Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 5
On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première. L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième étage, elle s'arrêta:
--C'est bien là, n'est-ce pas?
--Oui, dit Fargeau.
--Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.
La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y répondit par un nom, en reculant, toute rouge:
--Victoire!... Comment c'est vous!
C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.
Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son coeur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.
--Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.
--Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve... C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout... J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su, et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre Suzanne, toujours...
Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien. Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.
--Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc, messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si égaré,--des yeux d'assassin il avait--que j'ai eu peur... J'ai ouvert la fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.
--Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a recommandé l'immobilité, vous savez...
--C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...
--Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...
--Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...
--Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut, vous souffrez beaucoup, dites?
--Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque contente!
Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de cette femme qui ne connaissait pas _Cachemire_ et qui se souvenait de _Suzanne_. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.
Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir, la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement sur elle et lui dit tout bas:
--Ne dites rien, madame Herbaut, mon _époux_ est ici!
--Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement douloureux.
Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:
--Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal, il vous aimait bien!
On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.
--Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.
Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait. Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à Fargeau.
--Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous êtes sauvés!
--De l'argent? cette bêtise! c'est _madame_ qui le donne peut-être?
--Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.
Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne savait que dire.
--Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre soeur sera guérie et que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.
Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant prendre ni refuser.
--C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.
Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:
--C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!
Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.
Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:
--Je reviendrai, dit-elle.
--Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.
Sa voix tremblait.
Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres peintes:
--Faisons la paix, dit-elle.
--La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez, chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!
--Eh bien! votre main?
--La voici.
--Viens me voir, lui dit-elle tout bas.
Il répondit tout haut:
--Vous demeurez trop loin.
Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier. Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il riait.
A la porte, Léon lui dit sérieusement:
--Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée, Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de sang et de patchouly.
--C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et Cachemire.
Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant, la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué, garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.
--Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.
--Pas encore.
--Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
Depuis vingt ans que le _Café Athalie_ existait, Fargeau avait ainsi dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.
IV
Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à quelques marmots mal débarbouillés.
Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique, enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville, regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises, déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers, fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait. Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y végéter, en attendant qu'il y mourût.
Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, écrivain public, et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna--en riant--à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
Sa tête était un pandoemonium littéraire et scientifique. Toute la bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes, ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»--un peu swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la Révolution_, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux, et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;--prêt à donner un jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou telle revue.
Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire écouter des habitués du _Café Athalie_.
Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau, au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les appétits.
C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de l'absinthe.
On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait distrait. Sa main manoeuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son oeil noir regardait devant lui, presque sans voir.
--Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs, très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine, aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes. Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un «premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là, songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire. Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays d'Espérance--prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
--Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les échecs vous importent peu aujourd'hui.
--Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à désespérer.
--Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.
--C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il y a longtemps déjà que je lutte à Paris.
--Un an peut-être?
--Deux ans!
--Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et je me suis résigné à ne plus vaincre.
--Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!
--Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!
--Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie large,--la seule vie!--doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.
--Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé. On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons _inter pocula_.
Ils sortirent.
Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente convives.
--Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.
Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune, d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon veau!--Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrême obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et, visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.
Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait à tout. Elle tenait le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le crédit dont chacun jouissait dans la maison.
Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on voulait donner à ce détail de moeurs une physionomie plus accentuée.
En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches, Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait inépuisable.
A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet paraissait bien plus inépuisable encore.
--Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.
--Voyons, fit l'autre.
--C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...
--Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs espèces. Il s'agirait de s'entendre.
Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:
--Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?
--J'écoute.