Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
Part 10
Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où pendait une lanterne japonaise.
--Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu. Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire. Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire! Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane. Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au Bois, je ne sais où, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans se cogner à l'une d'elles,--se laisse prendre encore à leur luxe, à leur grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui, qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai le crâne assez dépourvu de cheveux, et le coeur assez chauve d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à l'heure où la _libéralité du temps_ ne l'avait pas doté de sa gravelle. Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus désintéressé que vous,--j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute à voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main la jeunesse et la traîne dans le monde,--tiers, quart ou fraction de monde,--pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'était Ninon de Lenclos. Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à l'abdomen--qui naîtra plus tard,--le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et, pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:--Eh bien! _et ta soeur?_ Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela. Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses, qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles tiennent la moitié de Paris par le coeur, par les sens ou par la gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives, dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues--par un souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles gens déshonorés, de coeurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos soeurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau. Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces _chantages à l'amour_ organisés comme un plan de bataille. Vous avez été trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles s'aigrissent en vieillissant.
Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.
Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait, un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été. On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.
Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées, enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée, semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours bleu.
--Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.
--Ah!
Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.
On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.
Puis on choisit le terrain.
Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.
M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait doucement.
--C'est bête, songeait Fargeau.
Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.
Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne l'automne au feuillage.
Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que tenait M. Handa-Machado.
Le sort choisit les lourdes épées du soldat.
On se mit en garde.
Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine expression de menace.
Blanc et l'oeil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de Bruand écarta son fer.
Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.
M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine poitrine.
--Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.
Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux de Terral.
Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de Bruand.
--Tonnerre! dit Fargeau.
Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de Bruand couché sur l'herbe.
Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé, soutenait le corps entre ses bras.
M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres blêmes, mais son oeil conservait la même vivacité.
--Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!
Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.
--Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec moi, c'est assez!
Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé par le spahi.
--Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!
On amena la voiture.
M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.
--Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.
Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du blessé.
A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:
--Hein,--celui-ci clignait des yeux,--une voiture comme ça à nous!
--Ah! dame!
--Il y a des gens qui ont de la chance!
VI
Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui tâtait le pouls. La fièvre gagnait.
--Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être transporté?
--Il a un hôtel à lui.
--Parbleu, l'hôtel de Cachemire.
On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint ouvrir.
--Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.
--Monsieur!
Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade, dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta de dire:
--Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!
Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la chambre de Terral.
Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa la nuit.
En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un signe, et dit souriant:
--Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!
Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:
--C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai pas les pieds dans ma chambre!
--Et pourquoi?
--Je ne veux pas le voir, lui!
--Tu as tort.
--C'est possible.
--Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!
La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit, avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait longé le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis l'oeil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de bâtons de cire.
La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.
C'était Cachemire.
--Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?
--Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!
--Le Bruand?
--C'est ton sort qui se décide-là!
--Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est! Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de rien avec Terral!
--Avec Terral?
--Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai dans le sang!
--Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite, au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours, _sans décesser_ comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas gai, mais tu gagnerais bien tes journées...
--Oui, l'héritage?
--Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a pas pour longtemps.
--Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les cartes, toutes les _réussites_, étaient pour nous, tu sais! Je sors, moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.
Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»--avec un sourire.
Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur les escaliers de l'hôtel.
--Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune. Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te mènera loin!
Elle reprit son poste d'observation, l'oeil à la serrure, le cou tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.
--Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.
--Moi?
--J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?
--Non.
Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni adresse.
--Vous n'êtes pas plus mal?
--Au contraire, dit Léon, je vais mieux!
--Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...
--Il disait?
--Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus vite.
--Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.
--Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?... Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?
--Pourquoi? fit-il.
--Mais... parce qu'elle vous doit...
--Elle ne me doit rien.
--Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme vous l'avez aimée...
--Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.
--Ah!
Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait, regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si elle eût égrené un chapelet.
--Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...
--Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.
Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:
--Votre appareil n'est point dérangé?
--Non. Tout est pour le mieux. Merci.
--Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les lettres mises les unes sur les autres.
Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit avec vivacité:
--Laissez ceci!
--Je vous demande pardon... je croyais...
Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul Barré, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien.
--Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.
Léon ne répondit pas.
--Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi. Au premier signe j'accourrai.
--Bien, dit M. de Bruand.
Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.
--Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne m'oublie pas!
Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient, mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.
--Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler dans une chambre où peut-être _elle_ a reçu cet homme,--et de mourir, en un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.
Il reprenait alors:
--Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!
--Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait, c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir--qui sait? vécu ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!
--Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir! J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris. J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!
--Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?
--Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misère et le dégoût qu'ils trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble. Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.
--Possible, dit Fargeau.
--Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend. Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût, par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.