Chapter 5
«... m'en a coûté pour avoir épousé un artiste. Ah! ma chérie, si j'avais su!... mais les jeunes filles se font sur toutes choses de si singulières idées. Figure-toi qu'à l'Exposition, quand je voyais sur le livret ces adresses lointaines de rues calmes, à l'extrême bout de Paris, je m'imaginais des vies paisibles, sédentaires, toutes au travail et à la famille, et je me disais, sentant d'avance combien je serais jalouse: «Voilà comme je veux un mari. Il sera toujours avec moi. Nous passerons toutes nos journées ensemble, lui à son tableau ou à sa sculpture, moi lisant, cousant à ses côtés dans le jour recueilli de l'atelier. «Pauvre innocente, va! Je ne me doutais pas alors de ce que c'était qu'un atelier, ni du singulier monde qu'on y rencontre. Jamais, en regardant ces statues de déesses si effrontément décolletées, l'idée ne me serait venue qu'il y avait des femmes assez osées pour... Et que moi-même je... Sans cela je te prie de croire que je n'aurais pas épousé un sculpteur. Ah! mais non, par exemple... Je dois dire qu'à la maison ils étaient tous contre ce mariage, malgré la fortune de mon mari, son nom déjà célèbre, le bel hôtel qu'il faisait bâtir pour nous deux. C'est moi seule qui l'ai voulu. Il était si élégant, si charmant, si empressé. Je trouvais pourtant qu'il se mêlait un peu trop de ma toilette, de mes coiffures: «Relevez donc vos cheveux comme ceci, là...» et monsieur s'amusait à placer une fleur tout au milieu de mes boucles avec bien plus d'art que n'importe laquelle de nos modistes. Tant d'expérience chez un homme, c'était effrayant, n'est-ce pas? J'aurais dû me méfier... Enfin tu vas voir. Écoute.
Nous revenions de notre voyage de noces. Pendant que je m'installais dans mon joli appartement si bien meublé, tout ce paradis que tu connais, mon mari sitôt arrivé s'était mis au travail et passait ses journées à son atelier, en dehors de l'hôtel. Le soir, en rentrant, il me parlait avec fièvre de son exposition prochaine. Le sujet était une «dame romaine sortant du bain.» Il voulait faire rendre au marbre ce petit frisson de la peau au contact de l'air, la mouillure des fins tissus plaquant sur les épaules, et toutes sortes d'autres belles choses que je ne me rappelle plus. Entre nous, quand il me parle de sa sculpture, je ne comprends pas toujours très-bien. Tout de même, je disais de confiance: «Ce sera très-joli...» et je me voyais déjà sur le sable fin des allées, admirant l'oeuvre de mon mari, un beau marbre tout blanc sur la tenture verte, pendant qu'on murmurait derrière moi: «la femme de l'auteur...»
Enfin, un jour, curieuse de voir où nous en étions de notre dame romaine, j'eus l'idée d'aller le surprendre à son atelier, que je ne connaissais pas encore. C'était une de mes premières sorties toute seule, et je m'étais faite belle; dam!... En arrivant, je trouvai la porte du petit jardin, au rez-de-chaussée, grande ouverte. J'entrai donc tout droit, et, juge de mon indignation quand j'aperçus mon mari, en blouse blanche comme un maçon, mal peigné, les mains sales de terre, ayant en face de lui une femme, ma chère, une grande créature debout sur un tréteau, presque pas vêtue, et l'air tranquille dans cette tenue, comme si elle l'avait trouvée parfaitement naturelle. Toute une vilaine défroque remplie de boue, des bottines de course, un chapeau rond avec une plume défrisée, était jetée à côté d'elle, sur une chaise. J'ai vu tout cela très-vite, car tu comprends si je me suis sauvée. Étienne voulait me parler, me retenir, mais j'eus un geste d'horreur pour ses mains pleines de glaise, et je courus chez maman, où j'arrivai à peine vivante. Tu vois mon entrée d'ici:
«Ah! mon Dieu, mon enfant, qu'est-ce que tu as?»
Je raconte à maman ce que je viens de voir, comment était cette affreuse femme, dans quel costume. Et je pleurais, je pleurais... Ma mère, très-émue, essaye de me consoler, m'explique que ce devait être un modèle.
«Comment!... mais c'est abominable... On ne m'avait pas parlé de ça, avant de me marier!...».
Là-dessus voilà Étienne qui arrive tout effaré, et tâche à son tour de me faire comprendre qu'un modèle n'est pas une femme comme une autre, et que, d'ailleurs, les sculpteurs ne peuvent pas s'en passer; mais ces raisons ne me persuadent guère, et je déclare formellement que je ne veux plus d'un mari qui passe ses journées en tête-à-tête avec des demoiselles dans cette tenue-là.
«Voyons, mon ami, dit alors cette pauvre maman qui s'efforce de tout arranger, est-ce que, par convenance pour votre femme, vous ne pourriez pas remplacer cela par un semblant, un cartonnage?»
Mon mari mordait sa moustache avec fureur:
«Mais c'est impossible, ma chère maman.
--Pourtant, mon cher, il me semble... Tenez, nos modistes ont des têtes en carton qui leur servent à monter les bonnets... Eh bien, ce qu'on fait, pour la tête, ne pourrait-on pas le faire pour...?»
Il paraît que ce n'était pas possible. C'est du moins ce qu'Étienne essaya de nous démontrer longuement, avec toutes sortes de détails, de mots techniques. Il avait vraiment l'air très-malheureux. Je le regardais du coin de l'oeil tout en essuyant mes larmes, et je voyais bien que mon chagrin l'affligeait beaucoup. Enfin, après une interminable discussion, il fut convenu que, puisque le modèle était indispensable, toutes les fois qu'elle viendrait, je serais là. Il y avait justement, à côté de l'atelier, un petit débarras très-commode, d'où je pourrais voir sans être vue.--C'est honteux, diras-tu, d'être jalouse d'espèces pareilles et de montrer sa jalousie. Mais, vois-tu, ma biche, il faut avoir passé par ces émotions-là pour pouvoir en parler.
Le lendemain, le modèle devait venir. Je prends donc mon courage à deux mains et je m'installe dans ma logette, avec la condition expresse qu'au moindre coup frappé â la cloison, mon mari viendrait vite vers moi. À peine étais-je enfermée, le vilain modèle de l'autre jour arrive, attifée Dieu sait comme, avec une tournure si misérable que je me demandais comment j'avais pu être jalouse d'une femme qui s'en va dans la rue sans manchettes blanches aux poignets, avec un vieux châle à franges vertes. Eh bien, ma chère, quand j'ai vu cette créature jeter son châle, sa robe au milieu de l'atelier, se défaire avec cette aisance, cette impudeur, cela m'a fait un effet que je ne peux pas te dire. La colère m'étouffait... Vite je frappe à la cloison... Étienne arrive. Je tremblais, j'étais pâle. Il se moque de moi, me rassure tout doucement, et s'en retourne à son travail... Maintenant la femme était debout, à demi nue, ses grands cheveux dénoués et tombant dans le dos avec une lourdeur lisse. Ce n'était plus la créature de tout à l'heure, mais presque une statue déjà, malgré sa mine fatiguée et commune. J'avais le coeur serré. Cependant je ne dis rien. Tout à coup, j'entends mon mari qui crie: «La jambe gauche... Avancez la jambe gauche.» Et, comme le modèle ne comprenait pas bien, il s'approcha d'elle, et... Ah! pour le coup, je n'y tiens plus. Je tape. Il ne m'entend pas. Je tape encore, je tape avec fureur. Cette fois il accourt, le sourcil un peu froncé, dans la fièvre du travail.
«Voyons, Armande... soyez donc raisonnable!...» Et moi, tout en larmes, j'appuyais la tête sur son épaule: «C'est plus fort que moi, mon ami... Je ne peux pas... je ne peux pas...» Alors, brusquement, sans me répondre, il passa dans l'atelier et fit un signe à cette horreur de femme qui s'habilla et partit.
Pendant quelques jours, Étienne ne retourna pas à son atelier. Il restait près de moi, ne sortait plus, refusait même de voir ses amis, toujours très-bon d'ailleurs, mais l'air si triste. Une fois je lui demandai bien timidement: «Vous ne travaillez donc plus?» ce qui me valut cette réponse: «On ne travaille pas sans modèle.» Je n'eus pas le courage d'insister, car je sentais combien j'étais coupable, et qu'il avait le droit de m'en vouloir. Pourtant, à force de tendresses, de gentillesses, j'obtins de lui qu'il retournerait à son atelier et qu'il essayerait de finir sa statue, de... Comment donc disent-ils ça?... de chic, c'est-à-dire d'imagination; bref, le procédé de maman. Moi, je trouvais cela très-faisable; mais le pauvre garçon avait bien du mal. Tous les soirs, il rentrait crispé, découragé, presque malade. Pour le remonter, j'allais le voir souvent. Je disais toujours: C'est charmant. Mais le fait est que la statue n'avançait guère. Je ne sais pas même s'il y travaillait. Quand j'arrivais, je le trouvais toujours en train de fumer sur son divan, ou bien roulant des boulettes d'argile qu'il envoyait rageusement contre le mur.
Une après-midi que j'étais là à regarder cette pauvre dame romaine, ébauchée à demi, si longue à sortir de son bain, une idée fantasque me traversa l'esprit. La Romaine était à peu près de ma taille... peut-être qu'à la rigueur je pourrais...
«Qu'est-ce qu'on appelle une jolie jambe?» demandai-je tout à coup à mon mari.
Il m'expliqua cela très au long, en me montrant ce qui manquait encore à sa statue et qu'il ne pouvait pas parvenir à lui donner sans un modèle... Pauvre garçon! Il avait l'air si navré en disant cela... Sais-tu ce que j'ai fait... Ma foi, tant pis, j'ai ramassé bravement la draperie qui traînait dans un coin, je suis allée dans ma logette; puis, tout doucement, sans rien dire, pendant qu'il regardait encore sa statue, je suis venue me mettre sur l'estrade en face de lui, dans le costume et l'attitude où j'avais vu cet affreux modèle... Ah! ma chérie, quelle émotion quand il a relevé la tête! J'avais envie de rire et de pleurer. J'étais rouge... Et cette maudite mousseline qu'il fallait rajuster de tous les côtés... C'est égal! Étienne avait l'air si ravi que cela m'a rassurée bien vite. Figure-toi, ma chère, qu'à l'entendre...
* * * * *
IX
LA VEUVE D'UN GRAND HOMME
Quand on apprit qu'elle se remariait, cela n'étonna personne. Malgré tout son génie, peut-être même à cause de son génie, le grand homme lui avait fait quinze ans d'une vie très-dure, traversée de caprices, de fantaisies éclatantes dont Paris s'était quelquefois occupé. Sur la grande route de gloire qu'il avait parcourue triomphalement et à toute vitesse, comme ceux qui doivent mourir jeunes, elle l'avait suivi, humble et craintive, assise dans un coin du char, s'attendant toujours à des chocs. Quand elle se plaignait, parents, amis, tout le monde était contre elle: «Respectez ses faiblesses, lui disait-on, ce sont les faiblesses d'un dieu. Ne le troublez pas, ne le dérangez pas. Songez que votre mari n'est pas à vous seulement. Il appartient bien plus au pays, à l'art, qu'à la famille... Et qui sait si chacune de ces fautes que vous lui reprochez ne nous a pas valu des oeuvres sublimes?...» À la fin pourtant, lassée de tant de patience, elle eut des révoltes, des indignations, des injustices, si bien qu'au moment où le grand homme mourut, ils étaient prêts à plaider en séparation et à traîner leur beau nom célèbre à la troisième page des journaux à scandale.
Après les agitations de cette union malheureuse, les inquiétudes de la dernière maladie, et le coup subit de la mort qui avait réveillé pour un moment l'affection primitive, les premiers mois de son veuvage firent à la jeune femme l'effet salutaire, reposant, d'une saison de bains. La retraité forcée, le charme tranquille de la douleur apaisée lui donnèrent à trente-cinq ans une seconde jeunesse presque aussi séduisante que la première. D'ailleurs le noir lui allait bien; puis elle avait la contenance responsable, un peu fière, d'une femme restée seule dans la vie avec tout l'honneur d'un grand nom à porter. Très-soigneuse de la gloire du défunt, cette gloire maudite qui lui avait coûté tant de larmes et qui maintenant grandissait de jour en jour comme une fleur splendide nourrie par la terre noire du tombeau, on la voyait, entourée de ses longs voiles sombres, apparaître chez les directeurs de théâtres, chez les éditeurs, s'occupant de faire reprendre les opéras de son mari, surveillant l'impression des oeuvres posthumes, des manuscrits inachevés, apportant à tous ces détails une espèce de soin solennel et comme un respect de sanctuaire.
C'est à ce moment que son second mari la rencontra. Il était musicien lui aussi, à peu près inconnu, auteur de valses, de mélodies et de deux petits opéras dont les partitions, délicieusement imprimées, ne s'étaient guère plus jouées que vendues. Avec une figure aimable, une belle fortune qu'il tenait d'une famille excessivement bourgeoise, il avait par-dessus tout le respect suprême du génie, la curiosité des hommes célèbres et la naïveté enthousiaste des artistes encore jeunes. Aussi, quand on lui montra la femme du maître, il en eut un éblouissement. C'était comme l'image même de la muse glorieuse qui lui apparaissait. Tout de suite il fut amoureux, et la veuve commençant déjà à revoir un peu le monde, il se fit présenter chez elle. Là sa passion s'accrut de l'atmosphère de génie qui flottait encore dans tous les coins du salon. C'était le buste du maître, le piano où il composait, ses partitions étalées sur tous les meubles, mélodieuses même, à regarder, comme si de leurs feuillets entr'ouverts les phrases écrites résonnaient musicalement... Le charme très-réel de la veuve, fixée dans ce souvenir austère comme dans un cadre qui lui allait bien, acheva de le rendre éperdu d'amour.
Après avoir hésité longtemps, le brave garçon finit par se déclarer, mais dans des termes si humbles, si timides... Il savait combien il était peu de chose pour elle. Il comprenait tout le regret qu'elle pourrait avoir à échanger son nom illustre contre le sien, inconnu et chétif... Et mille autres naïvetés de ce genre. Pensez qu'au fond du coeur la dame était très-flattée de sa conquête, mais elle joua la comédie du coeur brisé, et prit les airs dédaigneux, blasés de la femme dont la vie est finie sans espoir de recommencement. Elle, qui n'avait jamais été si tranquille que depuis la mort de son grand homme, trouva encore des larmes pour le regretter, une ardeur enthousiaste à parler de lui. Cela, bien entendu, ne fit qu'exalter son jeune adorateur, le rendre plus éloquent, plus persuasif.
Bref ce veuvage sévère se termina par un mariage; mais la veuve n'abdiqua pas, et resta--quoique mariée--plus veuve de grand homme que jamais, comprenant bien qu'aux yeux du second mari c'était là son vrai prestige. Comme elle se sentait moins jeune que lui, pour l'empêcher de s'en apercevoir elle l'accabla de son dédain, d'une espèce de pitié vague, d'un regret de mésalliance inexprimé et blessant. Mais lui ne s'en blessait pas au contraire. Il était si convaincu de son infériorité et trouvait si naturel que le souvenir d'un pareil homme se fût installé despotiquement dans un coeur! Pour l'entretenir dans cette humilité d'attitude, elle relisait quelquefois avec lui les lettres que le maître lui écrivait quand il lui faisait la cour. Ce retour au passé la rajeunissait de quinze ans, lui donnait l'assurance de la femme belle, aimée, regardée à travers tous les dithyrambes amoureux, l'exagération charmante de la passion écrite. Si elle avait changé depuis, son jeune mari s'en inquiétait peu, l'adorait sur la foi d'un autre, en tirait je ne sais quelle vanité singulière. Il lui semblait que ces supplications passionnées s'ajoutaient aux siennes, et qu'il héritait de tout un passé d'amour.
Étrange couple! C'est dans le monde qu'ils étaient curieux à voir. Je les apercevais quelquefois au théâtre. Personne n'aurait reconnu la jeune femme craintive, un peu timide, qui accompagnait jadis le _maëstro_, perdue dans l'ombre gigantesque qu'il faisait autour de lui.
Maintenant droite au bord de la loge, elle se montrait, attirait tous les regards à l'orgueil du sien. On eût dit qu'elle avait sur la tête l'auréole de son premier mari, dont le nom résonnait autour d'elle comme un hommage ou un reproche. L'autre, assis un peu en arrière, avec la physionomie empressée des sacrifiés de la vie, observait tous ses mouvements, attentif à la servir.
Dans leur intérieur, cette bizarrerie d'allure était encore plus marquée. Je me souviens d'une soirée qu'ils donnèrent un an après leur mariage. Le mari circulait dans la foule de ses invités, fier et un peu embarrassé de réunir chez lui tant de monde. La femme, dédaigneuse, mélancolique, supérieure, était ce soir-là veuve de grand homme comme il n'est pas possible de l'être plus. Elle avait une certaine façon de regarder son mari par-dessus l'épaule, de l'appeler «mon pauvre ami» en l'accablant des corvées de réception, d'un air de dire: «Vous n'êtes bon qu'à ça.» Autour d'elle se tenait le cercle des intimes d'autrefois, de ceux qui avaient assisté aux éclatants débuts du maître, à ses luttes, à ses succès. Avec eux elle minaudait, faisait la petite fille. Ils l'avaient connue si jeune! Presque tous l'appelaient «Anaïs» de son petit nom. C'était comme un cénacle, dont le pauvre mari s'approchait respectueusement pour entendre parler, de son prédécesseur. On se rappelait les _premières_ glorieuses, ces soirs de batailles presque toutes gagnées, puis les manies du grand homme, ses façons de travailler quand, pour amener l'inspiration, il voulait que sa femme fût à côté de lui, parée, décolletée... «Vous rappelez-vous, Anaïs?» Et Anaïs soupirait, rougissait...
De ce temps-là dataient ses belles pièces amoureuses, _Savonarole_ surtout, la plus passionnée de toutes, avec son grand duo traversé de clairs de lune, de parfums de rose et de trilles de rossignols. Un enthousiaste le joua au piano, au milieu de l'émotion recueillie. À la dernière note de cet admirable morceau, la dame fondit en larmes. «C'est plus fort que moi, disait-elle. Je n'ai jamais pu l'entendre sans pleurer.» Les vieux amis du maître, entourant sa malheureuse veuve de leurs sympathiques condoléances, venaient à tour de rôle, comme aux cérémonies funèbres, lui donner une poignée de main vibrante.
«Allons, allons, Anaïs, du courage.»
Et le plus drôle, c'est que le second mari, debout à côté de sa femme, l'air ému, pénétré, distribuait des poignées de mains, lui aussi, et prenait sa part des condoléances.
«Quel génie! quel génie!» disait-il en s'épongeant les yeux. C'était à la fois comique et attendrissant.
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X
LA MENTEUSE
Je n'ai aimé qu'une femme dans ma vie, nous disait un jour le peintre D... J'ai passé avec elle cinq ans de parfait bonheur, de joies tranquilles et fécondes. Je peux dire que je lui dois ma célébrité d'aujourd'hui, tellement à ses côtés le travail m'était facile, l'inspiration naturelle. Dès que je l'eus rencontrée, il me sembla qu'elle était mienne depuis toujours. Sa beauté, son caractère répondaient à tous mes rêves. Cette femme ne m'a jamais quitté; elle est morte chez moi, dans mes bras, en m'aimant... Eh bien, quand je pense à elle, c'est avec colère. Si je cherche à me la représenter telle que je l'ai vue pendant cinq ans, dans tout le rayonnement de l'amour, avec sa grande taille pliante, sa pâleur dorée, ses traits de juive d'Orient, réguliers et fins dans la bouffissure légère du visage, son parler lent, velouté comme son regard, si je cherche à donner un corps à cette vision délicieuse, c'est pour mieux lui dire: «Je te hais!...»
Elle s'appelait Clotilde. Dans la maison amie où nous nous étions rencontrés, on la connaissait sous le nom de Mme Deloche, et on la disait veuve d'un capitaine au long cours. En effet, elle paraissait avoir beaucoup voyagé. En causant, il lui arrivait de dire tout à coup: Quand j'étais à Tampico... ou bien: une fois dans la rade de Valparaiso... À part cela, rien dans son allure, dans son langage, ne sentait la vie nomade, rien ne trahissait le désordre, la précipitation des prompts départs et des brusques arrivées. Elle était Parisienne, s'habillait avec un goût parfait, sans aucuns de ces burnous, de ces _sarapés_ excentriques qui font reconnaître les femmes d'officiers et de marins perpétuellement en tenue de voyage.
Quand je sus que je l'aimais, ma première, ma seule idée fut de la demander en mariage. Quelqu'un lui parla pour moi. Elle répondit simplement qu'elle ne se remarierait jamais. J'évitai dès lors de la revoir; et comme ma pensée était trop atteinte, trop occupée pour me permettre le moindre travail, je résolus de voyager. Je faisais mes préparatifs de départ lorsque, un matin, dans mon appartement même, parmi l'encombrement des meubles ouverts et des malles éparses, je vis à ma grande stupeur entrer Mme Deloche.
«Pourquoi partez-vous? me dit-elle doucement... Parce que vous m'aimez? Moi aussi, je vous aime... Seulement (ici sa voix trembla un peu) seulement, je suis mariée.» Et elle me raconta son histoire.
Tout un roman d'amour et d'abandon. Son mari buvait, la frappait. Ils s'étaient séparés au bout de trois ans. Sa famille, dont elle semblait très-fière, occupait une haute situation à Paris, mais depuis son mariage on ne voulait plus la recevoir. Elle était nièce du grand-rabbin. Sa soeur, veuve d'un officier supérieur, avait épousé en secondes noces le garde général de la forêt de Saint-Germain. Quant à elle, ruinée par son mari, elle avait heureusement gardé d'une éducation première complète et très-soignée des talents dont elle se faisait une ressource. Elle donnait des leçons de piano dans des maisons riches, Chaussée d'Antin, faubourg Saint Honoré, et gagnait largement sa vie...
L'histoire était touchante, mais un peu longue, pleine de ces jolies redites, de ces incidents interminables qui embroussaillent les discours féminins. Aussi mit-elle plusieurs jours à me la raconter. J'avais loué, avenue de l'Impératrice, entre des rues silencieuses et des pelouses tranquilles, une petite maison pour nous deux. J'aurais passé là un an à l'écouter, à la regarder, sans songer au travail. Ce fut elle la première qui me renvoya à mon atelier, et je ne pus pas l'empêcher de reprendre ses leçons. Cette dignité de sa vie, dont elle avait souci, me touchait beaucoup. J'admirais cette âme fière, tout en me sentant un peu humilié devant sa volonté formelle de ne rien devoir qu'à son travail. Toute la journée nous étions donc séparés, et réunis seulement le soir à la petite maison.
Avec quel bonheur je rentrais chez nous, si impatient lorsqu'elle tardait à venir et si joyeux quand je la trouvais là avant moi! De ses courses dans Paris elle me rapportait des bouquets, des fleurs rares. Souvent je la forçais d'accepter quelque cadeau, mais elle se disait en riant plus riche que moi, et le fait est que ses leçons devaient produire beaucoup, car elle s'habillait toujours avec une élégance chère, et le noir, dont elle se couvrait par une coquetterie de teint et de beauté, avait des mats de velours, des luisants de satin et de jais, des fouillis de dentelles soyeuses où l'oeil étonné découvrait sous une simplicité apparente des mondes d'élégance féminine dans les mille reflets d'une couleur unique.
Du reste son métier n'avait rien de pénible, disait-elle. Toutes ses élèves, des filles de banquiers, d'agents de change, l'adoraient, la respectaient; et plus d'une fois elle me montra un bracelet, une bague qu'on lui donnait en reconnaissance de ses soins. En dehors du travail, nous ne nous quittions jamais; nous n'allions nulle part. Seulement, le dimanche elle partait pour Saint-Germain voir sa soeur, la femme du garde général, avec qui, depuis quelque temps, elle avait fait sa paix. Je l'accompagnais à la gare. Elle revenait le soir même, et souvent, dans les longs jours, nous nous donnions rendez-vous à une station du parcours, au bord de l'eau ou dans les bois. Elle me racontait sa visite, la bonne mine des enfants, l'air heureux du ménage. Cela me navrait pour elle, privée à jamais d'une vraie famille, et je redoublais de tendresse, afin de lui faire oublier cette position fausse, qui devait éprouver cruellement une âme de sa valeur.