phonographe d'abord et aussi mécaniquement que l'instrument même. Avant de pouvoir situer les signes vocaux au-dessus des objets, il les possède en grand nombre, mais en confusion, «en vrac». Ensuite il apprendra à utiliser cette richesse; comme il connaît d'une part les mots et d'autre part les objets, l'opération qui va les réunir dans sa mémoire lui sera des plus faciles et des plus naturelles. La femme dirige cette répartition avec joie, et elle s'admire en admirant les progrès de l'enfant; elle croit que la double acquisition du mot et de l'objet se fait intégralement à son ordre, et cela lui donne de l'orgueil. Ainsi l'ignorance du mécanisme physiologique de l'enfant assure le succès de l'éducatrice.

Ce langage que l'enfant tient tout entier de la femme, c'est en son honneur que plus tard il l'exercera volontiers comme poète, conteur, philosophe, théologien ou moraliste, comme créateur de valeurs selon l'expression très forte de Nietzsche. La plus grande partie de la littérature est l'oeuvre indirecte de la femme, faite pour elle, pour lui plaire ou la piquer, pour l'exalter ou la dénigrer, toucher son coeur, idéaliser ou maudire sa beauté et son amour. Il a fallu que les deux sexes fussent aussi profondément dissemblables, aussi étrangers, aussi opposés, pour que l'un se soit fait l'adorateur de l'autre. Avec la parité des goûts, des besoins, des désirs, les différences corporelles n'eussent pas suffi ni le commandement de l'espèce. L'humanité ne pouvait se perpétuer sans l'amour, et l'amour eût été impossible sans les divergences radicales qui font que l'homme et la femme sont deux mondes l'un à l'autre impénétrables. On ne peut adorer que l'inconnu; il n'y a plus de religion là où il n'y a plus de mystère. La femme inconnue fut adorée par l'homme naturellement religieux.

Dans toutes les sociétés, tant qu'elle est jeune et belle, la femme, et même esclave, est la maîtresse de la civilisation; les poètes que sa grâce a inspirés augmentent cette suprématie en faisant d'elle l'objet de leurs chants, et la poésie, qui ne voulait d'abord que dire les joies de la possession ou les affres du désir, achève son évolution en créant l'amour. Car l'amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale et l'oeuvre même de l'imagination des artistes du langage.

C'est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l'homme vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter jusqu'à l'infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons ici le mot de Nietzsche: «Le Poète a été le créateur des valeurs sentimentales.» Mais, presque aussitôt créées, elles lui ont échappé, s'emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en instruments de règne; elle a cueilli avec simplicité les fruits du langage, son oeuvre.

Comment l'amour évolua sous cette domination et tous les bienfaits qui en ont été la conséquence, ce serait un long chapitre de l'histoire de la civilisation.

Il a été tiré de cet ouvrage, le neuvième de la collection «Le Sage et ses Amis» 20 exemplaires sur papier du Japon, numérotés 1 à 20.--20 exemplaires sur papier Roma jaune de Naples numérotés 21 à 40.--210 exemplaires sur papier Madagascar des papeteries Navarre, numérotés 41 à 250. Il a été tiré, en outre, 75 exemplaires sur papier Roma jaune paille, numérotés en chiffres romains I à LXXV, réservés à Monsieur Édouard Champion, pour la Société des Médecins Bibliophiles et les Bibliophiles du Palais.

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