Les femmes d'artistes

Chapter 7

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C'est toi qui étais étonnant, pauvre homme... La vérité, c'est que tu avais épousé un de ces jolies monstres comme il s'en trouve dans Paris, une femme ambitieuse et galante, sérieuse pour ton compte et légère pour le sien, sachant mener du même train vos affaires et son plaisir. La vie de ces femmes-là, mon cher, ressemble à un carnet de bal où l'on alignerait des chiffres à côté des noms des danseurs. La tienne s'est fait ce raisonnement: «Mon mari n'a pas de talent, pas de fortune, pas grande tournure non plus; mais c'est un excellent homme, complaisant, crédule, aussi peu gênant que possible. Qu'il me laisse m'amuser tranquille, je me charge, moi, de lui donner tout ce qui lui manque.» Et à partir de ce jour-là, l'argent, les commandes, les croix de tous les pays ont commencé à pleuvoir dans ton atelier avec leur joli son métallique, leurs cordons de toutes les couleurs. Regarde ma brochette... Puis, un matin, la fantaisie est venue à madame--fantaisie de beauté mûre--d'être la femme d'un académicien, et c'est sa main finement gantée qui t'a ouvert une à une toutes les portes du sanctuaire... Dame! mon vieux, ce qu'il t'en a coûté pour porter les palmes vertes, tes collègues seuls pourraient te le dire...

--Tu mens, tu mens!... cria Guillardin, étranglé par l'indignation.

--Eh! non, mon vieux, je ne mens pas... Tu n'as qu'à regarder autour de toi tout à l'heure en entrant en séance. Tu verras de la malice au fond de tous les yeux, des sourires au coin de toutes les lèvres, pendant qu'on chuchotera sur ton passage: «Voilà le mari de la belle Mme Guillardin.» Car tu ne seras jamais que cela dans la vie, mon cher, le mari d'une jolie femme...»

Pour le coup, Guillardin n'y tient plus. Blême de rage, il s'élance, va saisir pour le jeter au feu, après lui avoir arraché sa jolie guirlande verte, cet habit insolent et radoteur; mais voilà qu'une porte s'ouvre et qu'une voix bien connue, nuancée de dédain et de douce condescendance, vient l'éveiller à propos de son horrible rêve:

«Ah! c'est bien vous, par exemple!... s'endormir au coin du feu un jour pareil!...»

Mme Guillardin est devant lui, grande, belle encore, quoique un peu trop imposante avec son teint rose presque naturel sous ses cheveux poudrés, et l'éclair exagéré de ses yeux peints. D'un geste de maîtresse femme, elle prend l'habit à palmes vertes, et lestement, avec un petit sourire, elle aide son mari à l'endosser, pendant que le pauvre homme, encore tout trempé de la sueur de son cauchemar, respire d'un air soulagé et pense en lui-même: «Quel bonheur!... C'était un rêve...»

End of Project Gutenberg's Les femmes d'artistes, by Alphonse Daudet