Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 17

Chapter 173,778 wordsPublic domain

--Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral. Faut-il le congédier?

--Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?

La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un regard hautain de Fernand la fit reculer.

Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des signes d'intelligence à Cachemire.

Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air maussade et ne disant mot.

--Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en large, la main dans les poches.

Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.

Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.

De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente, penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes, perdu...

--Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup devant Cachemire.

--Oui, dit-elle en souriant.

Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:

--C'est bien!

Il alla droit à la porte.

--Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?

--Oui.

--Sans m'embrasser?

--Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules. Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte habitude m'a poussé. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu, va, adieu!

--Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!

--Quoi? fit-il.

--Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?

--C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!

--Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...

--C'est possible.

--Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui, je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée, poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais chez toi, en te disant: Voilà ta part!

--Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même, aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin, contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore rougir.

--Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié blessée... Si tu savais!

Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle tressaillit...

--C'est _lui_? demanda Terral froidement.

Cachemire ne répondit point.

--Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix tremblait.

Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de service par l'appartement de madame Labarbade.

--Tu reviendras? murmura Cachemire.

--Jamais, dit Terral.

Il sortit.

Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:

--Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus simple.

Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.

Terral était déjà dans la rue.

Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois avant Cachemire, où il la contemplait dormant.

Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier. Et maintenant!...

Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui, le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte. Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit--et bête, pensait-il.

Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec une femme, un jeune homme qui le salua de la main--à l'espagnole,--et lui jeta un:

--Bonjour, cher!

C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.

Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!

M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire. Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet, grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques, et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables illustres_, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie. Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui, vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme considérable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un chercheur ne frappa vainement à sa porte.

Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.

Ce fut le père de René de Navailles.

Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.

Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique, se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le souvenir d'une élégance suprême et toute française.

Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant, avait été celui-ci:

--Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.

Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait, passait de l'écurie au boudoir et pensait à _Miss Amelia_ en courtisant Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces _idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame Viardot est une _gêneuse_ à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux raseur_. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _héros du grand Seize_ avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,--sa journée glorieuse,--c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer. Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans après, René de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_.

Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.

Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empêcheur de danser en rond_.

--Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!

--Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement ennuyeux. Quelle fatigue!

--_Un rasoir_, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un londrès.

--Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande! Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me _monter des scies_. «Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante comme la pluie_, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un _travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les lâcherais avec plaisir!

--Quand passe-t-elle, cette pièce?

--Lundi.

--Et c'est aujourd'hui?

--Jeudi.

--Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le fou--baigneur. J'aurai un succès!

--Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la mer.

--Allons donc?

--Parole!

--Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!

--Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi. C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la pièce. Ah! quelle chance!

--Attendons, fit René de Navailles.

Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs, journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie--une tentative de littérature _fantaisiste_ qui ne devait pas réussir au Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes. Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient des _mots_ trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.

--«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle alliée, la Pluie!»

Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les premières mesures du rondeau de _la Pluie_.

Mais la Pluie manqua son entrée.

Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse, interrogeaient l'avant-scène des auteurs.

--Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...

--Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.

--La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on aille chercher saint Médard, il la fera venir.

A quoi répondait Paul Duchemin:

--La pièce a de la sécheresse.

Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à quelques amis, et entama son rondeau:

Je suis la pluie, Souvent j'ennuie Quand j'apparais, trempant les hori_zons_ Et la bergère Dans la chaumière Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_

Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre Marche grommelant....

--_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_ aurait un pied de plus. Le vers serait faux.

--Il y a _grondant_, répéta le régisseur.

--_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en haussant ses épaules blanches de poudre de riz.

Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant les fauteuils d'orchestre.

Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des cinq auteurs.

--Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais pas, mon rondeau!

--Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de sa loge.

Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses. Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans la coulisse:

--Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?

--Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.

--Où allez-vous?

--Je vais me déshabiller!

Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.

Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de l'infini.

Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient, s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille, regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir. Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés, des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert, quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande, noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses, sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.

Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs, élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une, puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait, d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le _Cant_ bourgeois semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent gaiement la route de Bade.

Bade! Le paradis des fous!

Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son portrait la démangeait. Le photographe,--_Photographie de l'Étoile, au rabais, boulevard Sébastopol_,--était un loustic, fruit sec de l'atelier de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.

--A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.

--Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en venant plus souvent vous-même.

--Voyez-vous ça... Lovelace!...

--Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!

Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un sourire olympien.

Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une oeillade qu'il ne dut pas oublier.

Il s'appelait Firmin Monséchard.

--Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!

Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard, avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour, cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il fallut retourner à la photographie pour voir l'_épreuve dans le baquet_, et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton. Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles, maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monséchard était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!

A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite, proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine, l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante, plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris, Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre, et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de Rives était là.

Elle lui avait même parlé.

--Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?

--Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de bourgeons de sapin. _Hôtel à la Cour de Darmstadt._ C'est bête comme tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.

--Mais vous devenez lugubre, alors!

--Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots! Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!

--Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.

--Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.

Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.

--Vous êtes gai, fit Cachemire.