Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 2

Chapter 23,662 wordsPublic domain

En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi, elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées, avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments sombres d'où s'échappaient des mugissements de boeufs. Le ciel était bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.

Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies, soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard, lancées à coeur perdu dans la vie d'aventure.

Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de rides, maigre et chagrin.

--Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?

--Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.

Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début. Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.

La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.

--Madame?...

Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:

--Que me voulez-vous?

--J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne pouvez-vous pas m'en indiquer un?

--Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.

On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche, qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme, mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants, s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.

Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle s'était offerte sans trop réfléchir.

--Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!

On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire. Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.

--Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien choisir pour ne pas vous tromper!

--Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de velours et de rubis qu'elle voulait....

--Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!

Suzanne n'entendait déjà plus.

Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en oeil-de-boeuf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait, avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.

--Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en attendant que votre café chauffe.--Je prends le café au lait le matin, et vous?... Que savez-vous faire?...

--Moi? rien!

--Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!

Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment manoeuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à double chaînette.

--Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela m'ennuierait.

--Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire quelque chose!

Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise, qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot était celui-ci: _Tu n'es plus rien pour moi!_

Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.

Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait avec un certain effroi:

--Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles? Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.

Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa soeur quelquefois. C'était un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda, rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en _composant_ devant sa _casse_, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, _ne se montant pas le coup_ et clignant de l'oeil quand on lui citait tel ou tel écrivain à la mode, en disant avec son accent gouailleur:

--Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!

C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien. Quand Joseph, parlant à sa soeur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut, doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue, disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»

Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau. Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe. C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné, mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de magnifiques paraphes.--C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il l'adorait,--depuis le jour où il l'avait vue,--elle se sentit remuée d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière d'elle-même, heureuse.

Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire, hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.

Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide, hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal. Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.

Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet, c'est Plaisance,--un des quartiers inconnus de ce grand Paris.

Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de 1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul étage--pas plus--presque toutes peintes, au moins en partie, avec une physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes, ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes, aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant, par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les verdira.

Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré est une petite gargote, dans une ruelle qui donne--quelle antithèse!--rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des _requiem_ ou des _dies iræ_; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.

La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des vieillards. Près de là, au _Champ d'Asile_, se réunissent les joueurs de boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers, des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et mesurent les distances. Il y a des _juges du camp_ que leur équité rend célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.

Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle, l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des _flans_, des _chaussons_, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne, autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver, les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes, ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes, mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières, irrésistibles,--des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!» Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs inassouvis.

Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes, des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés, là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.

--Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne saurai jamais jouer!

--Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent. Regarde toi!

Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la _Corde sensible_. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait. Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait. Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal. Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la romance.--«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la semaine suivante.

--Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.

--Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.

--Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour _Bruyère_?

--Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, _c'est campagne_!

--Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera parisien!

--Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!

Et, en riant, elle battait des mains.

Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir, on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge, grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre, des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce coeur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour cette tête désoeuvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était fini.

--Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire Herbaut. Êtes-vous brouillés?

--Non.

--Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant songer à vous marier.

--Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses, mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous marierons pas!

--Pourquoi?

--Parce que. Tu verras.