Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 9

Chapter 93,954 wordsPublic domain

Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles, joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là, puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde, c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir? Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le regarder!

C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et, au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs. Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe. Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant _l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens, appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite Cachemire, blanche et délicate,--elle se disait, souriant de ses lèvres rouges:

--Ma foi... dame... le hasard... qui sait?

Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives, d'intrigues embrouillées et de perfidies.

Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:

--Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher la maison lorsque nous serons sur le pavé.

--Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voilà!

Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.

C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre, Constance, pour faire le thé.

--Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre. Regarde-moi. D'où viens-tu?

--Qu'importe? fit-il.

--Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!

--Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es triste? Es-tu _tracassé_? Qu'as-tu donc?

--Rien.

--Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez? Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?... Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.

--Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien. Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une bonne fille... Mais...

--Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose. Dis-le tout de suite.

Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et d'un geste prompt:

--Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide vaisseau.

Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à demi;--La carcasse est bonne!

Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de baisers.

--Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!

Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout d'un moment:

--Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais gré de me le nommer, ma chère amie.

Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa voix vibrante:

--Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux gens qui me plaisent!

Une idée brusque,--une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses ambitieuses songeries,--lui était revenue, invincible.

--J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez moi!

Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du regard.

--Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un terrain neutre où un homme de coeur est l'égal d'un gentilhomme.

--Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous savais pas l'ami...

Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le cravachait de sa raillerie.

--Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...

--Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!

--Ah bah!

--Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la relever, une allusion ou une injure.

--Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni les épées ni les pistolets!

Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.

--Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!

Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon, et dit, rallumant son cigare:

--Vos amis me trouveront chez moi le matin!

Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:

--Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la pluie. Au revoir!

Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:--Cette fois, c'est la fortune, peut-être!

--Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?

Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.

--Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à M. de Rives. De suite.

Jean sortit.

--Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désoeuvré comme moi. Au fond, c'est stupide!

Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut l'écriture.

--Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas à Paris!

--C'est dommage, dit M. de Bruand.

Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.

Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla ouvrir lui-même.

--Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous voir!

C'était Célestin Fargeau.

--Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats demain!

--Vous?

--Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....

--Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...

--Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.

--Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast! vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous, fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?

--M. Terral est l'amant de Cachemire.

--Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?

--C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!

--Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon paletot. Mais vous!...

--Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!

--Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?

--M. Handa-Machado.

--Ignoré pour moi.

--Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.

--Tout?

--Tout!

--Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois, c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le terrain. Et voulez-vous que je dise tout?

--Dites, fit M. de Bruand.

--C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds, avec toutes les envies dans le coeur!

--Je ne vous comprends pas.

--Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...

--Comment? vous croyez?...

--J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues, avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change subitement en chevaliers d'aventures.

--Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!

--Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.

--Qui sait? fit M. de Bruand.

Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.

L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux, et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente réputation de duelliste.

Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.

--C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.

--Bien, dit Fernand.

--Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi.

--Merci. Je réponds de moi.

--C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.

--Mon premier duel.

--Ah!

Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.

--Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.

--Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la main.

--C'est juste, dit Fernand.

Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était élève.

--D'un gendarme, dit Terral.

--Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en continuant l'assaut. Ce _coupé de couronnement_ sent l'ancienne méthode. Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon, mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--là! bien,--parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et vous vous battez demain, monsieur?

--Je me bats demain.

--Bonne chance, dit le prévôt.

--J'en aurai, répondit Fernand.

Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière. On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.

Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît une bonne partie de sa renommée.

--Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire pourtant que je succombe... il peut me tuer.

Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait bien vite:

--Bast! les morts sont _arrivés_, et je n'aurai pas à me préoccuper de l'avenir.

Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa chambre. C'était Cachemire qui était venue.

--Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!

--Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien. Laissez-moi.

--Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais, moi?

--Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin d'être seul.

--Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!

--C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!

--Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?

--A l'épée.

--Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te défendras bien, mon Fernand?

--Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après le duel.

--Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai jamais autant aimé!

Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa montre sous le premier réverbère.

--Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.

Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.

--Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son amie.

--Oui.

--Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!

Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!

M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail, songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers, relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de morts, de séparations, d'éternels adieux!

--Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!

Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup d'oeil était devenu une contemplation.

Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte. Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie, passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses souffrances.

Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait, en une minute, parfois toute une année de bonheur.

--Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût écouté, il n'y a décidément que cela au monde.

Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.

Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!

--Qui est là?

Peut-être un importun!

--C'est moi, dit la voix de Fargeau.

--Vous, mon ami? Entrez.

Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses deux gros sourcils.

--Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.

--Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes affaires.

--Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?

--Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement, songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.

--Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.

--Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.

--Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions? L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois... celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.

--Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.

--Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va me sembler longue!

--Passez-la ici.

--Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous êtes bien décidé à ce duel?

--Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases faites là-dessus. Rousseau _dixit_. Désertion, lâcheté, suicide à deux. Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5 heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.

--Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.

--Croyez-vous? fit M. de Bruand.

--Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre, c'est du temps à perdre et les désoeuvrés comme moi n'en ont pas trop pour mener leur existence inutile!