Chapter 9
Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre; elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple, il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux éconduit.
Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire bonne mine, le saluait avec une vénération humble.
Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus facilement évités. Quand Gilberte lui disait:
--J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.
Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.
Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard. Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers succès.
Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux, accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant les câlineries des gamines. Et il allait, il allait...
Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en disant:
--Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge... Roland, si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis vous me reconduirez un bout de chemin.
Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda. Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et disparut.
Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète.
--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient.
Puis, après une pause:
--Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi! Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types embêtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là, changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans, quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!... Toutes les beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la tête, cette enfant-là me les a données... et sans compter, royalement. Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule, elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés éparses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arrivé à saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre... Elle n'est pas un modèle, elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre, une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme, elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure, créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit, elle est l'âme, mon cher, elle fait penser... Admirable créature et sublime tragédienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans mon oeuvre aura été inspiré par elle... Vous avez vu mon _Ophélie_?... Eh bien, vous verrez mon _Hérodiade_... une Hérodiade blonde, c'est de l'aplomb, ça, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!... Voulez-vous me donner un peu de feu?...
Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:
--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_. C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas... Ne défendez pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent, de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le lecteur et le fait votre ami dès les premières pages... Mais croyez-vous qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une théorie; beaucoup pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste... Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr, vous êtes un égoïste.
--Je ne comprends pas, fit Roland.
--Attendez... En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même... Tenez, prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent, l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous, vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement; c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu produire pour parer votre idole... Et encore? Vous êtes amoureux, mon pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée, dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité!
Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire. Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le bras du jeune homme:
--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous, il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adressé à Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer ou Bertha.... Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines de vos images, que vous avez oublié... qui? L'idole elle-même... qui est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant...! Tenez, le grand sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me donner un peu de feu?
Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit.
--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière hongroise dont vous me direz des nouvelles....
Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant une grande brasserie toute flamboyante:
--Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement.
--Mais non! mais non!
--Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir pour cela.... Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis.... Si vous étiez peintre, vous me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme véritablement et parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la petite; c'était une figurante du Théâtre Historique--vous n'avez pas connu ça, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la _Source_ d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné.... Le malheur de ces reines-là, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir...! La déesse est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se déforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites donc la _Source_ d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô...! C'a été l'histoire de la figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le temps de rentrer, je me sauve!
Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les épaules:
--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera une perte irréparable pour l'art.... Aimez cette enfant-là en artiste, en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la chante, on la célèbre.... Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça, c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...? Là. Je vais être trempé; bonsoir...!--Au revoir, maître!
Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld, s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda.
Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste. La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et de flaques éclaboussées.
Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna le coin de la rue Frochot, et disparut.
La petite laissa retomber son rideau.
Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie.
Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent, par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait, lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge.
Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord, ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant, elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande, courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.
Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M. André, un employé du _Bon Marché_, qui amènerait un de ses amis. La petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se promit d'être prudente.
Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de fer.
Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal, interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant une poseuse--une mijaurée, disait Édouard--restait dans un coin obscur du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide. Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées. La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes, et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien, l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!
Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!
--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera seulement pour le dernier train...
Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme. Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit place à côté d'elle--et la voiture partit.
D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée, remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!... Par bonheur encore Édouard s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M. André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?...
Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie.
Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:
--Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête... sois convenable... A-t-on jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors?
Elle luttait de toutes ses forces.
--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?... Laissez-moi, ou je crie!
--Crie, va!
Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers, emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter sur son front... Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule. Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle résistance.