Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 7

Chapter 73,636 wordsPublic domain

--Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral, venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.

Fernand s'inclina.

Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie, pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine fermée de madame Herbaut.

Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie, plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau, là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand, les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là encore l'homme fait pour elle, _son maître_. M. de Bruand était trop poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré. Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait, briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller vivre de pain et d'oeufs à la coque quelque part, dans un grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée, enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «--La mansarde, le grenier de Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait fuir,--«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!--»

--Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.

Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi? disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait dans les coins de Paris où le _tout Paris_ ne va pas, dans les théâtres de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé! Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres, se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a les ruelles!

V

La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il n'avait plus le coeur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.

Sa femme lui disait quelquefois:

--Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.

--A leur aise, disait-il.

Il ajoutait quelquefois:

--L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez pour nous, n'est-ce pas?

--Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.

Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le petit?

Et Labarbade avait alors un amer sourire.

--Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.

La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le bravant du regard et du geste:

--Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa mère l'aime, puisque tu le détestes...

--Moi?

Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se sentait bien seul, il pleurait.

Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité, qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture, des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.

--Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils appellent.

--Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé un déjeuner. Où est le poisson?

--Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?

--Quel bateau? dit-il.

Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.

--Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?

--Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à présent?

On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du _Nouveau_, paroles et musique célèbres dans les ateliers:

Voici les apprêts du supplice _Nouveau_, tu vas mourir! Ton père et toute sa famille Versent sur toi des larmes de sang! Une, deux, trois!

--Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?

--A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.

--Malade?

--Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils s'en aillent!

Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la vieille complainte de Barbison:

Les peintres de Barbison Ont des barbes de bison!

--Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.

La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux s'écria:

--Quand vous serez satisfait de notre _pose_, père Labarbade, nous vous saurons gré d'apporter le goujon?

--Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.

--Comment?

--Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.

--Vous dites?

--Allez au pont de Valvins, on vous servira.

--Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!

--Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais vous servir, moi!

Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.

--Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains, après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi s'établir à sa majorité.

--Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.

--Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!

--Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma fille!

--Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle Cachemire!

--Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau, ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me donner de l'eau!

Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.

Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient. Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante et fixe.

Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.

--Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.

--Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!

--Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore. J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?... Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris. Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne, n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?

--Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.

--J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!

--Et s'il vient du monde encore?

Labarbade éclata de rire.

--A la porte, le monde, à la porte!

Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le médecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls, l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:

--C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un coup de feu.

--Mais qu'est-ce donc? Il est fou?

--C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.

--La fièvre chaude! dit madame Labarbade.

Et cette fois elle fut atterrée.

Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait, il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait, râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis, tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine, quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.

Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put s'assoupir et dormit jusqu'au soir.

--Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera tranquille.

Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait de connaître des _simples_ pour les guérisons.--Labarbade s'éveilla. Il se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et dit, d'une voix creuse et brusque:

--Qui est là?

--Moi! dit madame Labarbade.

--Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?

Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait. Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait, gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.

--Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe! qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats... J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui, eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai, Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!

--Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce chaos et qui était le sien.

--Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait... Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!

--Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain... Il est fou!...

--Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.

--Oui.

La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière sur le feu.

--Et vous croyez?

--Vous verrez.

Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:

--Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!

Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la brisa contre la muraille.

--Du poison! dit-il, du poison!

Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.

--Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille, moi!...

Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain, profondément vexée du peu de succès de sa _panacée_, s'était retirée aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse. Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles. La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.

Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.

Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre rive. C'était la nuit.

Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et songeait.

Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs. Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après l'autre, les succès de Cachemire.

Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche, et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir _tarabustée_. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait toujours autant Suzanne,--davantage peut-être--depuis qu'elle était devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante alliée.

--Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la soeur pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors, elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...

Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade se leva, et monta l'escalier en bâillant.

A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et regarda le lit.

Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux, n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite, contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu. Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.

Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois ou quatre heures.

--Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des malades attaqués de fièvre chaude.

Il hocha la tête et ajouta:

--Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.

C'était une consolation.

Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.

--Ton père est mort, lui dit-elle.

--Ah!

Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:

--Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas un jour de sortie!

On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle faisait sur le cercueil.

Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit en l'embrassant:

--Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux qui t'aimait le mieux.

--Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.

--Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.

Elle songeait à Cachemire.

--On s'y _embête_ tellement, dit Adolphe.

--Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père, que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre.

Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire. Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta absorbée dans un fauteuil.

Presque au même instant sa femme de chambre entrait.

--Madame, c'est le coiffeur.

--Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?

--Madame?

--Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à présent.

--En deuil?

--Papa est mort!

--Ah! madame!

--Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est vrai ça, me voilà _toute chose_. Eh bien! où est-il ce coiffeur?

Le coiffeur entra.

--Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon, pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez, vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous déjà perdu votre père, vous?

--Il y a joliment longtemps!

--Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux jours plus tôt pour être à la _première_! Ah! bien oui!... Mon _époux_ était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu!

--C'est un succès, cette pièce.

--Et Camille?

--Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.

--Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?

--Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un petit mouvement de main, à l'espagnole.

Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.

--Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.

--J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où il voudra.