Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 16

Chapter 163,805 wordsPublic domain

--Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe! J'étais,--oh! je le sens bien,--marqué pour la fortune, et c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je payerai!

--Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.

--Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.

--Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va! Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te le donne!

--Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc toi, cet argent-là?

--Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à Terral:--J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues, tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne suis pas gentille!...

--Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.

--C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée! Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?

--Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.

Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.

Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame Labarbade.

La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.

--Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.

--Un _méli-mélo_, dit Adolphe tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie qu'on se chamaille?

--Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.

--Ah! bah! Encore?

Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.

--Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!

--Mais ce sont les derniers...

--Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!

--C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des observations. Viens, toi!

Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et dit en avançant la lèvre inférieure:

--Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en moque!

--Et moi donc! dit le tendre Adolphe.

Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--à l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant, elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.

L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle aimait beaucoup.

--J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.

Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge, la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prêchait.

--Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral, qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus. Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que vous vous _affectionnez_ tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable, sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru. Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau, saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal, un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme, si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un _époux_ qui ne me laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur, adorée, enviée,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle, bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots: «C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne te manqueront jamais!

--J'y songerai, répétait Cachemire.

Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie, triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'était pas l'art qu'elle aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'était le dessous du métier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la répétition, les lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de _faire poser_ un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de _remettre un régisseur à sa place_. Elle était assez insolente, et très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.

Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le régisseur fit une annonce au public, en déclarant que _mademoiselle Cachemire avait manqué à tous ses devoirs_. Le public des étages supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon d'Armenonville.

A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il jouait et perdait. Ses opérations,--celles qu'il croyait les plus solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pénétrait hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir, les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire. S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis, dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.

Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là, empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il dormait, ou il cherchait,--penché sur le papier,--de folles martingales. Cet homme pratique se repaissait de chimères!

Il marchait à une ruine certaine, à un _tollé_ immense que pousseraient un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés, tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,--la partie si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à jamais perdue!

--Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral! Je ne suis pas battu!

Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait _maussade_. Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et l'écraser. Puis, bientôt:

--A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le Sort!

Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie, qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la misère, l'obscurité, l'oubli,--menaçait encore de l'écraser.

Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle était bien aise, elle aussi, de lui échapper.

Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées, lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de Fernand.

Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts sans arrière-pensée pourtant.

Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se _faire une position_.

Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.

Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle paraissait et disparaissait.

Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.

Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire. Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.

Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux.

Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait, répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer, les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!

La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner à perpétuité au bagne parisien.

Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses dorures.

Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne.

IX

C'était un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées, entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'écria, non moins effrayé: _La fashion monte!_

Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias, regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms d'ouvriers.

Elles souriaient.

On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme si elles ne les connaissaient pas.

Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que penser.

Ils avaient peur.

Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit: Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!

Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur droite et passent par un boulevard.

Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de spectateurs, fourmillent.

Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement comme les _steam-boats_ sur la Tamise.

Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où s'étouffe toute une famille qui _veut voir_.

Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus, et débouchant du _Cordon Impérial_.

Les femmes veulent grimper.

On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent. On applaudit.

C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes nouvelles.

L'excentricité donne le mot d'ordre.

Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent. Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche les saluts, les sourires.

Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.

On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.

Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la chose arrive, nous verrons éclore une race _d'aficionados_ comme nous avons vu naître un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien.

Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses. Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de provocation, comme à un étal.

Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de théâtre.

La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle ne recevait pas même une feuille.

Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était une _poseuse_.

Elle regrettait d'être venue.

Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous, caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.

Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois fulminants.

--Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!

--La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se _décatit_ furieusement.

--Plâtrée...

--Pâlotte...

--Elle m'a toujours déplu!

Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi, peut-être serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de _contrainte par corps_.

Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés, et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_. Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis haussait les épaules en regardant son miroir.

--Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.

--Parbleu! répondait le miroir.

--Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.

Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.

La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher qui réclamait au moins des _à compte_. Il ne fallait même pas hausser la voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la _barraque_.

Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral, on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne, paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!

Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu, parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte, gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais elle connaissait l'homme.

M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert, avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.

Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle s'informa.

--Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il faut te refaire. Tu n'y es plus!

--Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?

--Un homme charmant, un peu _crampon_, mais généreux; un homme comme il faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les _cols Navailles_, tu ne sais pas ça?

--Non, dit Cachemire devenue songeuse.

--Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.

Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:

--S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui remettriez ce billet!

--Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un domestique, et galonné, Dieu sait!

--Raison de plus.

Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa répétition_ pour attendre M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la _broche_ du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter, assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.

On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras nus dans sa robe de chambre, un _rôle_ à la main et les pieds jouant avec des babouches.

Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.