Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 11
--Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage, la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gâchée, une volonté sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but, demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde. L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre génération. A preuve,--il se touchait le front,--l'inévitable, l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,--puisque j'ai parlé de moi,--j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi, diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une insurmontable amitié pour le _far niente_ à d'honnêtes garçons comme moi qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!
Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les transmettent aux journaux des départements et de l'étranger, chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales; qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction, surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie, revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait ce qu'il appelait les variantes.
Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il, concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, à l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard, assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24 novembre...»--Mais si la correspondance devait être imprimée dans un journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le journal radical et pour le journal catholique.
Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une _Agence Havas_ au petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du _Moniteur de la Côte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral, publié dans ses détails par un journal de province, devait être reproduit par quelque feuille parisienne.
Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres--de ceux qu'on lit et qui se font lire,--se félicitait que le hasard l'eût mis en relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que Philippe Matouchard.
Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre où se distillent les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent, où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste et se _blague_ ce matin ou ce soir.
Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement _ornée_ de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M. Matouchard.
Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare à la bouche.
--Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.
Fernand passa dans la pièce à côté, la _salle de rédaction_, où une demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes, tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité, presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogène_, Alphonse Karr déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le _Courrier de Lyon_, par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début, puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés au ciseau, _écrémés_ par le «correspondancier» chargé de _faire la cuisine_. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et toujours _de la copie_.
--Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.
A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui tendait Matouchard.
--Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.
--Oui. Il va mieux.
--Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas _rater_ ça. C'est tout ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne me parlez pas de correspondance... un métier de chien!
--De chien de Bruxelles! dit un des _porions littéraires_.
Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout allait être répété.
--Bravo! bravo! disait Matouchard.
Il tira sa montre.
--Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous faut même pas ça?
--Pour _l'Observateur de l'Aube_?
--Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.
--Allons-y, dit Landrumeau.
--Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous, diable!
--J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des _correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharné,--il avait tué dix-sept personnes,--un fort à bras, démoli net par un crapaud qui n'avait touché un fleuret de sa vie.
--C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.
--Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.
--Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été le confident de Caussidière, en 1848?
--C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont mortes. On met une croix dessus.
--Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait un mot!
--Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se plaindrait.
--C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un _Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins!
--Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après ça--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_.
--Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!
Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral causait.
--Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses _Echos_.
--Je ne le connais pas.
--Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?
--Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.
--Toujours la même chose!
--Toujours. Je vous dis qu'il _est vidé_!
--Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _eût quelque chose dans le ventre_. Il n'avait rien.
--Pas grand'chose...
--Rien...
--Et Paul Duchemin?
--Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.
--C'est _Ermite de la Chaussée d'Antin_.
--Restauration.
--Ganache!
--Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu _Arnaud_?
--Ça a paru chez Amyot?
--Chez Lévy.
--Pas lu.
--De jolis détails... Du paysage... Mais _ça ne se tient pas_!
--C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac.
--C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche de l'absolu_, non!
--Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La _Recherche de l'absolu_? un chef-d'oeuvre...
--Un chef-d'oeuvre embêtant. L'as-tu lu?
--Et toi?
--Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps. Lamartine passera... Mais Balzac...
--Et Musset?
--Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité, Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa, dites-le-moi, je l'enverrai à l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!
Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ très-satisfait de son expédition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles, dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral, c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif. A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette heure, que de son duel avec M. de Bruand.
--Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit leur mot!
Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête pleine de projets et d'ambitions--si près maintenant de se réaliser.
Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.
--Comment va M. de Bruand? dit-il.
--Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments, ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.
--Quelle partie? demanda Terral.
--Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.
--Je ne vous comprends pas du tout.
--Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été audacieux.
Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache avec son index.
--Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.
--Ah! bah! Et pourquoi?
--Vous me comprenez, dit Terral.
--Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!
--Ah! pardieu! s'écria Terral...
Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres frémissantes encore, les mains crispées:
--Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de M. de Bruand.
--M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.
Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.
Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.
--Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?
Terral lui tendait la main.
Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux sur ceux de Terral comme pour l'interroger.
--Oublions, dit Terral lentement.
Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.
--Oubliez, dit Terral en se reprenant.
Fargeau haussa les épaules.
--Soit, dit-il...
--Votre main, en ce cas?
--Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce que l'on ne découvre pas!
Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu. Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage. Mais, en réfléchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de ce Diogène du _Café Athalie_? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le remuer un peu. Mort!
Et il songeait.
--Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné, tant mieux pour moi!
Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps durer.
--Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai jusqu'au jour du procès.
Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous (il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.
--Tu ne sais pas? commença-t-elle.
--Si, je sais. M. de Bruand est mort.
--Qui te l'a dit?
--Fargeau.
--Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort, est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds, dis-moi quelque chose.
--On me jugera, fit Terral.
--Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon Fernand?
--Ils ne me condamneront pas.
--Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en s'asseyant sur le lit de Terral.
--Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.
--Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la table de son poing fermé.
--Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas? C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?
--Oui.
--Tu en auras!
--Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le refuse...
--Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver, entends-tu? combien te faut-il?
--Rien.
--Combien as-tu ici?
Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu, ouvrit des tiroirs, regarda et dit:
--Où vas-tu avec cela? en Belgique?
--Oui, je pars ce soir.
--Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que tu m'aimes?
--Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire suppliant de la jeune fille.
Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:
--Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu, dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours? Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai, moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne te vaut pas!
--Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles. Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!
Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire, c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu peut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le répétait enivrée,--était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.
Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait, parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires, fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas, maugréant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer à cet envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela, et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--après les funérailles,--chez M. de Bruand.
--Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa chambre.
Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le salut de Terral.
Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.
Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.
Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle. Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par une odeur de cire fondue.
Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête, jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait enfermé ses diamants,--les diamants que celui qui était là lui avait donnés autrefois.