Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 20

Chapter 203,761 wordsPublic domain

--Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire, pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi, j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade. Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à sortir!

--Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?

--Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au fils de madame Labarbade.

Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les vaudevilles à la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert.

Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin. Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête. Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite. Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant, avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique, électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes, les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle, s'écaillant et se frelatant.

Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée, adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé, mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois, et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa pâleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait, à sourire et chantonnait--peut-être pour oublier.

Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs, ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient, emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.

Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte, la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous ce sourire.

Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard, le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve, Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...

Madame Labarbade haussait les épaules.

Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé--car elle était riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.

S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une _Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main, bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement, Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce devait être bien bon.

Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue, d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.

Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie. Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors: C'est bien fini.

Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles, écumante, répétant comme des râles ces cris:

--Je ne veux pas mourir!

D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de la tenture.

On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.

--Je ne connais pas! dit-elle.

C'étaient les noms de ses amants.

Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:

--Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton porte-monnaie, pour ton fils chéri?

Madame Labarbade leva les yeux au ciel.

Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.

--Qui est-là? dit-elle.

--C'est moi, petite soeur, dit Adolphe.

--Ah! tu viens?

--Je viens chercher de l'argent!

Il s'approcha de Cachemire.

--Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!

--Combien!

--Dix louis?

--Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.

--Est-ce que tu ne les as pas?

--Si fait. Dans ce tiroir. Là.

Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur.

--Tu sens le rhum, dit-elle.

--C'est possible!

--Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.

--C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle avec un sourire vague.

Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la porte:

--Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le reprendre!

--Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien assez des exigences de _l'autre_!

L'autre, c'était Firmin Monséchard.

Adolphe était déjà dans l'escalier.

--C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir, avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!

Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir, plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.

--Soit, se dit Terral, je partirai.

Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,--la nuit,--l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là, encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir, toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de courage ou à coups de couteau.

Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages à lui n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune. Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Hôtel d'Albion_.

--Je n'ai pas faim, dit Terral.

Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,--par économie.

Et pour se réchauffer,--car la brise le glaçait en pénétrant dans ses vêtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi, il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle heure partait le paquebot.

--A sept heures, dit Terral.

--Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant l'heure à un merveilleux chronomètre.

--Quinze minutes, oui, dit Terral.

Et il s'éloigna.

Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.

--Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la traversée soit mauvaise aujourd'hui?

--Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je ne suis pas marin.

--Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence, craignez-vous le mal de mer?

--Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.

--Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur, mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Moi aussi.

--Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en tendant une carte à Terral.

--Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.

--Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les Anglais.

--Ah!

--Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne, monsieur?

--Non, dit Terral.

--Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!

--Qui sait? dit Terral.

La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et, par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.

--Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.

Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral, il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito andalou.

Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.

Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec l'expansion--souvent apparente--des Méridionaux.

L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir peut-être de ridicule ou de bizarre.

Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.

En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui tiraient les cordages, et se préparaient au départ:

--A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!

Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise.

L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.

Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine d'un air inquiet.

--Aurons-nous beau temps, au moins?

--Je l'espère.

--Bon vent, bonne mer?

--Nous verrons.

--Diable! fit le marchand en regardant le ciel.

Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une mer calme.

--On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.

Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par précaution--les énormes tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygiène.

L'Espagnol se rapprocha de Terral:

--Vous voyagez pour votre plaisir?

--Moi?... Oui... Si vous voulez...

--Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est insupportable!... Marchons, voulez-vous?...

--Marchons.

--Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais pour en être revenu, vous savez.

Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans charme.

--Et vous?

--Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est Paris qui me pèse.

--Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!

Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.

--Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.

Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin, retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie richesse.

--Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci. Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux; mais, _hombre!_ que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour les chrétiens qui craignent le mal de mer!

Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une chose: _je porte tout avec moi!_

Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le _brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à son tour et s'était affaissé sur son banc.

La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et de leur boucher les yeux.

--Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.

Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient avec ce flegme railleur des Anglais:

--Ce sera bien autre chose tout à l'heure!

D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnèrent au matin de Trafalgar.

Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique que dégagent les foules.

--Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?

--Vous êtes bien gai, disait l'autre.

La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.

Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes. C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain devant lui, comme un gouffre.

On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement, semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:

--Je souffre, jetez-moi donc à la mer!

Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier, cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.

Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.

--Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?

--Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre. Tonnerre!

Terral haussa les épaules.

Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait parfois en poussant des cris:

--_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo! La muerte! la muerte!_

Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond--car Godova souffrait à mourir--sentait croître en lui--comme ces plantes mauvaises qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,--une pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.

C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre, qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux brisé une terrible tempête--l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.

--Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là disparaissait,--qui s'en inquiéterait?

Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec un arsenal de discussions, de conseils et de logique.

--Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac de cuir grand comme les deux mains!

Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.

Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait. Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.

--_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings.

Il voulait mourir.

La mort?

--Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée se faisait ironique comme un défi.

Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse, emporter soudain!--Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!

Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?

Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,--un cadavre!

--Ah! bah! se dit Terral.