Les fantômes, étude cruelle

Chapter 8

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Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui. Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait point encore enregistré de chute aussi profonde.

Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, par contenance, commanda à dîner.

Dès le premier service, il congédia le garçon.

--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.

Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut rien prendre au tragique.

--Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où nous en sommes... J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment, les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries. Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais à tout bien considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?... Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera, mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?... Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart, de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant qu'on a blagué Napoléon Ier!

Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.

--J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe, je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve. Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'_Écho de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront gratuites... On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou trois mois personne ne pensera plus à l'incident... On oublie si vite à Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes collègues... Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche. Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet aspect... Du reste, j'ai l'_Écho de Lathuile_ et je compte bien m'en servir.

Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse. Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au doigt?... Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se montrait sans peur, étant sans reproche.

Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance, la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose pâle, mais en rose.

Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.

On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille.

Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à entendre sans rien voir.

Maintenant, les voisins--des jeunes gens à juger par le son des voix--causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes, baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom; il s'entêta et voici ce qu'il entendit:

................................

«--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien le premier...

«--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre.

«--Soit.

«--Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont nous parlions tout à l'heure...

«--La petite madame Prégamain?

«--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et bien... Tu me suis?...

«--Oui, va toujours.

«--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que je m'empresserais de prendre la fuite.

«--Pauvre petite femme!...

«--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un homme comme ce Prégamain!

«--Le fait est...

«--J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies choses, me traînant à ses genoux!

«--Tu vas loin.

«--Ma démonstration sera plus complète... Dis-moi, pourrais-tu jamais, en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!... Prononce donc ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un impair. On ne parle pas de ces choses-là...

«--D'accord.

«--Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?...

«--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.

«--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain... Je m'imagine qu'elle doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là... Là, franchement, une maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M. Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital?

«--Oh! impossible!...

«--Absolument impossible!

«--Ce serait une horreur!

«--Une horreur horrible!

........................... ...........................

En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit dans la direction de la Madeleine.

Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés, il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes, devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée.

Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant, les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée.

De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son hôtel.

La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement.

--Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misérable!!!

Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant devenir folle.

Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour.

Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette; puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit.

Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie sanglante au front.

La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi conçue:

«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents familles et remué toute une contrée.

«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde.

«J'en ai assez.

«G. P.»

On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son terrible échec parlementaire.

Comme le public s'abuse, hein!

LA PETITE

_A Hector Tessard en témoignage de ma haute estime et de ma reconnaissante affection._

--Tiens, elle est en retard...

Et Roland, soucieux, demanda un journal.

--Tu ne dînes pas? interrogea un camarade.

--Si bien... tout à l'heure.

Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher, Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de superbes cheveux noirs.

--Faut-il mettre le couvert de monsieur?

--Oui, fit Roland.

Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux camarades; on s'interrogeait:--Ça marche-t-il, ton grand machin?--Euh, euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez Bague... c'est très fort, tu sais... non, non, sérieusement, mes compliments, mon vieux.--Et Legendre?

--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents francs?--Allons bon! on va décorer Dutil... ça, c'est raide!--Vous direz tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel...

--Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry de l'Opéra!--As-tu regardé les aquarelles de Détaille?... c'est d'un mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens, Jourdeuil!... et ça va bien?--Non, garçon, pas de gomme...

Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure. Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change, change... Donc, à cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte était libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientôt sept heures et demie!...

Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit retard.

--Faut-il servir monsieur?

--Tout à l'heure.

Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa _Vérité_ pour le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du quartier Pigalle.

Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athènes_, les camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air. Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.

Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque chose avec beaucoup d'eau.

Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles; c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine; Louisa, séparée de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon cher!--et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle vendait à des amateurs naïfs.

Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée, se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine, une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de jeunesse.

Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes, sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame».

Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu.

--Mais entrez donc!...

Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour saluer.

--Monsieur Hermann!

C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la plus belle fille de Paris.

Ce fut à qui lui offrirait une place.

--Voilà! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!... Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé... Hein! à mon âge!...

--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai préféré vous l'amener...

Et, s'adressant à Roland, elle ajouta:

--Tu penses!...

Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour, toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux, les jeunes, les gamines.

--Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour, Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi, avec tes aquarelles des Folies-Bergère... Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!... Toi, David, je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey? Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure! je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu! que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi!

Il alla serrer la main à Roland.

--Je vais vous dire... nous sommes allé prendre quelque chose à la taverne anglaise--vous savez, derrière la Sorbonne... Je voulais la garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, où va-t-on me mettre?... D'abord, je veux être à côté de la petite.

Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur repas, tous trois commencèrent à dîner--un pauvre dîner de cinquante sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal anglais.

Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et disait à Gilberte:

--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, ça me redonne faim!

Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en voulait--à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui, pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs.

Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil artiste qui avait découvert--inventé, comme il disait--Gilberte, et qui l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste. Dans les premiers temps--après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier de couture--il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger, de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il se montrait affligé, colère--comme un amant--lorsqu'il apprenait que, cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez d'autres.

--Elle me fait des infidélités, disait-il alors.