Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 19
Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:
--On nous vole, messieurs!
Terral bondit, livide.
Le petit Barberino montrait les cartes.
--Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!
--C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand Terral de l'autre côté de la table.
Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable, mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils étaient quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.
Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.
--Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous allions être les victimes!
On remercia M. Paul de Rieux.
Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans les cheveux et calmait sa fièvre.
--Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?
Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin, sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où, une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le front, écrasant ceux qui l'écrasaient.
Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint, mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec cette idée fixe: _Partir!_
La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide, c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il était plus fatigué que le matin.
Il avait faim, d'ailleurs.
--J'ai faim.
Cette pensée,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier.
Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente sous à lui, trente sous.
--Qu'importe!
Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers pauvres, chercha quelque _gargotte_ où il pût manger sans crainte d'être reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins, avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe à neuf heures_.
Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du bruit.
Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un peu de vin, n'importe quoi.
--Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!
On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme. Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:
Architectes et maîtres maçons Méprisez pas les compagnons Qu'ils vous ont mis le pain en main, Que vous en aviez grand besoin!
Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul. Il se leva, et dit à la crèmière:
--Combien?
Elle regarda son mari.
Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:
--C'est dix-huit sous.
Terral paya. Il se dit, en sortant:
--Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah! ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!
Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait. C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.
Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces cercles! Les journaux allaient s'en mêler.
--Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté» aujourd'hui!
Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit accablé.
--Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec un affreux sourire.
Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.
--Je resterai là jusqu'à minuit.
Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan, débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue souvent. Mais où? Mais quand?
--Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un peu consolé, à l'idée d'un _nirvâna_ colossal, d'un anéantissement complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour trouver dans cette vie un brin de _nirvâna_, sans attendre ce que je puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou de mépris, il n'y a que cela au monde!
--Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est Fargeau!
Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au plafond un peu de fumée.
Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus ou de moins, peu importait à Terral.
Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.
L'autre se retourna, vit Terral, et dit:
--Ah!
Puis il ajouta:
--C'est vous, eh bien!
--Je voudrais vous parler, dit Terral.
--Ah! bon! fit Célestin, je sors.
Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon, en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grève de Samarez_, de Pierre Leroux.
--Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme qui restait assis.
--Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand m'intéresse!
Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.
On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle en était restée:
--Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde universelle, mais nous y arriverons.
--Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard, vous êtes un archange, mais vous rêvez.
--Je rêve?
--Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et des égouttiers?
--Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés, quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts seront inutiles, et,--les villes assainies, la santé publique sera sauvegardée,--la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront jardiniers, et...
--Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle d'Heidelberg... Allez vous coucher!
--Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un matérialiste.
Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une ruelle.
Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive gauche, les quartiers de Fargeau.
--Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?
--Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!
--Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi adroit!
--Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et tout aussi désespéré?
--Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale. Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale, c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide. Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie est absurde et que tout est _au delà_,--dans l'anéantissement, la paix des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que vous ne croyez pas à demain!
Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.
--Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon, cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose. Mais le hasard!...
--Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse, et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!
--Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...
--Le travail!
Et Terral se prit à rire.
--Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà perdu votre morale avec moi. Restons-en là.
--Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?.... Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous étudie comme un _sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez! Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:--un résidu. Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé. Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!
--Soit! dit Fernand.
--Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je vous connais bien.
--Continuez, dit Terral.
--Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue. N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau, on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive! Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque. Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille. Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne, il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors, largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins? Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères. Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus. Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales, fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs, et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux, ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler, courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable qui te ronge le sein,--ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!
Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.
Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.
--Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait. Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi, je veux la fortune, et je vais à elle--encore une fois, toujours--si je puis!
--Meilleure chance, dit Fargeau.
Ils se séparèrent.
Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les épaules, et rentra chez lui.
--J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait immoral parfois.
Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre que le concierge avait dû placer là.
--Qui diable peut m'écrire?
C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre le lendemain à midi.
--J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!
Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le _veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'eût pris pour une réclame de Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant: _Bonjour, cher?_
--Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?
--Voilà, répondit Adolphe.
Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:
--Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première culotte?
--Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.
--D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de parchemin qu'ils appellent un diplôme.
--Oui. C'est bien ridicule.
--Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi? Jamais de la vie! Comprenez?
--Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.
--Voilà le _hic_! Ils me refuseront.
--Pourquoi?
--Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir, un Rothschild de science...
--Je ne suis même riche qu'en cela!
--On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la pointe d'une version latine?
--Hein, vous dites?
--Passez le _bachot_ pour moi!
--A votre place? sous votre nom?
--C'est si facile!