Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 14
Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope. Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres, dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.
Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tête haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible sourire.
--Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à table.--Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?
--Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!
--Eh bien! nous souperons sans lui!
On soupa.
Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres étincelants,--chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,--pendant qu'au dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries, les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres, rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne au bruit.
On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté! Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie, névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout se paye.
En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.
--Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh! Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en rendras raison!... Bonsoir!
Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,--mais aussi fous:
--C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant... C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!
--Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait, Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le reste, Berthe!
--Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauvé la caisse_?
--Tiens, tiens...
--Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères ne parle que de lui!
--Vive Miron!
--Un toast à Miron!
--Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!
--Parce que Miron est une canaille, voilà!
--Un peu fort, Josépha, ma fille!
--Comment écris-tu canaille? Par un K?
--Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça. Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!
--Je m'en doutais!
--Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper Josépha... Mieux... Très-fort!
--Vive Miron! vive Miron!
--Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!
--Est-elle _grue_, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de Champagne.
Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire l'assemblée _aux éclats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour voir les dessins faits par la brisure de la glace.
--Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le petit Polonais _casquera_!
--Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge ça, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie!
--Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son histoire!
--De quel droit?
--Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!
--On ne doit pas se parler à voix basse!
--A la porte, Félicie!
--Qu'elle parle pour tout le monde!
--Faites-la monter sur la table...
--Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!
--L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!
--Tout haut!
--Silence!
--Elle parlera.
--Elle ne parlera pas!
Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air vague et lentement:
--Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire... Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes parents!
--Parbleu!
--Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait sa tête dans le gilet de Fernand Terral.
--A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron trempé dans le poivre.
--Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.
--Joli comme Barberino.
--Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.
--Chut! Silence! L'histoire de Félicie.
--Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.
Félicie n'entendait rien.
--A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais voilà... Et l'enfant?
--Ah! ah! il y avait un enfant!
--Un enfant? Tableau!
--Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?
Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible sourire--celui des folles:
--Je l'ai tué, dit-elle doucement.
Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystérisaient_.
Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent, devenus glacés dans leur ivresse.
--Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit! Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la caisse à fleurs sur notre fenêtre--dans la terre... J'arrosais tous les matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon!
Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait, chacun se demandant qui le premier allait partir.
--Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!... Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!
--Ça a _jeté un froid_! dit Renaud.
--Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!
--Et oublions Félicie Hamlet!
--Félicie Young! dit Olivier Renaud.
--Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle Germot, moi!
La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies, d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie, de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée, pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.
Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.
Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se donnait des airs d'Impéria.
Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.
--Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait, allons, un toast!
--Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!
--Et vous, millionnaire futur!
--Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître? La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer. Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!
--Bravo!
--Terral, vous êtes superbe!
--Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!
--La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là. Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en dites-vous, Broski?
--Approuvé! Passez-moi le rhum!
--D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!
--Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.
Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si beau!
--Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides! La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus possible. A l'assaut!
--A la baïonnette!
--Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du boulevard!
--Machiavel lui-même!
--Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!
--Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie mauve... Une chanson!
--Une chanson! _La Femme à barbe!_
--Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne alors!
--De l'eau de Cologne! C'est une idée!
--Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?
--Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai soif!
--Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!
--A boire!
Ils buvaient.
La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et, fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient bu des liqueurs précieuses, des _crus_ princiers, des crêmes exquises, et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore, mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins, dans la rue,--du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant, d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés, ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui s'était affaissée entre ses bras.
VIII
Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à Fernand Terral:
--Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes. C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais un rôle!... Six toilettes!
--Ah! fit Terral.
--Tu n'as pas l'air content?
--Moi? si fait!
Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.
Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était brûlé le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort, il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il se roidissait et ne voulait pas faiblir.
Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui, de ces paroles où elle se livrait,--et sans mentir,--emportée qu'elle était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse qui n'expliquait rien et elle soupirait.
L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,--il ne savait quoi,--entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il fut jaloux, il devint faible.
Cachemire s'en aperçut et en abusa.
Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être. Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle, et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle. Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche. Avec Rien il avait, il arrachait Tout.
Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde, comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître. Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!
Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite, encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs, de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle était belle et faite pour être aimée.
Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet amour-là avait quelque chose de _déjà vu_ qui la fatiguait. Elle eût voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;--si le Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce comme marée en carême pour chanter la _ronde_ de rigueur.
Pendant qu'il _détaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une lorgnette braquée.
--Tiens, se dit Messidor, Cachemire!
C'était Cachemire.
On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.
--Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné la tête à Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande le crâne de Messidor.
--Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des victimes de Messidor.
Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore Cachemire.
--Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de l'être, mais,--il porta en riant la main à son coeur,--c'est certain, je suis aimé!
--Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.
Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal:
--Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais regarde-toi donc, Messidor!
Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette Cachemire à la recherche d'un _idéal_. L'_éclectisme_,--qu'elle ne connaissait pas,--l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé. On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit scandale.
Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et tout fut dit.
La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire. Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand. Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait su!...
Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.
Et ce jour-là devait arriver.
Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il se présenta.
Cachemire était absente.
Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère l'avait fait sortir.
--Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.
--Ah! fit madame Labarbade. Voilà!
Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait tourner ses pouces autour l'un de l'autre.
--Elle est au théâtre? dit encore Terral.
--Je ne crois pas!
--Rentrera-t-elle pour dîner?
--Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer Gil-Pérès!
--Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'oeil gauche.
--Gamin, va! fit la mère.
Terral s'était assis, un peu impatient.
--C'est bien, j'attendrai.
Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.
--Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle a filé. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!
--Parbleu! dit Terral en se levant.
Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe, étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé, pour témoigner son contentement.
--Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai _déclaqué_ tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, là-bas. Ça va être du joli!
--Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc jamais fini?
--Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va mettre les pieds dans le plat. _V'là ce que c'est, c'est bien fait_, chantait-il d'une voix de grillon.
--Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les M. Bruand!
--Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embête_! L'autre dimanche, je n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien, alors!... C'est pas une soeur, ça!
--Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!
Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle, dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.