Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire

Part 15

Chapter 153,788 wordsPublic domain

Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.

--Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour lui parler, je reviendrai.

Il revint. Cachemire couchée, dormait,--à quatre heures.

--Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.

--Je sais, fit Terral, mais j'entre.

Il poussa brusquement la porte de la chambre.

Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le tapis blanc à fleurs pâles.

Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle qui dormait.

Terral s'approcha du lit.

Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue lente à secouer des lendemains du plaisir.

Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme une trouée de lumière.

Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.

Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.

Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de chatte et souriant, instinctivement.

Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.

--Ah! c'est toi!...

--C'est moi.

Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.

--Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.

Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.

--Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?

Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui s'enfuyait.

--Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en parlons plus. J'ai--une minute--été tenté hier de me fâcher ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.

--Comment prononces-tu ça?

--Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les mains,--il eût voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis. Donne ton front, que je t'embrasse...

--Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face, dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?

--Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le droit de vous oublier un peu...

--Je t'ai oublié, moi?

--Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...

--Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.

--J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas de questions, c'est bien le moins.

--Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?

--Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!

--C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?

--Pardieu!

--Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu Antonia, n'est-ce pas?

--Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec Messidor!

--Fernand...

--Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!

--Je jure, commença Cachemire...

--Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne, moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux doigts.

Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup, en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait comme un éclair.

--Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à personne,--pas même à toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il avec mépris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà, entends-tu bien, ce que je te défends!

--Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral. Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans m'avoir dit que tout est oublié!

Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules nues, irrésistible, avec des battements de coeur, et se contenait, sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia, elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,--par vanité,--de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper. Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.

Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.

--C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle! Cachemire! Pleurer!

--Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les griffes!

--Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.

--Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille. Va donc t'informer.

Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs créanciers qui désiraient parler à _madame_.

--Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.

--Si fait, Héloïse.

Héloïse était la cuisinière.

--Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il faut leur envoyer _maman Anaïs_.

Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_!

Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de Montépin, édition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où elle s'était arrêtée.

--Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...

--Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?

--Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout briser, et il n'y a là-bas que cette _grue_ d'Héloïse.

--C'est bon, grommela _maman Anaïs_. On y va.

Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses poches, et passa dans l'antichambre.

Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui _serfit mam'zelle Gagemire_.

--Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?

--_Malate?_ demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de _blus_ pour _bayer_!

--C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est notre garantie.

--N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil. Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une caserne, s'il était nuit?

--Il fait _chour_ reprit Moïse, et nous _afons_ le droit de _tapacher_ guand on baye bas!

--Tiens, vous croyez ça, vous?

--Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!

--Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!

--On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une note de boucherie!

--Et moi donc!

--Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!

--_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!

--Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?

--Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le bec dans l'eau!

--Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.

--Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!

--Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette heure-ci vous serez payés!

--Nous n'en croirions pas un mot!

--On nous l'a vaite drop soufent!

--Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.

--L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.

--Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera bien l'escompte à la banquière?

--L'escompte!

--Ah bien, l'escompte!

--Parlons-en!

--On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!

--Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon saint-frusquin. Il est bien à moi.

--Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!

--Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question. Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?

--Vingt pour cent!

--C'est une plaisanterie!

--Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous que nous gagnons?

--Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais estimer tous vos comptes par des experts?

--En voilà une idée! Estimer nos comptes!

--Nous ne sommes pas des maçons!

--Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?

--Non... Non...

--Touze, si fous foulez, dit Moïse!

--Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!

Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.

--Eh bien? dit Suzanne.

--Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que demain on les payerait...

--Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!

--Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_. D'ailleurs j'ai promis...

--Tu as promis, tu as promis...

--Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour donner dans l'oeil de ceux qui regardent...

--C'est que je dois beaucoup, je parie!

--Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _châles d'Inde_ dans ce total-là. Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.--Il n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.--Je porte tout ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!

--Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en referai un second.

--Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.

En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs. Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs _en entrée_... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.

--Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.

--En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet argent n'est pas à nous!

--Et les reconnaissances?

--Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!

Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et, rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que cette petite affaire lui avait rapporté.

Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.

--J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.

Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre profit pour l'intermédiaire.

--La petite a du bon, songeait-elle.

Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les valeurs qu'il fallait acheter.

Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.

Le soir, l'_on dit_ était une vérité.

Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette dernière venait de réussir--prodigieusement--comme avaient réussi toutes les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un coquin!

--Misère! se dit Terral, je n'avais jamais calculé la partie qu'en la jouant avec des honnêtes gens.

--Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.

--Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans la pensée, de se retrouver sur mon passage!

Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis, ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit Barberino!»

--Un homme à la mer!

Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire. Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire. Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du collége pour insubordination féroce.

Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et tendait ses petits pieds au pédicure.

--Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?

Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses, toujours charmante, un peu pâle cependant.

Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:

--Quelles nouvelles? demanda-t-elle.

--Rien.

Elle congédia le pédicure.

--Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?

--Rien, en vérité.

--Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue, vous êtes encore jaloux, vilain!

--Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...

--Tu es poli, dit-elle.

--Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien que je t'aime... malgré tout.

--Malgré tout? Il y a une intention dans ce _malgré tout_. Quand je te dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie? Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y aller de _ton_ cinquième acte!

--Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.

--Comment, perdu?

--J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?

--Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?

--Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la cervelle!

--Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te surveille. Non, tu ne te tueras pas!

--Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons, as-tu de l'argent, toi, à me prêter?

--De l'argent?

--Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable somme...

--Et combien te faut-il?

--Quinze mille francs.

--Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!

Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.

--Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement. Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet, parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet. C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça... Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...

--Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le cavalier est désarçonné. A un autre!

Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité, mordillant sa moustache.