Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 18
--Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte, le troisième jour il était complétement dépouillé.--«Bah! se dit-il, il me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il, n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait pour son plaisir!
--Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez perdu?
--Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai comme tout!
--D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un _fétiche_.
--Lequel?
--Un décime avec une croix.
--Excellent! dit Olivier Renaud.
--Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui s'est _éteint_ d'amour pour Olympe Gérard.
--Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est encore un autre fétiche.
--C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes là-dessus.
--De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main. Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du château de Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:
«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de blanc, assise, et l'oeil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?
--Oui... si vous voulez.
«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.
«--C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,--je dis _damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants.
«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison, et des fruits. Point de pain ni de sel.
«--Ce château est le vôtre? dit le chevalier.
«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.
--Pas bavarde! fit René de Navailles.
--Vous allez voir.
«--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.
«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit lentement:
«--Je suis la dernière du nom!
--Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.
«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «_Il n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le coeur épris._» Bref, le chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.
»--En vérité! s'écria-t-elle.
»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de romarin:
»--Venez, dit-elle au chevalier.
»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent, l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:
»--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du comte de Windeck?
--C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.
--Vous l'avez voulu: fit Olivier.
»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier, diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,» à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses terreurs aux légendes du Rhin.
--Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.
--Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!
--Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du Renaud inédit. Au revoir!
Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.
Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté qu'elle avait fui:
--Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la vertu! Sont-ils bêtes!
La malheureuse les _plaignait_.
X
La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui, accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore accrochés, traînant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre. Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir ainsi misérable. Quelle honte!
Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.
--Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...
Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.
Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce gain eût été une fortune.
--Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.
Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.
--Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne donnait pas. J'ai été un sot!
Puis se levant, allant à la porte:
--Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent, je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je... Oui, j'y vais!
Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.
Il s'arrêta brusquement.
--Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle aille où son destin la pousse, et moi aussi!
Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; où trouver ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.
--Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force, il criait le _moi seul!_ de Médée.
Pas d'amis!
Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit, dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul. Bourdenois,
--Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!
Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le _naïf_. Terral s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,--dans des comptes-rendus de journaux peut-être.
--Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait la critique...
--C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se fixant... Je suis sauvé!
C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois restait seul. Il alla à Bourdenois.
Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon, chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de lui enlever un monde des épaules.
Il avait lu:
BOURDENOIS (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M. Cabanel.
_Rue d'Enfer, 11._
269.--_Les Volontaires de 92._
270.--_Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté._
--C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!
Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au cinquième étage, où demeurait Bourdenois.
Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée et qui demanda le nom du visiteur.
--Fernand Terral.
--Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!
--Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.
La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:
--Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,... Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les _Petites affiches_. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?
--Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.
--Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer ici.
Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une propreté flamande. On sentait qu'un oeil de ménagère inspectait tout cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai, souriant. Les choses ont leur bonheur.
Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui _des autres_. Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce moment même, Terral se cachait, dévorait sa _déveine_, et ne sortait que la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.
--Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé, je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique. C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!
--Certes, dit Terral.
--Ah çà! Et toi?
--Moi?--(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté. Charles et Terral étaient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a sauté.
--Ah!
--C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui tombent!
--Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé, soit, mais il te reste au moins...
--Rien.
--Rien?
--Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!
Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il ouvrit le tiroir.
--Tiens!
--Qu'est cela?
--Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir, mais...
Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et dit:
--Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.
--Tu pars?
--Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas? Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!
--Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...
Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le beau-père.
--J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.
Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des agents d'affaires, le rencontrèrent.
--Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?
--Non.
--En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la Compagnie qui paye.
Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.
--Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.
--Je ne le connais pas.
Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on.
Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit _des mots_.
Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son approbation.
Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Roederer formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de Robespierre et le procès des Girondins.
Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.
--Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des crises: _Aux armes!_
On établit un lansquenet.
Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre, perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les cartes.
--Trois louis! dit Terral.
--Je les tiens, fit Barberino.
Terral gagna.
--Six louis!
Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.
Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs, gagnés en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint à la fenêtre.
Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des parapluies.
--Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie d'Austerlitz...
Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le tapis,--pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien? Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là, sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à peine; avouer qu'il était _décavé_, impossible. Alors il se prit à regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais gagner. Tout à l'heure. Patience!»
Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique. Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et, rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de cartes.
Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout vu.
Il attendit.
Deux minutes après, M. de Rieux _prenait la main_.
Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante et un mille deux cents francs.
Puis il dit, avec son sourire éternel:
--Ouf! je passe la main!
Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.
Terral le regardait d'un air foudroyant.
L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout. Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit paquet que l'autre avait dû laisser là.
Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.
C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.
Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait _passer_ dix fois. Une fortune!
Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les déranger, l'oeil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il croyait qu'il allait s'évanouir.
Tout à coup, il se secoua brusquement.
--Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_!
Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se troublait autour de lui et bourdonnait.
Rien de distinct que cette pensée:
--Dans ta main, une fortune!
Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y substitua audacieusement les cartes de l'_autre_.
Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément, mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit, l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!