Les Femmes de la Révolution

Chapter 6

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Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche l'épuisait. Un homme, assis depuis un an, tout à coup marchant sans repos, fût bientôt mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe longue, ses yeux égarés, d'entrer, pauvre famélique, dans un cabaret de Clamart. Il mangea avidement, et, en même temps, pour soutenir son coeur, il ouvrit le poëte romain. Cet air, ce livre, ces mains blanches, tout le dénonçait. Des paysans qui buvaient là (c'était le comité révolutionnaire de Clamart) virent bientôt tout de suite que c'était un ennemi de la République. Ils le traînèrent au district. La difficulté était qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds étaient déchirés. On le hissa sur une misérable haridelle d'un vigneron qui passait. Ce fut dans cet équipage que cet illustre représentant du dix-huitième siècle fut solennellement conduit à la prison de Bourg-la-Reine. Il épargna à la République la honte du parricide, le crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'eût point existé.

XII

SOCIÉTÉS DE FEMMES.--OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE.

Les Jacobins s'appelant _Amis de la Constitution_, la société qui se réunissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Société fraternelle des patriotes des deux sexes _défenseurs de la Constitution_. Elle avait pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, où elle proteste contre les décrets de l'Assemblée constituante, elle tire son appel à trois mille. Elle reçoit, vers cette époque, un membre illustre, madame Roland, alors en voyage à Paris.

Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des sociétés de femmes. C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les biographies, etc., qu'on en recueille quelques légères traces.

Plusieurs de ces sociétés furent fondées vers 90 et 91 par la brillante improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega, dictait une tragédie par jour. Elle était tort illettrée; on a dit même qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était née à Montauban (1755) d'une revendeuse à la toilette et d'un père marchand, selon les uns, selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient bâtarde de Louis XV. Cette femme infortunée, pleine d'idées généreuses, fut le martyr, le jouet de sa mobile sensibilité. Elle a fondé le droit des femmes par un mot juste et sublime: «Elles ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu'elles ont celui de monter à l'échafaud.»

Révolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand elle vit le roi captif à Paris. Républicaine en juin 91, sous l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui redevint favorable quand on lui fit son procès. On raillait son inconséquence, et, dans sa véhémence méridionale, elle proposait aux railleurs des duels au pistolet.

Le parti de Lafayette contribua surtout à la perdre en la mettant à la tête d'une fête contre-révolutionnaire. On la fit agir, écrire dans plus d'une affaire que sa faible tête ne comprenait pas. Mercier et ses autres amis lui conseillaient en vain de s'arrêter, toujours elle allait, comptant sur la pureté de ses intentions; elle les expliqua au public dans un très-noble pamphlet, la _Fierté de l'innocence_. La pitié lui fut mortelle. Quand elle vit le roi à la barre de la Convention, républicaine sincère, elle n'offrit pas moins de le défendre. L'offre ne fut pas acceptée. Mais, dès lors, elle fut perdue.

Les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis, risquent bien plus que les hommes. C'était un odieux machiavélisme de ce temps de mettre la main sur celles dont l'héroïsme pouvait exciter l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la brutalité inflige aisément à un sexe faible. Un jour, saisie dans un groupe, Olympe est prise par la tête; un brutal tient cette tête serrée sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se déroulent... pauvres cheveux gris, quoiqu'elle n'eût que trente-huit ans; le talent et la passion l'avaient consumée. «Qui veut la tête d'Olympe pour quinze sous?» criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: «Mon ami, dit-elle, mon ami, j'y mets la pièce de trente.» On rit, et elle échappa.

Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la force lui manqua. Par une triste réaction de la nature dont les plus intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes, elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort. On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du supplice. Elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un ami lui aurait rendu, en pleurant, le triste office, dont on prévoyait l'inutilité. Les matrones et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour dire que, s'il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu'on pût la constater.

Elle reprit tout son courage devant l'échafaud, et mourut en recommandant à la patrie sa vengeance et sa mémoire.

* * * * *

Les sociétés de femmes, tout à fait changées en 93, influent alors puissamment. Celle des _Femmes révolutionnaires_ a alors pour chef et meneur une fille éloquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la réunion générale de l'Évêché où fut décidée la perte des Girondins, prit la plus violente initiative et dépassa de beaucoup la fureur des hommes. Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je crois, de Châlier, et intimement lié avec Jacques Roux, le tribun de la rue Saint-Martin, dont les prédications répandaient quelques idées communistes. Leclerc, Roux et d'autres, après la mort de Marat, firent un journal d'une tendance très-peu maratiste: _Ombre de Marat_.

Ces hardis novateurs, violemment haïs de Robespierre et des Jacobins, rendirent ceux-ci hostiles aux sociétés de femmes, où leurs nouveautés étaient bien reçues.

D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande partie et toutes fort irritées de la diminution de leur commerce, en voulaient aux sociétés de femmes, que, très-injustement, elles en rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes (pauvres ouvrières), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles envahirent une de ces sociétés sous les charniers Saint-Eustache et la mirent en fuite à force de coups.

D'autre part, les républicaines trouvaient mauvais que les poissardes négligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait, conformément à la loi. En octobre 93, époque de la mort des Girondins, habillées en hommes et armées, elles se promenèrent aux halles et injurièrent les poissardes. Celles-ci tombèrent sur elles, et, de leurs robustes mains, leur appliquèrent, au grand amusement des hommes, une indécente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea, mais contre les victimes; elle défendit aux femmes de s'assembler. Cette grande question sociale se trouva ainsi étranglée par hasard.

Que devint Rose Lacombe? Chose étrange! cette femme violente eut, comme la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanité qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un passe-port, comme actrice, engagée au théâtre de Dunkerque.

En juin 94, nous la retrouvons assise à la porte des prisons, vendant aux détenus du vin, du sucre, du pain d'épice, etc., etc., position lucrative, qui, par la connivence des geôliers, permettait de vendre à tout prix. On n'eût pu reconnaître la fougueuse bacchante de 93. Elle était devenue une marchande intéressée; du reste, douce et polie.

XIII

THÉROIGNE DE MÉRICOURT (89-95).

Il existe un fort bon portrait gravé de la belle, vaillante, infortunée Liègeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le régiment de Flandre, de briser l'appui de la royauté, qui, au 10 août, parmi les premiers combattants, entra au château l'épée à la main, et reçut une couronne de la main des vainqueurs.--Malheureusement ce portrait, dessiné à la Salpêtrière, quand elle fut devenue folle, rappelle bien faiblement l'héroïque beauté qui ravit le coeur de nos pères et leur fit voir dans une femme l'image même de la Liberté.

La tête ronde et forte (vrai type liégeois), l'oeil noir, un peu gros, un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la trace du violent amour dont cette fille vécut et mourut,--amour d'un homme? non (quoique la chose semble étrange à dire pour une telle vie), l'amour de l'idée, l'amour de la Liberté et de la Révolution.

L'oeil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si grande ingratitude!... Du reste, le temps a frappé, non moins que le malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matériel. Sauf les cheveux noirs serrés d'un fichu, tout est abandonné, le sein nu, dernière beauté qui reste, sein conservé de formes pures, fermes et virginales, comme pour témoigner que l'infortunée, prodiguée aux passions des autres, elle-même usa peu de la vie.

Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connaître son pays, le pays wallon, de Tournai jusqu'à Liège, connaître surtout Liège, notre ardente petite France de Meuse, avant-garde jetée si loin au milieu des populations allemandes des Pays-Bas. J'ai conté sa glorieuse histoire au quinzième siècle, quand, brisée tant de fois, jamais vaincue, cette population héroïque d'une ville combattit un empire, quand trois cents Liègeois, une nuit, forcèrent un camp de quarante mille hommes pour tuer Charles le Téméraire. (_Histoire de France_, t. VI.) Dans nos guerres de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai, le ferblantier Meuris, par un dévouement qui rappelle celui de ces trois cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vendée s'y brisa pour le salut de la France. (_Histoire de la Révolution_.)

Pour comprendre Théroigne, il faudrait connaître encore le sort de la ville de Liège, ce martyr de la liberté au commencement de la Révolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prêtres, elle s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liègeois brillèrent dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans nos clubs par leur colérique éloquence. C'étaient nos frères ou nos enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l'Hôtel de Ville.

Théroigne était la fille d'un fermier aisé, qui lui avait fait donner quelque éducation, et elle avait une grande vivacité d'esprit, beaucoup d'éloquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi. Séduite par un seigneur allemand, abandonnée, fort admirée en Angleterre et entourée d'amants, elle leur préférait à tous un chanteur italien, un castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se faisait alors appeler, en mémoire de son pays (la Campine), comtesse de Campinados. En France, ses passions furent de même pour des hommes étrangers à l'amour. Elle déclarait détester l'immoralité de Mirabeau; elle n'aimait que le sec et froid Sicyès, ennemi né des femmes. Elle distinguait, encore un homme austère, l'un de ceux qui fondèrent plus tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier républicain, le mathématicien Romme, aussi laid de visage qu'il était pur et grand de coeur; il le perça, ce coeur, le jour où il crut la République morte. Romme, en 89, arrivait de Russie; il était gouverneur du jeune prince Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son élève aux salons de la Liègeoise, fréquentés par des hommes comme Sieyès et Pétion. C'est dire assez que Théroigne, quelle que fût sa position douteuse, n'était nullement une fille.

Les jours entiers, elle les passait, à l'Assemblée, ne perdait pas un mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des royalistes qui rédigeaient les _Actes des apôtres_, c'était de marier Théroigne au député Populus, qui ne la connaissait même pas.

Quand Théroigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un numéro admirable de Camille Desmoulins sur une séance des Cordeliers. Voici l'extrait que j'en ai fait ailleurs:

«L'orateur est interrompu. Un bruit se fait à la porte, un murmure flatteur, agréable... Une jeune femme entre et veut parler... Comment! ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne, la belle amazone de Liège! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5 octobre. L'enthousiasme est au comble. «C'est la reine de Saba, s'écrie Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.»

«Déjà elle a traversé toute l'Assemblée d'un pas léger de panthère, elle est montée à la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des éclairs, apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.

«Si vous êtes vraiment des Salomons, dit Théroigne, eh bien, vous le prouverez, vous bâtirez le Temple, le temple de la liberté, le palais de l'Assemblée nationale... Et vous le bâtirez sur la place où fut la Bastille.

«Comment! tandis que le pouvoir exécutif habite le plus beau palais de l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir législatif est encore campé sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus, au Manège... comme la colombe de Noé, qui n'a point où poser le pied!

«Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les édifices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule, où réside le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un dieu sans autel. Qui reconnaîtra son culte?

«Bâtissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. Bâtissons le seul vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui où fut prononcée la Déclaration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des tribus, leur Jérusalem!»

Quand Liège, écrasée par les Autrichiens, fut rendue à son tyran ecclésiastique, en 1791, Théroigne ne manqua pas à sa patrie. Mais elle fut suivie de Paris à Liège, arrêtée en arrivant, spécialement comme coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, soeur de l'empereur Léopold. Menée à Vienne, et relâchée à la longue, faute de preuves, elle revint exaspérée, surtout contre les agents de la reine qui l'auraient suivie, livrée. Elle écrivit son aventure; elle voulait l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins, lorsque éclata le 10 août.

Un des hommes qu'elle haïssait le plus était le journaliste Suleau, l'un des plus furieux agents de la contre-révolution. Elle lui en voulait, non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour avoir publié, à Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui écrasèrent la Révolution à Liège, le _Tocsin des rois_. Suleau était dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses relations infiniment étendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier conte que Suleau, dans un danger, lui disait: «J'enverrai, au besoin, toute ma Picardie à votre secours.» Suleau, prodigieusement actif, se multipliait; on le rencontrait souvent déguisé. Lafayette, dès 90, dit qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'hôtel de l'archevêque de Bordeaux. Déguisé cette fois encore, armé, le matin même du 10 août, au moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi, Suleau, pris, dès lors était mort. On l'arrêta dans une fausse patrouille de royalistes, armés d'espingoles, qui faisaient une reconnaissance autour des Tuileries.

Théroigne se promenait avec un garde-française sur la terrasse des Feuillants quand on arrêta Suleau. S'il périssait, ce n'était pas elle du moins qui pouvait le mettre à mort. Les plaisanteries mêmes qu'il avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue chevaleresque, elle devait le défendre; au point de vue qui dominait alors, l'imitation farouche des républicains de l'antiquité, elle devait frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût son ennemi. Un commissaire, monté sur un tréteau, essayait de calmer la foule; Théroigne le renversa, le remplaça, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale défendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser toute résistance. Appelés un à un, ils furent égorgés par la foule. Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux égorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le récit, on suppose que la virago (petite et fort délicate, malgré son ardente énergie) aurait sabré de sa main cet homme de grande taille, d'une vigueur et d'une force décuplées par le désespoir. D'autres disent que ce fut le garde-française qui donnait le bras à Théroigne qui porta le premier coup.

Sa participation au 10 août, la couronne que lui décernèrent les Marseillais vainqueurs, avaient resserré ses liens avec les Girondins amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha encore plus à eux par leur horreur commune pour les massacres de Septembre, qu'elle flétrit énergiquement. Dès avril 92, elle avait violemment rompu avec Robespierre, disant fièrement dans un café que, s'il calomniait sans preuves, «elle lui retirait son estime.» La chose, contée le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta l'amazone dans un amusant accès de fureur. Elle était dans une tribune, au milieu des dévotes de Robespierre. Malgré les efforts qu'on faisait pour la retenir, elle sauta par-dessus la barrière qui séparait les tribunes de la salle, perça cette foule ennemie, demanda en vain la parole; on se boucha les oreilles, craignant d'ouïr quelque blasphème contre le dieu du temple; Théroigne fut chassée sans être entendue.

Elle était encore fort populaire, aimée, admirée de la foule pour son courage et sa beauté. On imagina un moyen de lui ôter ce prestige, de l'avilir par une des plus lâches violences qu'un homme puisse exercer sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des Tuileries; ils formèrent un groupe autour d'elle, le fermèrent tout à coup sur elle, la saisirent, lui levèrent les jupes, et, nue, sous les risées de la foule, la fouettèrent comme un enfant. Ses prières, ses cris, ses hurlements de désespoir, ne firent qu'augmenter les rires de cette foule cynique et cruelle. Lâchée enfin, l'infortunée continua ses hurlements; tuée par cette injure barbare dans sa dignité et dans son courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette longue période de vingt-quatre années (toute une moitié de sa vie!), elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'était un spectacle à briser le coeur de voir cette femme héroïque et charmante, tombée plus bas que la bête, heurtant ses barreaux, se déchirant elle-même et mangeant ses excréments. Les royalistes se sont complu à voir là une vengeance de Dieu sur celle dont la beauté fatale enivra la Révolution dans ses premiers jours.

XIV

LES VENDÉENNES EN 90 ET 91.

Au moment où les émigrés, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos frontières de l'Est, le 24 et le 25 août, anniversaire de la Saint-Barthélémy, éclate dans l'Ouest la guerre de la Vendée.

Chose étrange! ce fut le 25 août, le jour où le paysan vendéen attaquait la Révolution, que la Révolution, dans sa partialité généreuse, jugeait pour le paysan le long procès des siècles, abolissant les droits féodaux _sans indemnité_.

À ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique, les cités qui en sont les portes, Nice, Chambéry, Mayence, Liège, Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes ambitionnaient de devenir françaises. Et il se trouve un peuple tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa mère, contre le peuple qui est lui-même! Ces pauvres gens ignorants, égarés, criaient: Mort à la nation!

Tout est mystère dans cette guerre de Vendée. C'est une guerre de ténèbres et d'énigmes, une guerre de fantômes, d'insaisissables esprits. Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les enquêtes n'apprennent rien. Après quelque fait tragique, les commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le seigneur? on le trouve à table; il invite les commissaires; ceux-ci se retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le lendemain.

Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile?

Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas sur la lande, une soeur grise qui trotte humblement et tête basse.

Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame à cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les fossés, quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute, d'être rencontrée.

Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des oeufs, ou des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite, et veut arriver à la ville avant la nuit.

Mais la soeur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles? Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont, toutes les trois, frapper à la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame a là sa petite fille qu'on élève; la paysanne y vient vendre; la bonne soeur y demande abri pour une seule nuit.

Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du prêtre? Il n'y est pas aujourd'hui.--Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie à ces coeurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu'on veut faire savoir, tel faux bruit qu'on veut répandre, tel signal qu'on veut faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il remue toute la contrée.

Femme et prêtre, c'est là tout, la Vendée, la guerre civile.

Notez bien que, sans la femme, le prêtre n'aurait rien pu.

«_Ah! brigandes_, disait un soir un commandant républicain, arrivant dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre effroyable avait fait périr tant d'hommes, _ce sont les femmes_, disait-il, _qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la République serait déjà établie, et nous serions chez nous tranquilles_... Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons demain. Et, après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer.» (_Mémoires de madame de Sapinaud_.)

Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en réalité, le vrai mot de la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane; il savait parfaitement que toute l'oeuvre des ténèbres s'était accomplie par l'intime et profonde entente de la femme et du prêtre.

La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'église et le confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux, parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente, l'étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.