Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 3
Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe de _cabotin_ qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes avaient encore existé. Il était né _artiste_, disait-il. Il ne lui déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe, comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien qu'elle n'était plus la même.--«On t'a changée derrière un portant, ma pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre chose.
A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste, _misère_. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.
En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et qu'elle avait franchi, le coeur ému si fort, lors de son arrivée à Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie, entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri. L'homme se tourna vers elle.
--Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.
Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:
--Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous battrait aussi. Partez. C'est mon mari!
Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas, écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.
--Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?
Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
--Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?
Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait réellement eu peur.
--Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas, Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez trouvé ça au mariage, mes pauvres petits!
--Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.
--Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un, moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi! Oh! un petit garçon...
--Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!
--Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la tête!
--Pourquoi reviendrait-il?
--Il en a le droit.
--Eh bien! et le commissaire?
--Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté, mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!.., mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!
--Dites-le à Joseph, alors!
--Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!
_Ils se battraient!_ Ce mot resta sur le coeur de Suzanne. Une fois seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire.
--Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi.
Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il était chez lui, avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc exposée à ses coups, elle aussi?
--Ma foi, non, fit Suzanne...
Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.
On frappa à sa porte. C'était Joseph.
--Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée... Que s'est-il passé?
--Tu ne le sais pas? fit Suzanne.
--Non.
--Elle ne t'a rien dit?
--Elle n'a rien voulu dire.
--Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!
--Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?
--Dame! dit Suzanne.
--Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler... Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un moment... mais en voilà une idée...
--Quelle idée? dis...
--C'est trop bête!
--Mais enfin...
--Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu _bisbille_ entre vous.
--Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.
Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient, qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.--«Il peut bien attendre, disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle étouffait un soupir.--Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit: C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort d'un rêve.
Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le _diable dramatique et son train_.
--Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise, le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!
--Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me quereller avec ta soeur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!
--Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse? Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras; j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein?
--Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.
--Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne, changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là, vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens jamais te plaindre.
--Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née grisette?
--Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu! tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus d'_esbrouffe_ qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est plus sûr.
--C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.
--Tu sors?
--Oui.
--Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!
En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée, chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec cette existence d'actrice bourgeoise.
--Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.
--Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!
Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa soeur:--Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?
II
_Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon (Cochinchine)._
25 décembre.
«Mon cher ami,
«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de dialogue:
«--Berlurette y sera-t-elle?
«--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!
«Cher esprit français!--Gontran m'avait annoncé des _femmes ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran, je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons. Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait majestueusement les bouquets.
«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir, s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur. Gontran, Paul et Gérard s'écrient:
«--C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté des hommes polis!
«Jean déverse ses monceaux de violettes.
«--Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un enterrement!
«--Pourquoi ces fleurs... et pour qui?
«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin, partout des favoris ou des moustaches.
«--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.
«--Par lettre, ajoute Gérard.
«--Je demande les lettres!
_Cliché nº_ 1:
«Mon petit chat,
«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des bottines.
«Je t'embrasse sur le nez.
«ANGÈLE.»
--L'excuse du bottier est valable, étant absurde.
_Cliché nº_ 2:
«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui posent, et moi, ça fait deux.
«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.
«LOUISE.
«_P.S._--Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai de Mathilde!»
_Cliché nº_ 3:
--Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas tort!
--A table!
--A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!
--Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!
--Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?
--Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?
--Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!
--Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.
--Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on lui demande son nom?
--Hélas! je n'en suis plus là...
--Amusons-nous, messieurs!
Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! _Le plaisir à la rescousse!_
On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De nos pères! On a bien raison!
Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.
--Savez-vous le dernier mot de Raoul?
--S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!
--Il est très-méchant!
--Tant mieux pour nous!
--On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot, c'est le Sot!
--Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!
--Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!
--Vous êtes vigneron à présent?
--Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!
--Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?
--Je n'aime guère le dernier acte!
--C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!
--Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!
--Au jeu...
--L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!
--Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?
--Elle vous l'a donné?
--Lisez la dédicace!
--Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?
--Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.
--Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles de Robert!
--Tiens, tiens!
--Il a été tué en Kabylie!
--Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?
--Ce Gérard est d'un flegme féroce!
--Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?
--Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!
--Un brave garçon, Robert.
--Et malheureux!
--Parbleu!
--Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?
--Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!
--J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer. Lucien, vous ne versez pas!
--Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.
--Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse!
--Excellent, ce champagne.
--Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.
--Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde. Je préfère les flûtes pour boire le champagne!
--Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!
--Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!
--Ambitieux, ce Gaston!
--Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
--A court d'esprit!
--A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion, messieurs!
--J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
--Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
--Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de restaurant et de causer librement...
--Avec des filles d'Ève!
--Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
--Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
--Affaire de commerce!
--Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
--Moi? Je jure que non!
--Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle, d'avant-scène en avant-scène!
--Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise n'était pas une passion... c'était un éventail!
--Un éventail?
--Relisez le _Chandelier_, de Musset.
--Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman avec madame...
--Pas de noms propres!
--Parbleu, nous parlons de Louise!
--Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
--Je suis dyspeptique, vous savez!...
--Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de la comédie!
--Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de digérer ou digestion dépravée.
--Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
Et s'amusait-on?...
Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous apportait quelques notes du _Noël_ d'Adam qu'on exécutait à tue-tête dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui. La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
--Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique approbation.
--Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers qui aient l'esprit de se divertir.
--Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
--Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
«--Comme des fous, répondis-je.
«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune, l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des mains de reine, un joli sourire.
«Pauline nous la présente.
«--Mademoiselle Cachemire!
«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le _high-life_ du plaisir. A partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle. Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident. On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_. Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les hommes de coeur ont tentée?
«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie parisienne est si plate et si niaise...
«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale et qui vous obligent--pourquoi?--à pourchasser la gaieté, alors que souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis, ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forçats leurs numéros--ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin, quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit spectre malin vient ricaner tout près de vous:--_Tu as un an de plus!_