Chapter 4
Madame, conformément aux désirs de Mme votre tante, je me suis occupé de l'affaire en question. J'ai pris les faits l'un après l'autre et soumis tous vos griefs à l'investigation la plus scrupuleuse. Eh bien, en mon âme et conscience, je ne trouve pas que la poire soit encore assez mûre, ou, pour parler plus net, que vous soyez fondée d'une façon sérieuse à introduire une demande en séparation. Ne l'oublions pas, en effet, la loi française est une personne très-positive, qui n'a ni délicatesse ni instinct des nuances. Elle ne connaît que le fait, le fait sérieux, brutal, et malheureusement c'est ce fait-là qui nous manque. Certes, j'ai été profondément touché en lisant le récit de cette première année de mariage si pénible pour vous. Vous avez payé bien cher la gloire d'épouser un artiste fameux, un de ces hommes chez qui la renommée, l'adulation développent un monstrueux égoïsme, et qui doivent vivre seuls sous peine de briser la frêle et timide existence qui tente de s'attacher à la leur... Ah! madame, depuis le commencement de ma carrière, combien ai-je vu de malheureuses épouses dans la triste position où vous vous trouvez! Ces artistes, qui vivent du public et rien que pour lui, n'apportent au foyer que la fatigue de leur gloire ou la tristesse de leurs échecs. Une existence désooevrée, sans boussole ni gouvernail, des idées subversives, à l'envers de toute convention sociale, le mépris de la famille et de ses joies, l'excitation cérébrale cherchée dans l'abus du tabac, des liqueurs fortes, sans parler du reste, voilà ce qui constitue ce terrible élément artistique auquel votre chère tante désire vous soustraire; mais, je vous le répète, tout en comprenant ses inquiétudes, ses remords mêmes d'avoir consenti à un pareil mariage, je ne vois pas que les choses soient au point pour ce que vous demandez.
J'ai pourtant commencé déjà un projet de mémoire judiciaire où vos principaux griefs se trouvent groupés et mis en lumière assez habilement. Voici les grandes divisions de l'ouvrage:
1º _Grossièretés de Monsieur envers la famille de Madame_.--Refus de recevoir notre tante de Moulins, qui nous a élevée et qui nous adore.--Surnoms de Tata Bobosse, Fée Carabosse et autres, donnés à cette vénérable demoiselle, dont le dos est un peu voûté.--Railleries, épigrammes, dessins au crayon et à la plume sur ladite et son infirmité.
2º _Insociabilité_.--Refus devoir les amis de Madame, de faire des visites de noces, d'envoyer des cartes, de répondre aux invitations, etc...
3º _Dilapidation_.--Argent prêté sans reçu à toutes sortes de bohèmes.--Table toujours ouverte, maison transformée en hôtellerie.--Souscriptions continuelles pour des statues, des tombeaux, des oeuvres de confrères malheureux.--Fondation d'une revue artistique et littéraire!!!!
4º _Grossièretés envers Madame_--Avoir dit tout haut, en parlant de nous: «Quelle dinde!...»
5º _Sévices et violences_.--Excessive brutalité de Monsieur.--Fureur aux moindres prétextes.--Bris de vaisselle et de meubles.--Tapage, scandale, expressions malsonnantes.
Tout cela, comme vous le voyez, chère madame, forme un corps d'accusation assez respectable, mais insuffisant. Il nous manque les voies de fait. Ah! si nous avions seulement une voie de fait, une toute petite voie de fait devant témoins, notre affaire serait superbe. Mais ce n'est pas maintenant que vous avez mis cinquante lieues entre vous et votre mari que nous pouvons espérer un événement de ce genre. Je dis «espérer» parce que, la situation étant donnée, une brutalité de cet homme eût été ce qui pouvait vous arriver de plus heureux.
Je suis, madame, en attendant vos ordres, votre dévoué et respectueux serviteur.
PETITBRY.
_P. S._--Brutalité devant témoins, bien entendu!...
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_Maître Petitbry, à Paris_.
Eh! quoi, monsieur, voilà où nous en sommes! Voilà ce que vos lois ont fait de l'ancienne chevalerie française!... Ainsi, quand il suffit souvent d'un malentendu pour séparer deux coeurs à jamais, il faut à vos tribunaux des actes de violence pour motiver cette séparation. N'est-ce pas indigne, injuste, barbare, criant?... Penser que, pour recouvrer sa liberté, ma pauvre petite est obligée d'aller tendre son cou au bourreau, de se livrer à toute la fureur du monstre, de l'exciter même... Mais n'importe, notre parti est pris. Il faut des voies de fait. Eh bien! nous en aurons... Dès demain, Nina retourne à Paris. Comment sera-t-elle accueillie? Que va-t-il se passer là-bas? Je n'ose y songer sans frémir. À cette idée, ma main tremble, mes yeux se mouillent... Ah! monsieur... Ah! maître Petitbry... Ah!
LA TANTE INFORTUNÉE DE NINA.
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ÉTUDE DE Me MARESTANG
Avoué près le tribunal de la Seine.
_Monsieur Henri de B***, homme de lettres à Paris_.
Du calme, du calme, du calme!... Je vous défends d'aller à Moulins, de vous élancer à la poursuite de votre fugitive. Il est plus sage, il est plus sûr de l'attendre chez vous au coin du feu. En somme, que s'est-il passé? Vous refusiez de recevoir cette vieille fille ridicule et méchante; votre femme est allée la rejoindre. Il fallait vous y attendre. La famille est bien forte dans le coeur d'une si jeune mariée. Vous avez voulu aller trop vite. Songez que c'est cette tante qui l'a élevée, qu'elle n'a pas d'autres parents qu'elle... Elle a son mari, me direz-vous... Eh! mon cher enfant, entre nous nous pouvons bien nous faire cet aveu, les maris ne sont pas aimables tous les jours. J'en connais un surtout qui, malgré son bon coeur, est d'une nervosité, d'une violence! Je veux bien que le travail, les préoccupations artistiques y soient pour quelque chose. Toujours est-il que l'oiseau s'est effarouché et qu'il est retourné à son ancienne cage. N'ayez pas peur; il n'y restera pas longtemps. Ou je me trompe fort, ou cette Parisienne d'hier s'ennuiera vite dans ce milieu suranné et ne sera pas longue à regretter les turbulences de son poëte... Surtout ne bougez pas.
Votre vieil ami,
MARESTANG.
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_Maître Marestang, avoué à Paris_.
En même temps que votre lettre si raisonnable, si amicale, je reçois un télégramme de Moulins m'annonçant le retour de Nina. Ah! que vous avez été bon prophète! Elle revient ce soir, toute seule, comme elle était partie, sans la moindre démarche de ma part. Il s'agit maintenant de lui arranger une vie si douce, si agréable, qu'elle n'ait jamais plus la tentation de partir. J'ai fait des provisions de tendresse, de patience, pendant cette absence de huit jours. Il n'y a qu'un point sur lequel je ne varie pas: je ne veux plus voir chez nous l'horrible Tata Bobosse, ce bas-bleu de 1820, qui m'a donné sa nièce uniquement dans l'espoir que ma petite célébrité servirait à la sienne. Songez, mon cher Marestang, que depuis mon mariage cette méchante petite vieille s'est toujours mise entre ma femme et moi, roulant sa bosse à travers tous nos plaisirs, toutes nos fêtes, au théâtre, aux expositions, dans le monde, à la campagne, partout. Étonnez-vous après cela que j'aie mis une certaine précipitation à la congédier, à la renvoyer dans sa bonne ville de Moulins. Tenez! mon cher, on ne se doute pas du mal que ces vieilles filles, ignorantes de la vie et soupçonneuses, sont capables de faire dans un jeune ménage. Celle-là avait fourré dans la jolie petite tête de ma femme une provision d'idées fausses, arriérées, saugrenues, un sentimentalisme rococo du temps d'Ipsiboé, du jeune Florange: _Ah! si ma dame me voyait_!... Pour elle, j'étais un _poâte_, ce _poâte_ qu'on voit aux frontispices de Renduel ou de Ladvocat, couronné de lauriers, une lyre sur la hanche, et le coup de vent des hautes cimes dans un manteau-crispin à collet de velours. Voilà le mari qu'elle avait promis à sa nièce, et vous pensez si ma pauvre Nina a dû être désillusionnée. Du reste, je conviens que j'ai été bien maladroit avec cette chère enfant. Comme vous dites, j'ai voulu aller trop vite, je l'ai effarouchée. Cette éducation un peu étroite, faussée par le couvent et les rêvasseries sentimentales de la tante, c'était à moi de la refaire tout doucement, en laissant au bouquet provincial le temps de s'évaporer... Enfin tout cela est réparable, puisqu'elle revient... Elle revient, mon cher ami!... Ce soir, j'irai l'attendre à la gare, et nous rentrerons chez nous au bras l'un de l'autre, réconciliés et heureux.
HENRI DE B...
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_Nina de B... à sa tante, à Moulins_.
Il m'attendait au chemin de fer et m'a reçue en souriant, les bras tendus, comme si je revenais d'un voyage ordinaire. Tu penses si je lui ai fait ma mine la plus glacée. À peine rentrée, je me suis enfermée dans ma chambre, où j'ai dîné toute seule sous prétexte de fatigue. Ensuite, double tour de clef. Il est venu me dire bonsoir à la serrure, et, ce qui m'a bien surprise, s'est éloigné à pas de loup sans colère ni insistance... Ce matin, visite à Me Petitbry; qui m'a donné de longues instructions sur la façon dont je devais m'y prendre, l'heure, l'endroit, les témoins...--Ah! ma chère tante, à mesure que le moment approche, si tu savais comme j'ai peur. Ses colères sont si terribles. Même quand il est doux comme hier, ses yeux ont des éclairs d'orage... Enfin je serais forte en pensant à toi, ma chérie... D'ailleurs, comme m'a dit Me Petitbry, ce n'est qu'un mauvais moment à passer; puis nous reprendrons toutes les deux notre vie d'autrefois, calme et heureuse.
NINA DE B...
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_De la même à la même_.
Chère tante, je t'écris de mon lit, brisée par l'émotion de cette scène épouvantable. Qui aurait pu croire que les choses tourneraient ainsi? Pourtant toutes mes précautions étaient prises. J'avais prévenu Marthe et sa soeur qui devaient venir à une heure, et choisi pour la grande scène le moment où l'on sort de table, pendant que les domestiques ôtent le couvert dans la salle à manger voisine du cabinet de travail. Dès le matin mes batteries étaient préparées: une heure de gammes, d'études au piano, les _Cloches du monastère_, les _Rêveries de Rosellen_, tous les morceaux qu'il déteste. Cela ne l'avait pas empêché de travailler, sans la moindre irritation. Au déjeuner, même patience. Un déjeuner exécrable, des restes, des plats sucrés qu'il ne peut pas souffrir. Et si tu avais vu ma toilette! Une robe à pèlerine qui a cinq ans de date, un petit tablier de soie noire, des cheveux défrisés!... Je cherchais sur son front des signes d'irritation, ce pli droit si connu que monsieur creuse entre ses sourcils à la moindre contrariété. Eh bien! non, rien. C'était à croire qu'on m'avait changé mon mari. Il m'a dit d'un ton calme, un peu triste:
«Tiens! vous avez repris votre ancienne coiffure?»
Je répondais à peine, ne voulant rien hâter avant l'arrivée des témoins, et puis, c'est drôle! je me sentais émue, secouée d'avance de la scène que je cherchais. Enfin, à quelques réponses un peu plus sèches de ma part, il se leva de table et se retira chez lui. Je le suivis, toute tremblante. J'entendais mes amis s'installer, dans le petit salon, et Pierre qui allait, venait, rangeait l'argenterie et les verres. Le moment était venu. Il fallait l'amener aux grandes violences, et cela me semblait facile après ce que j'avais fait depuis le matin pour l'irriter.
En entrant dans son cabinet, je devais être très-pâle. Je me sentais dans la cage du lion. Cette pensée me vint: «S'il allait me tuer!» Il n'avait pourtant pas l'air bien terrible, couché sur son divan, le cigare à la bouche.
«Est-ce que je vous dérange?» demandai-je de ma voix la plus ironique.
Lui, tranquillement:
«Non. Vous voyez... je ne travaille pas.»
Moi, toujours très-méchante:
«Ah çà! vous ne travaillez donc jamais?»
Lui, toujours très-doux:
«Vous vous trompez, mon amie. Je travaille beaucoup, au contraire... Seulement, notre métier est de ceux où l'on peut travailler sans avoir un outil dans la main.»
Moi:
«Et qu'est-ce que vous faites, en ce moment?... Ah! oui, je sais, votre pièce en vers, toujours la même depuis deux ans. Savez-vous que c'est bien heureux que votre femme ait eu de la fortune!... Cela vous permet de paresser à votre aise.»
Je croyais qu'il allait bondir. Pas du tout. Il est venu me prendre les mains très-gentiment.
«Voyons, c'est donc toujours la même chose? Nous allons donc recommencer notre vie de guerre?... Alors, pourquoi êtes-vous revenue?»
J'avoue que je me suis sentie un peu émue de son ton affectueux et triste; mais j'ai pensé à toi, ma pauvre tante, à ton exil, à tous ses torts, et cela m'a donné du courage. J'ai cherché ce que je pouvais lui dire de plus amer, de plus blessant... Est-ce que je sais, moi?... que j'étais désolée d'avoir épousé un artiste; qu'à Moulins, tout le monde me plaignait; que j'avais trouvé mes amies mariées à des magistrats, des hommes sérieux, influents, bien posés, tandis que lui... Encore s'il gagnait de l'argent. Mais non, monsieur travaillait pour la gloire. Et quelle gloire!... À Moulins, personne ne le connaissait; à Paris, on sifflait ses pièces. Ses livres ne se vendaient pas. Et patati. Et patata... La tête me tournait de toutes les méchantes paroles qui me venaient à mesure. Lui me regardait sans répondre, avec une colère froide. Naturellement, cette froideur m'exaspérait davantage. J'étais tellement excitée, que je ne reconnaissais plus ma voix montée à un diapason extraordinaire, et les derniers mots que je lui criai.--je ne sais plus quelle épigramme injuste et folle--bourdonnèrent à mes oreilles troublées... Pour le coup, je crus que Me Petitbry tenait sa voie de fait. Blême, les dents serrées, Henri avait fait deux pas vers moi:
«Madame!...»
Puis, subitement, sa colère tomba, sa figure redevint impassible, et il me regarda d'un air si méprisant, si insolent, si calme... Oh! ma foi, ma patience était à bout. Je levai la main et, vlan! je lui appliquai le plus beau soufflet que j'aie donné de ma vie. Au bruit, la porte s'ouvre, mes témoins se présentent, suffoqués, solennels:
«Monsieur, c'est une indignité!...
--N'est-ce pas?» disait le pauvre garçon en montrant sa joue toute rouge.
Tu penses si j'étais confuse. Heureusement, j'ai pris le parti de m'évanouir et de pleurer toutes mes larmes, ce qui m'a beaucoup soulagée... Maintenant, Henri est dans ma chambre. Il me veille, il me soigne et se montre véritablement très-bon pour moi...Que faire? quelle impasse!... C'est Me Petitbry qui ne sera pas content.
NINA DE B...
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VII
LA BOHÈME EN FAMILLE
Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans tout Paris un intérieur plus bizarre et plus gai que celui du sculpteur Simaise. La vie dans cette maison-là est une fête perpétuelle. À quelque heure que vous arriviez, vous entendez des chants, des rires, le bruit d'un piano, d'une guitare, d'un tam-tam. Si vous entrez dans l'atelier, il est rare que vous ne tombiez pas au milieu d'une partie de volants, d'un temps de valse, d'une figure de quadrille, ou bien parmi des préparatifs de bal, des rognures de tulle, de rubans traînant à côté de l'ébauchoir, des fausses fleurs accrochées aux bustes, des jupes pailletées qui s'étalent sur un groupe encore humide.
C'est qu'il y a là quatre grandes filles de seize à vingt-cinq ans, très-jolies, mais très-encombrantes; et quand ces demoiselles tourbillonnent leurs cheveux tombant dans le dos avec des flots de rubans, de longues épingles, des boucles voyantes, on dirait qu'au lieu de quatre elles sont huit, seize, trente-deux demoiselles Simaise aussi fringantes les unes que les autres, parlant haut, riant fort, ayant toutes cet air un peu garçon particulier aux filles d'artistes, des gestes d'atelier, un aplomb de rapin, et s'entendant comme personne à éconduire un créancier ou à savonner la tête du fournisseur assez insolent pour présenter sa note en temps inopportun.
Ces jeunes personnes sont les véritables maîtresses de la maison. Le père travaille dès l'aube, sculptant, modelant sans relâche, car il n'a pas de fortune. Dans le commencement, il était ambitieux, s'efforçait de bien faire. Quelques succès d'exposition lui présageaient une certaine gloire. Mais cette famille exigeante à nourrir, habiller, lancer, l'a maintenu dans la médiocrité du métier. Quant à Mme Simaise, elle ne s'occupe de rien. Très-belle au moment du mariage, très-entourée dans le monde artistique où son mari la présenta, elle se condamna à n'être d'abord qu'une jolie femme et plus tard qu'une ancienne jolie femme. D'origine créole, à ce qu'elle prétend--bien qu'on m'assure que ses parents n'ont jamais quitté Courbevoie,--elle passe ses journées du matin au soir dans un hamac accroché tour à tour dans toutes les pièces de l'appartement, s'évente, fait la sieste, avec un profond dédain pour les détails matériels de l'existence. Elle a posé si souvent à son mari des Hébé, des Diane, qu'elle se figure traverser la vie un croissant au front, une coupe à la main, chargée d'emblèmes pour tout travail. Aussi il faut voir le désordre du logis. On cherche une heure les moindres objets.
«As-tu vu mon dé?... Marthe, Éva, Geneviève, Madeleine, qui est-ce qui a vu mon dé?»
Les tiroirs, où gisent pêle-mêle des livres, de la poudre, du rouge, des paillettes, des cuillers, des éventails, sont remplis jusqu'au bord mais ne renferment rien d'utile; d'ailleurs, ils tiennent à des meubles bizarres, curieux, incomplets, endommagés. Et la maison elle-même est si singulière! Comme on déménage souvent, on n'a pas le temps de s'installer, et cet intérieur joyeux a toujours l'air d'attendre le rangement complet, indispensable, qui suit une nuit de bal. Seulement il manque tant de choses que ce n'est pas la peine de ranger, et pourvu qu'on ait un peu de toilette, qu'on circule dans les rues avec l'éclat d'un météore, un semblant de chic et des apparences de luxe, l'honneur est sauf. Le campement n'a rien qui gêne cette tribu de nomades. Par des portes ouvertes, la misère se laisse voir tout à coup dans les quatre murs vides d'une pièce non meublée, dans le fouillis d'une chambre encombrée. C'est la vie de bohême en famille, une vie d'imprévu, de surprises...
Au moment de se mettre à table, on s'aperçoit que tout manque, et qu'il faut aller chercher le déjeuner dehors bien vite. De cette façon, les heures passent rapidement, agitées, oisives; et puis cela a un avantage. Quand on déjeune tard, on ne dîne pas, quitte à souper au bal, où l'on va presque tous les soirs. Souvent aussi ces dames donnent des soirées. On prend le thé dans des récipients bizarres, hanaps, vidrecomes, coquilles japonaises, le tout ébréché par le bric-à-brac, écorné par les déménagements. La sérénité de la mère et des filles au milieu de cette détresse est quelque chose d'admirable. Elles ont, ma foi! bien d'autres idées en tête que le ménage. L'une s'est nattée en Suissesse, l'autre frisée en baby anglais, et Mme Simaise, au fond de son hamac, vit dans la béatitude de sa beauté d'autrefois. Quant au père Simaise, il est toujours ravi. Pourvu qu'il entende le joli rire de ses filles autour de lui, il se charge allégrement de tout le poids de cette existence déroutée. C'est à lui qu'on s'adresse en câlinant: «Papa, j'ai besoin d'un chapeau... papa, il me faut une robe.» Parfois l'hiver est dur. On est si répandu, on reçoit tant d'invitations... Bah! le père en est quitte pour se lever deux heures plus tôt. On fait un seul feu dans l'atelier où toute la famille se réunit. Ces demoiselles taillent, cousent leurs robes elles-mêmes, pendant que la corde du hamac grince régulièrement et que le père travaille grimpé sur son escabeau.
Avez-vous quelquefois rencontré ces dames dans le monde? Dès qu'elles entrent, il y a une rumeur. Depuis longtemps, on connaît les deux aînées; mais elles sont toujours si parées, si pimpantes, que c'est à qui les prendra pour danseuses. Elles ont du succès autant que les soeurs cadettes, presque autant que la mère autrefois; d'ailleurs une grâce à porter les chiffons, les bijoux à la mode, un laisser-aller si charmant, des rires fous d'enfants mal élevées, des façons de s'éventer à l'espagnole... Malgré tout, elles ne se marient pas. Jamais aucun admirateur n'a pu résister au spectacle de cet intérieur singulier. Le gâchis des dépenses inutiles, le manque d'assiettes, la profusion de vieilles tapisseries à trous, de lustres antiques disloqués et dédorés, le courant d'air des portes, le coup de sonnette des créanciers, le négligé de ces demoiselles en pantoufles et en peignoirs traînant d'hôtel garni, mettent en fuite les mieux intentionnés. Que voulez-vous? Tout le monde ne se résigne pas à accrocher près de soi pour la vie le hamac d'une femme oisive.
Je le crains bien, les demoiselles Simaise ne se marieront pas. Elles ont eu pourtant une occasion magnifique et unique de le faire pendant la Commune. La famille s'était réfugiée en Normandie dans une petite ville très-processive, pleine d'avoués, de notaires, d'agents d'affaires. Le père, à peine arrivé chercha des travaux. Son renom de sculpteur le servit; et comme il y avait de lui sur une place publique de la ville une statue de Cujas, ce fut parmi les notabilités de l'endroit à qui lui commanderait son buste. Immédiatement la mère accrocha son hamac dans un coin de l'atelier, et ces demoiselles organisèrent de petites fêtes. Elles eurent tout de suite beaucoup de succès. Ici du moins, la pauvreté semblait un accident d'exil, l'en-l'air de l'installation avait une raison d'être. Ces belles élégantes riaient elles-mêmes, très-haut de leur misère. On était parti sans rien emporter. De Paris fermé rien ne pouvait venir. Pour elles, c'était un charme de plus. Cela faisait penser aux tziganes en voyage qui peignent leurs beaux cheveux dans une grange, et se désaltèrent aux ruisseaux. Les moins poétiques les comparaient dans leur esprit aux exilées de Coblentz, aux dames de la cour de Marie-Antoinette parties bien vite, sans poudre ni paniers, ni camérières, obligées à toutes sortes d'expédients, apprenant à se servir elles-mêmes, et gardant la frivolité des cours de France, le sourire si piquant des mouches disparues.
Chaque soir, une foule de bazochiens éblouis encombrait l'atelier Simaise. Avec un piano de louage, tout ce monde polkait, valsait, scottischait--on scottische encore en Normandie... «Je finirai bien par en marier une,» se disait le père Simaise; et le fait est que, la première partie, toutes les autres auraient suivi. Malheureusement la première ne partit pas, mais il s'en fallut de bien peu. Parmi les nombreux valseurs de ces demoiselles, dans ce corps de ballet d'avoués, de substituts, de notaires, le plus enragé pour la danse était un avoué veuf, très-assidu près de la fille aînée. Dans la maison on l'appelait «le premier avoué dansant», en souvenir des ballets de Molière; et certes, à voir le train dont le gaillard tourbillonnait, le papa Simaise fondait sur lui les plus grandes espérances. Mais les gens d'affaires, ça ne danse pas comme tout le monde. Celui-là, tout en valsant, faisait ses petites réflexions: «Cette famille Simaise est charmante... Tra la la... La la la... mais ils ont beau me presser... la la la... la la lère... je ne conclurai rien avant que les portes de Paris soient rouvertes... Tra la la... et que j'aie pu prendre mes renseignements... la la la...» Ainsi pensait le premier avoué dansant; et, en effet, sitôt Paris débloqué, il se renseigna sur la famille, et le mariage fut manqué.
Depuis, les pauvres petites en ont manqué bien d'autres. Mais cela n'a troublé en rien la gaieté de ce singulier ménage. Au contraire, plus ils vont, plus ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travestis.
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VIII
FRAGMENT D'UNE LETTRE DE FEMME TROUVÉE RUE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS