Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 12
Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit, elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement; elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.
Elle se retourna, regarda, demeura immobile.
Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.
Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives, accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami mort.
Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même. Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.
A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé! Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la durée, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,--il la trouva sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.
--C'est le jour dit-il.
--Ah! le jour!
Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.
--J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!
--Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!
Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne des _faits divers_:
«_Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime, le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles, où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra devant le jury avant la fin du mois prochain._»
Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre, très-connu maintenant, presque illustre.
La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?
Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.
--Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la gloire--c'était de la gloire--de son amant.
Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman Anaïs_ elle-même, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussière de ses souliers_ sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance, une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin Fargeau.
Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien voulu entendre.
--Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.
Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la main. C'était assez.
Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le fallait bien. Elle ne songea qu'à _mettre sur pied_ le nouvel appartement de «_sa chère Suzanne_.» Elle fut vraiment superbe,--ayant l'oeil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et, pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,--et réalisant une partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme elle disait, _la maison en avance_, de telle façon qu'on pût attendre les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.
Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner des conseils,--en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.
Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement. Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes, boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait _le flair_.
Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant, vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.
--Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée, ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon chéri.
Débarrassée du _chéri_, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie, épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle, changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds, n'importe où,--si Fernand l'eût voulu.
D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son égale.
Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui, jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien. Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.
Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.
L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.
Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les fêtes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire, cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.
L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,--Mabille,--où tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystérisée_ par la danse folle.
On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait, là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise, argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le divan, et les yeux tournés vers le paysage.
--Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.
L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix. La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses, des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les épilepsies d'Offenbach. Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main, allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter, disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.
Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire, tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin, jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.
Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une façon de chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait des cartes dispersées.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux! disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voilà du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit jeu?
--Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.
Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce _trèfle_ et à ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destinée.
Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!
Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques, les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau en arrière,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air, tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air, des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes fauves.
Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la boue» lui entrait au coeur.
VII
Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs. Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on rencontre partout à Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'où elle vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseignés cent fois sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.
Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours, d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne pas se survivre.
Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses mots dans les petits journaux.
On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son _dog-cart_; pour mille écus il n'eût point manqué son _tour du lac_ à l'heure où il est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie cherchée. Il marchait en pleine terre promise.
Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête, Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir; il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.
--Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.
L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta, ébauchant un sourire un peu attristé.
--Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?
--Moi? dit Bourdenois... Non...
Il paraissait un peu embarrassé.
Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.
--Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade?
--Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur!
--Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné? dit-il tout haut.
--Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.
--A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être. Allons, tu me tiendras compagnie!
Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point, où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien voulu refuser.
--Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux audacieux.
--J'en suis persuadé, fit Bourdenois.
Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne voyaient pas.
--Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit détestable.
Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;--puis regardant Bourdenois:
--Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si ces diables de voeux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis aimé. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela à ce duel.
--Quel duel? demanda Bourdenois.
--Comment, quel duel?
Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et regarda son ami d'un air stupéfait.
--Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?
--Tu t'es battu?
--Tu ne lis donc pas les journaux?
--Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.
Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder aux malheurs d'autrui.
Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se fit un silence.
Puis Terral interrogea son compatriote par politesse: