Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 8
Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer: en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce coeur de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée, enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand. Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme, à la dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé. Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants, en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.
Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rêves,--avec Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver, il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple, ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner. Être _Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand_, ne lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait, comptant sur son étoile.
Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec un subside de 600 francs par an.
--Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté, Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie, puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie, dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais soutiennent et avivent incessamment ma foi.
«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature, d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier, boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.
--Et les jours où tu n'as pas dîné?
--Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le lit, conformément au proverbe.
--Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une corde de pendu.
--Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des hommes!
--Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.
--Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?
--Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et toi?
--Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien; je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI excepté.
--Alors, c'est une idylle?
--Une pure idylle! L'idylle d'un _réaliste_! J'ai un camarade qui prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!
--C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.
--Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans cette allée, son père passait, marchant lentement,--l'air d'un savant, cet homme-là,--je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie de rire. Mais _elle_ était-là. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains, comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y est!... Ah! cette femme!
--Antigone et OEdipe.
--Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!
Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand à Arcachon. Elle était partie à contre-coeur. Huit jours sans voir Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle fut maussade pendant tout le voyage.
--Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.
--Horrible, oui!
--Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est excellent pour les poumons.
--Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?
--Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.
Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et rêver sur la plage.
Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit, les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna encore Constance.
--Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.
--Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je lui écrirais...
--Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.
--Tu crois? Et qui est cette dame?
--Madame Labarbade, madame.
Cachemire devint rouge.
--Ah!... une dame en deuil?
--Oui, madame.
--Fais-la entrer!...
Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains, mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front, l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:
--Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!
--Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...
--Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,--trente ans, ni plus ni moins,--et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant! Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne... Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu as une calèche?
--Un coupé.
--Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici, avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que, toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait quelquefois--j'étais si bête--tes airs de supériorité, mais je disais comme cela à ton père,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle a l'air d'une petite reine.
Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.
--Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à toute vapeur, c'est très-bien--disait-elle--mais on peut s'arrêter, enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant qui est si gentil et qui t'aime tant.
--Puisque tu le veux, dit Cachemire...
Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.
Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi amendée et convertie.
--Soit, dit-elle.
--Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai Cachemire.--C'est un joli nom décidément, tu as du goût,--et tu m'appelleras tout court Anaïs.
L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade, subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son _coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son déplaisir.
--Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.
--Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.
Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin, _maman Anaïs_ faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont l'oeil ne se fermait jamais.
--Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le cocher un soir à la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les chevaux de gens honnêtes!
Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le précepteur.
--Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à redresser, qu'est-ce que vous en dites?
--J'y tâcherai, répondit Fargeau.
Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le boudoir--n'importe où--en présence de madame Labarbade quelquefois, il enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.
--Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait. Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça sert-il, le latin?
--Dites-le-moi? faisait Fargeau.
Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:
--Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.
Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du bon.
Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe, d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macérer, puis de jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux. Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez ses parents.
A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.
Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui étaient là:
--Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait... Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi, mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!
Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver, une _pièce d'été_. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos. Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières, étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité. Elle eût voulu faire un peu souffrir--légèrement, d'ailleurs, et comme en passant--ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.
Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.
Il la laissait dire.
Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances, jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire. Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, à toute heure, qu'il se l'avouât--qu'un autre le payait, cet amour, il lui prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.
Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils, l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la _haute vie_, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.
Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un de ses premiers rêves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre, il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.
Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine, dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis empruntés çà et là,--mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des séries, et juger si la _main_ s'épuisait, comme si pendant dix ans il eût _piqué le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace, il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à des tentations comprimées et à une terrible force de volonté, l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle--et il s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.
Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits, si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.
Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.
--Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin? Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scène des Délassements.
--Ah bah? fit Léon en souriant.
--Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène des Délassements-Comiques...
--On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.
--Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien, Géraldine?
--Parfaitement.
--Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!
M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé. Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de Rives.
--Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!