Les femmes d'artistes

Chapter 6

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Quel temps heureux de travail et de confiance! Je ne soupçonnais rien. Tout ce qu'elle disait avait l'air si vrai, si naturel. Je ne lui reprochais qu'une chose. Quelquefois en me parlant des maisons où elle allait, des familles de ses élèves, il lui venait une abondance de détails supposés, d'intrigues, imaginaires qu'elle inventait en dépit de tout. Si calme, elle voyait toujours le roman autour d'elle, et sa vie se passait en combinaisons dramatiques. Ces chimères troublaient mon bonheur. Moi qui aurais voulu m'éloigner du reste du monde pour vivre enfermé auprès d'elle, je la trouvais trop occupée de choses indifférentes. Mais je pouvais bien pardonner ce travers à une femme jeune et malheureuse, dont la vie avait été jusque-là un roman triste sans dénoûment probable.

Une seule fois, j'eus un soupçon, ou plutôt un pressentiment. Un dimanche soir elle ne rentra pas coucher. J'étais au désespoir. Que faire? Aller à Saint-Germain? Je pouvais la compromettre. Pourtant, après une nuit affreuse, j'étais décidé à partir lorsqu'elle arriva toute pâle, toute troublée. Sa soeur était malade; elle avait dû rester pour la soigner. Je crus ce qu'elle me disait, sans me méfier de ce flux de paroles débordant à la moindre question, noyant toujours l'idée principale sous une foule de détails inutiles, l'heure de l'arrivée, un employé très-impoli, un retard du train. Deux ou trois fois dans la même semaine, elle retourna coucher à Saint-Germain; ensuite, la maladie finie, elle reprit sa vie régulière et tranquille.

Malheureusement, quelque temps après, ce fut son tour de tomber malade. Un jour, elle revint de ses leçons, tremblante, mouillée, fiévreuse. Une fluxion de poitrine se déclara, grave tout de suite, et bientôt--me dit le médecin--irrémédiable. J'eus une douleur folle, immense. Puis je ne songeai plus qu'à lui rendre ses dernières heures plus douces. Cette famille qu'elle aimait tant, dont elle était si glorieuse, je la ramènerais à ce lit de mourante. Sans lui rien dire, j'écrivis d'abord à sa soeur, à Saint-Germain, et moi-même je courus chez son oncle, le grand-rabbin. Je ne sais à quelle heure indue j'arrivai. Les grandes catastrophes bouleversent la vie jusqu'au fond, l'agitent dans ses moindres détails... Je crois que le brave rabbin était en train de dîner. Il vint tout effaré, me reçut dans l'antichambre.

«Monsieur, lui dis-je, il y a des moments où toutes les haines doivent se taire...»

Sa figure respectable se tournait vers moi, très-étonnée.

Je repris:

«Votre nièce va mourir.

--Ma nièce!... Mais je n'ai pas de nièce; vous vous trompez.

--Oh! je vous en prie, monsieur, oubliez ces sottes rancunes de famille... Je vous parle de Mme Deloche, la femme du capitaine...

--Je ne connais pas de Mme Deloche... Vous confondez, mon enfant, je vous assure.»

Et, doucement, il me poussait vers la porte, me prenant pour un mystificateur ou pour un fou. Je devais avoir l'air bien étrange, en effet. Ce que j'apprenais était si inattendu, si terrible... Elle m'avait donc menti... Pourquoi?... Tout à coup une idée me vint. Je me fis conduire à l'adresse d'une de ses élèves dont elle me parlait toujours, la fille d'un banquier très-connu.

Je demande au domestique: Mme Deloche?

«Ce n'est pas ici.

--Oui, je sais bien... C'est une dame qui donne des leçons de piano à vos demoiselles.

--Nous n'avons pas de demoiselles chez nous, pas même de piano... Je ne sais pas ce que vous voulez dire.»

Et il me ferma la porte au nez avec humeur.

Je n'allai pas plus loin dans mes recherches. J'étais sûr de trouver partout la même réponse et le même désappointement. En rentrant à notre pauvre petite maison, on me remit une lettre timbrée de Saint-Germain. Je l'ouvris, sachant d'avance ce qu'elle renfermait. Le garde général lui non plus ne connaissait pas Mme Deloche. Il n'avait d'ailleurs ni femme ni enfant.

Ce fut le dernier coup. Ainsi pendant cinq ans chacune de ses paroles avait été un mensonge... Mille idées de jalousie me saisirent à la fois; et follement, sans savoir ce que je faisais, j'entrai dans la chambre où elle était en train de mourir. Toutes les questions qui me tourmentaient tombèrent ensemble sur ce lit de douleur: «Qu'alliez-vous faire à Saint-Germain le dimanche?... Chez qui passiez-vous vos journées?... Où avez-vous couché cette nuit-là!... Allons, répondez-moi. «Et je me penchais sur elle, cherchant tout au fond de ses yeux encore fiers et beaux les réponses que j'attendais avec angoisse; mais elle resta muette, impassible.

Je repris en tremblant de rage: «Vous ne donniez pas de leçons. J'ai été partout. Personne ne vous connaît... Alors, d'où venaient cet argent, ces dentelles, ces bijoux?» Elle me jeta un regard d'une tristesse horrible, et ce fut tout... Vraiment, j'aurais dû l'épargner, la laisser mourir en repos... Mais je l'avais trop aimée. La jalousie était plus forte que la pitié. Je continuai: «Tu m'as trompé pendant cinq ans. Tu m'as menti tous les jours, à toutes les heures... Tu connaissais toute ma vie, et moi je ne savais rien de la tienne. Rien, pas même ton nom. Car il n'est pas à toi, n'est-ce pas? ce nom que tu portais... Oh! la menteuse, la menteuse! Dire qu'elle va mourir, et que je ne sais de quel nom l'appeler... Voyons, qui est-tu? D'où viens-tu? Qu'est-ce que tu es venue faire dans ma vie?... Mais parle-moi donc! Dis-moi quelque chose.»

Efforts perdus! Au lieu de me répondre, elle tournait péniblement la tête vers la muraille, comme si elle avait craint que son dernier regard me livrât son secret... Et c'est ainsi qu'elle est morte, la malheureuse! Morte en se dérobant, menteuse jusqu'au bout.

* * * * *

XI

LA COMTESSE IRMA

«_M. Charles d'Athis, homme de lettres, a l'honneur de vous faire part de la naissance de son fils Robert_.

«_L'enfant se porte bien_.»

Tout le Paris lettré et artistique a reçu, il y a une dizaine d'années, ce petit billet de part sur papier satiné, aux armes des comtes d'Athis-Mons, dont le dernier, Charles d'Athis, avait su--si jeune encore--se faire un vrai renom de poëte.

«... L'enfant se porte bien.»

Et la mère? Oh! celle-là, la lettre n'en parlait pas. Tout le monde la connaissait trop. C'était la fille d'un vieux braconnier de Seine-et-Oise, un ancien modèle qu'on appelait Irma Sallé, et dont le portrait avait traîné dans toutes les expositions, comme l'original dans tous les ateliers. Son front bas, sa lèvre relevée à l'antique, ce hasard d'un visage de paysanne ramené aux lignes primitives--une gardeuse de dindons avec des traits grecs--ce teint un peu hâlé des enfances en plein air, qui donne aux cheveux blonds des reflets de soie pâle, faisaient à cette drôlesse une espèce d'originalité sauvage que complétaient deux yeux d'un vert magnifique, enfoncés sous d'épais sourcils.

Une nuit, en sortant d'un bal de l'Opéra, d'Athis l'avait emmenée souper, et depuis deux ans le souper continuait. Mais, quoique Irma fût entrée complètement dans la vie du poëte, ce billet de part insolent et aristocratique vous indique assez le peu de place qu'elle y tenait. En effet, dans ce ménage provisoire, la femme n'était guère plus qu'une intendante, apportant à gérer la maison du poëte-gentilhomme l'âpreté de sa double nature de paysanne et de courtisane, et s'efforçant, à n'importe quel prix, de se rendre indispensable. Trop rustique et trop sotte pour jamais rien comprendre au génie de d'Athis, à ces beaux vers raffinés et mondains qui faisaient de lui une sorte de Tennyson parisien, elle avait su pourtant se plier à tous ses dédains, à toutes ses exigences, comme si au fond de cette nature vulgaire il était resté un peu de l'admiration humiliée de la paysanne pour le noble, de la vassale pour son seigneur. La naissance de l'enfant ne fit qu'accentuer sa nullité dans la maison.

Quand la comtesse douairière d'Athis-Mons, la mère du poëte, femme distinguée et du plus grand monde, apprit qu'il lui était né un petit-fils, un joli petit vicomte, bien et dûment reconnu par son auteur, elle eut l'envie de le voir et de l'embrasser. Certes, pour une ancienne lectrice de la reine Marie-Amélie, c'était dur de penser que l'héritier d'un si grand nom avait une mère pareille; mais s'en tenant à la formule des petits billets de part, la vieille dame oublia que cette créature existait. Elle choisit, pour aller voir l'enfant en nourrice, les jours où elle était sûre de ne rencontrer personne, l'admira, le choya, l'adopta dans son coeur, en fit son idole, ce dernier amour des grand'mères, qui leur est un prétexte de vivre encore quelques années pour voir grandir et pousser les tout petits...

Puis, lorsque bébé vicomte fut un peu plus grand, qu'il revint habiter entre son père et sa mère, la comtesse ne pouvant renoncer à ses chères visites, il y eut une convention faite: au coup de sonnette de la grand'mère, Irma disparaissait humblement, silencieusement; ou bien on amenait l'enfant chez son aïeule, et gâté par ses deux mères, il les aimait autant l'une que l'autre, un peu étonné de sentir dans la force de leurs caresses comme une volonté d'exclusion, d'accaparement. D'Athis, insouciant, tout à ses vers, à sa renommée grandissante, se contentait d'adorer son petit Robert d'en parler à tout le monde et de s'imaginer que l'enfant était à lui, à lui seul. Cette illusion ne dura pas.

«Je voudrais te voir marié... lui dit un jour sa mère.

--Oui... mais l'enfant?

--Sois sans inquiétude. Je t'ai découvert une jeune fille noble, pauvre et qui t'adore. Je lui ai fait connaître Robert, et ce sont déjà de vieux amis. D'ailleurs, la première année, je garderai le cher petit avec moi. Après, on verra.

--Et cette... cette fille? hasarda le poëte en rougissant un peu, car c'était la première fois qu'il parlait d'Irma devant sa mère.

--Bah! répondit la vieille douairière en riant, nous lui ferons une jolie dot, et je suis bien sûre qu'elle trouvera à se marier, elle aussi. Le bourgeois de Paris n'est pas superstitieux.»

Le soir même, d'Athis, qui n'avait jamais été fou de sa maîtresse, lui parla de ces arrangements et la trouva, comme toujours, soumise et prête à tout. Mais le lendemain, quand il rentra chez lui, la mère et l'enfant étaient partis. On finit par les découvrir chez le père d'Irma, dans un affreux petit chaume, à la lisière de la forêt de Rambouillet; et quand le poëte arriva, son fils, son petit prince, tout en velours et en dentelles, sautant sur les genoux du vieux braconnier, jouait avec sa pipe, courait après les poules, heureux de secouer ses boucles blondes au grand air. D'Athis, quoique très-ému, voulut prendre la chose en riant et ramener tout de suite ses deux fugitifs avec lui. Mais Irma ne l'entendit pas ainsi. On la chassait de la maison; elle emmenait son enfant. Quoi de plus naturel?... Il ne fallut rien moins que la promesse du poëte qu'il renonçait à se marier pour la décider à revenir. Encore fit-elle ses conditions. On avait trop longtemps oublié qu'elle était la mère de Robert. Se cacher toujours, disparaître quand Mme d'Athis arrivait, cette vie-là n'était plus possible. L'enfant devenait trop grand pour qu'elle s'exposât à ces humiliations devant lui. Il fut convenu que, puisque Mme d'Athis ne voulait pas se rencontrer avec la maîtresse de son fils, elle ne viendrait plus chez lui et qu'on lui amènerait le petit tous les jours.

Alors commença pour la vieille grand'mère un supplice véritable. Chaque jour il y avait des prétextes d'empêchement. L'enfant avait toussé; il faisait froid, il pleuvait. Puis c'était la promenade, l'équitation, la gymnastique. Elle ne voyait plus son petit-fils, la pauvre vieille. D'abord elle voulut s'en plaindre à d'Athis; mais les femmes seules ont le secret de ces petites guerres. Leurs ruses restent invisibles, comme les points cachés qui tiennent les volants et les dentelles de leur toilette. Le poëte était incapable d'y rien voir; et la triste grand'mère passait sa vie à attendre la visite de son chéri, à le guetter dans la rue quand il sortait avec un domestique, et par ces baisers furtifs ces regards à la hâte, elle augmentait sa passion maternelle sans jamais arriver à la contenter.

Pendant ce temps-là, Irma Sallé--toujours à l'aide de l'enfant--faisait son chemin dans le coeur du père. Maintenant elle était à la tête de la maison, recevait, donnait des fêtes, s'installait comme une femme qui restera. Toutefois elle avait soin de dire de temps en temps au petit vicomte, devant son père: Te rappelles-tu les poules de grand-papa Sallé? Veux-tu que nous retournions les voir? Et par cette éternelle menace de départ, elle préparait l'installation définitive du mariage.

Il lui fallut cinq ans pour devenir comtesse; mais enfin elle le fut... Un jour, le poëte vint en tremblant annoncer à sa mère qu'il était décidé à épouser sa maîtresse, et la vieille dame, au lieu de s'indigner, accueillit cette calamité comme une délivrance, ne voyant qu'une chose dans ce mariage, la possibilité de retourner chez son fils et d'aimer librement son petit Robert. Le fait est que la vraie lune de miel fut pour la grand'mère. D'Athis, après son coup de tête, voulut s'éloigner quelque temps de Paris. Il s'y sentait gêné. Et comme l'enfant pendu aux jupes de sa mère menait toute la maison, on alla s'établir dans le pays d'Irma, à côté des poules du père Sallé. C'était bien l'intérieur le plus curieux, le plus disparate qu'on pût imaginer. La bonne maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous les soirs au coucher de leur petit-fils. Le vieux braconnier, son bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice au Château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis, et l'admiraient autant tous deux. L'une lui apportait de Paris tous les nouveaux jouets, les plus brillants, les plus chers; l'autre lui fabriquait des sifflets magnifiques avec des bouts de sureau; et dam! le dauphin hésitait.

En somme, parmi tous ces êtres groupés comme de force autour d'un berceau, le seul vraiment malheureux était Charles d'Athis. Son inspiration élégante et patricienne souffrait de cette vie au fond des bois, comme ces Parisiennes délicates pour qui la campagne a trop de grand air et de sève. Il ne travaillait plus, et loin de ce terrible Paris, qui se referme si vite sur les absents, il se sentait déjà presque oublié. Heureusement l'enfant était là, et, quand l'enfant souriait, le père ne pensait plus à ses succès de poëte ni au passé d'Irma Sallé.

Et maintenant, voulez-vous savoir le dénoûment de ce singulier drame? Lisez le petit billet encadré de noir que j'ai reçu il y a quelques jours, et qui est comme le dernier feuillet de cette aventure parisienne:

* * * * *

«_M. le comte et Mme la comtesse d'Athis ont la douleur de vous faire part de la mort de leur fils Robert._»

* * * * *

Les malheureux! les voyez-vous là-bas, tous les quatre, se regardant devant ce berceau vide!...

* * * * *

XII

LES CONFIDENCES D'UN HABIT À PALMES VERTES

Ce matin-là était le matin d'un beau jour pour le sculpteur Guillardin.

Nommé de la veille membre de l'Institut, il allait inaugurer devant les cinq académies réunies en assemblée solennelle son habit d'académicien, un magnifique habit à palmes vertes, tout luisant du drap neuf et de la broderie soyeuse couleur d'espérance. Le bienheureux habit, ouvert, prêt à passer, était étalé sur un fauteuil, et Guillardin le regardait avec amour, en achevant de nouer sa cravate blanche.

«Surtout ne nous pressons pas... J'ai tout le temps...» pensait le bonhomme.

Le fait est que dans sa fièvre d'impatience il s'était habillé deux heures trop tôt; et la belle Mme Guillardin--toujours très-longue à sa toilette--lui avait déclaré que ce jour-là spécialement elle ne serait prête qu'à l'heure juste; pas une minute avant, vous m'entendez bien!

Infortuné Guillardin! que faire pour tuer le temps jusque-là?

«Essayons toujours notre habit», se dit-il, et doucement, comme s'il maniait du tulle, des dentelles, il souleva la précieuse défroque, et, l'ayant endossée avec des précautions infinies, il vint se mettre devant sa glace. Oh! la gracieuse image que la glace lui renvoya! Quel aimable petit académicien tout frais pondu, gras, heureux, souriant, grisonnant, bedonnant, avec des bras trop courts qui avaient dans les manches neuves une dignité roide et automatique! Évidemment satisfait de sa tournure, Guillardin marchait de long en large, saluait comme pour entrer en séance, souriait à ses collègues des beaux-arts, prenait des poses académiques. Mais, si fier de sa personne qu'on soit, on ne peut pas rester deux heures en tenue, debout, devant une glace. À la longue notre académicien se fatigua, et, craignant de chiffonner son habit, prit le parti de le retirer et de le remettre à sa place, bien soigneusement posé sur un fauteuil. Lui-même s'assit en face, à l'autre coin de la cheminée; puis, les jambes allongées, les deux mains croisées sur son gilet de cérémonie, il se mit à songer délicieusement en regardant son habit vert.

Comme le voyageur arrivé enfin au terme de sa route aime à se souvenir des périls, des difficultés du voyage, Guillardin reprenait sa vie année par année depuis le jour où il avait commencé la sculpture à l'atelier Jouffroy. Ah! les débuts sont rudes dans ce sacré métier. Il se rappelait les hivers sans feu, les nuits sans sommeil, les courses pour chercher de l'ouvrage, et ces rages sourdes qu'on éprouve à se sentir tout petit, perdu, inconnu, dans l'immense foule qui vous pousse, vous bouscule, vous renverse, vous écrase. Dire pourtant qu'à lui seul, sans protecteurs, sans fortune, il avait su se tirer de là. Rien que par le talent, monsieur! Et la tête renversée, les yeux à demi-clos, plongé dans une contemplation béate, le digne homme se répétait tout haut à lui-même: «Rien que par mon talent. Rien que par mon tal...»

Un long éclat de rire, sec et cassé comme un rire de vieux, l'interrompit subitement. Guillardin un peu saisi regarda autour de lui dans la chambre. Il était seul, bien seul, en tête-à-tête avec son habit vert, cette ombre d'académicien solennellement étalée en face de lui, de l'autre côté du feu. Et cependant le rire insolent continuait toujours. Alors, en regardant mieux, le sculpteur crut s'apercevoir que son habit n'était plus à la place où il l'avait mis, mais véritablement assis dans le fauteuil, les basques relevées, les deux manches accoudées sur les bras du meuble, le plastron gonflé avec une apparence de vie. Chose incroyable! c'était lui qui riait. Oui, c'était de ce singulier habit vert que venaient ces rires fous qui l'agitaient, le secouaient, le tordaient, le renversaient, faisaient frétiller ses basques, et par moments ramenaient ses deux manches vers les côtés, comme pour arrêter cet excès de gaieté surnaturelle et inextinguible. En même temps on entendait une petite voix futée et malicieuse qui disait, entre deux hoquets: «Mon Dieu! mon Dieu, que ça fait mal de rire!... Que ça fait mal de rire comme ça!

---Qui diable est donc là, à la fin des fins?» demanda le pauvre académicien en ouvrant de gros yeux.

La voix reprit, encore plus futée et malicieuse: «Mais c'est moi, monsieur Guillardin, c'est moi, votre habit à palmes, qui vous attends pour aller à la séance. Je vous demande pardon d'avoir interrompu si intempestivement vos songeries; mais vraiment c'était si drôle de vous entendre parler de votre talent! Je n'ai pas pu me retenir... Voyons, est-ce que c'est sérieux? Pensez-vous en conscience que votre talent a suffi pour vous mener aussi vite, aussi loin, aussi haut dans la vie, vous donner tout ce que vous avez: honneurs, position, renommée, fortune?... Croyez-vous cela possible, Guillardin?... Descendez en vous-même, mon ami, avant de me répondre. Descendez encore, encore, là! Maintenant, répondez-moi. Vous voyez bien que vous n'osez pas.

---Pourtant, bégaya Guillardin avec une hésitation comique, j'ai... j'ai beaucoup travaillé.

---Oui, beaucoup, énormément. Vous êtes un piocheur, un manoeuvre, un grand abatteur de besogne. Vous comptez vos journées à l'heure; comme un cocher de fiacre. Mais le rayon, mon cher; l'abeille d'or qui traverse le cerveau du véritable artiste en y mettant l'éclair et le bourdonnement de ses ailes, quand vous a-t-elle rendu visite? Pas une fois, vous le savez bien. Elle vous a toujours fait peur, la divine petite abeille! Et cependant, c'est elle qui donne le vrai talent. Ah! j'en connais qui travaillent aussi, mais autrement que vous, avec tout le trouble, toute la fièvre des chercheurs, et qui n'arriveront jamais où vous êtes... Tenez! convenons d'une chose, pendant que nous sommes seuls. Votre talent à vous, ç'a été d'épouser une jolie femme.

---Monsieur!...» fit Guillardin, en devenant tout rouge.

La voix reprit sans s'émouvoir:

«À la bonne heure! Voilà une indignation qui me fait plaisir. Elle me prouve ce que tout le monde sait, du reste: vous êtes certainement plus bête que coquin... Là, là, vous n'avez pas besoin de me faire ces yeux furibonds. D'abord, si vous me touchez, si j'ai seulement un faux pli ou un accroc, impossible d'aller à là séance; et Mme Guillardin ne serait pas contente. Car enfin c'est à elle que revient toute la gloire de cette belle journée. C'est elle que les cinq académies vont recevoir tout à l'heure, et je vous réponds que si j'arrivais à l'Institut passé sur sa jolie taille, toujours élégante et droite malgré l'âge, j'aurais un autre succès qu'avec vous... Que diable! monsieur Guillardin, il faut se rendre compte des choses! Vous lui devez tout à cette femme-là; tout, votre hôtel, vos quarante mille francs de rente, vos croix, vos lauriers, vos médailles...»

Et d'un geste de manchot, l'habit vert avec sa manche brodée montrait au malheureux sculpteur les cadres glorieux accrochés au mur de son alcôve. Puis, comme s'il eût voulu, pour mieux torturer sa victime, prendre tous les aspects, toutes les attitudes, cet habit cruel se rapprocha de la cheminée, et se penchant en avant sur son fauteuil d'un petit air vieillot et confidentiel, il parla familièrement sur le ton d'une camaraderie déjà ancienne:

«Voyons, mon vieux, ça paraît te faire de la peine, ce que je te dis là. Il faut pourtant bien que tu saches ce que tout le monde sait. Et qui te l'apprendra, si ce n'est pas ton habit? Tiens! raisonnons un peu. Qu'est-ce que tu avais en te mariant? Rien. Qu'est-ce que ta femme t'a apporté? Zéro. Alors comment t'expliques-tu ta fortune actuelle? Tu vas me dire encore que tu as beaucoup travaillé. Mais, malheureux, en travaillant jour et nuit, avec les faveurs, les commandes du gouvernement, qui ne t'ont certes pas manqué depuis ton mariage, tu n'as jamais gagné plus de quinze mille francs par an. Crois-tu que cela suffisait dans une maison comme la vôtre? Songe que la belle Mme Guillardin a toujours été citée comme une élégante, lancée dans tous les mondes où l'on dépense... Parbleu! je sais bien que, claquemuré du matin au soir dans ton atelier, tu n'as jamais réfléchi à ces choses-là. Tu te contentais de dire à tes amis: «J'ai une femme étonnante pour s'entendre aux affaires. Avec ce que je gagne et le train que nous menons, elle s'arrange encore pour nous faire des économies.»