Chapter 7
--J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au faîte des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier à mon étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?... Aujourd'hui, je suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit... Ministre! je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: «Je veux!...» Les ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de diamants!... Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des traités... Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera connu, répété, admiré, craint... Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur... Par certain côté, la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai purgé des mondes!
III
Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.
Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait comme un gant.
Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.
Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.
Il déposa, chez les principaux personnages politiques et particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient ainsi libellées:
+-----------------------------------------------+ | | | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE | | | | DÉPUTÉ | | | | Membre du Conseil général des Basses-Alpes | | | +-----------------------------------------------+
C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.
Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'_Écho de Lathuile_. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.
Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque présentation, la même phrase lui était invariablement adressée: --Monsieur Prégamain... Ah! oui, je sais... nom très connu; parfaitement, parfaitement.
Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux, prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom.
--C'est M. Prégamain, disait-on.
--Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain?
--Le député.
--Ah!... Connais pas.
--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain...
--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a bien une tête à ça!...
Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait la tête.
--Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies. Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt j'imposerai silence à cette meute impuissante...
Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse. Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise. Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête manquée.
Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres, face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.
Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron et la France attendaient.
Par quoi commencer?
Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.
Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre, d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient d'elles-mêmes.
En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:
«La Chambre, «Confiante dans les déclarations du gouvernement, «Passe à l'ordre du jour.»
Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres auteurs de la motion!
Quel début!
Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère. L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville, Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon.
Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle, gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi:
«Triple rang d'hommes du peuple........., M. Alexis,»
Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et, s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.
Il cria:
«La clôture!--A la question!--Continuez! continuez!--Très bien!» et, en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.»
A la droite, il criait:
--Retournez à Coblentz!
Aux passionnés de la gauche:
--Et le 4 Septembre?
Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in extenso_ ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel:
«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!»
Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora, achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire:
--J'en étais!
Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues, il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota docilement avec la majorité de son bureau.
Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était un moyen, non un but.
--Patience! répétait-il. Attendons!...
A qui lui eût dit, quatre ans auparavant:
--Voulez-vous devenir député?... Vous le serez avant trois années!...
Il eût répondu:
--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?... De quel droit?... Par quel moyen?...
Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien n'était perdu.
Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?
--Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore venue?... La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme des châteaux de cartes... Quelque chose de définitif est peut-être en incubation... Attendons.
Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait parler; la réélection se trouvait en jeu.
--Diable! pensa le député, ne paressons pas!
Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante. L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se faire inscrire par le président pour prendre la parole.
Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile monterait à la tribune.
--Ah bah!
--C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.
--Et quand cela?
--Dès demain.
--Il faudra que j'aille écouter ça!...
Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu, le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en grand nombre, comme pour un débat à sensation.
Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement, le pouls était calme. Aucune inquiétude.
Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal.
Le moment était proche.
Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le morne silence des assistants, le président prononça ces mots:
--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile.
Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le dernier degré de la tribune.
A ce moment--ô séance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents éclats de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement gagné tous les bancs comme une traînée de poudre.
Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée; d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour dire:
--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme ça!
A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail. Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut les entendre sur la place de la Madeleine.
Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:
--Qu'est-ce qui leur prend?
Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres, s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne, la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle, hagard, balbutiant:
--Monsieur le président... monsieur le président...
--Plaît-il?
--Répétez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu.
--Mais si! mais si!
Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette.
On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général se réveille. Rien de plus contagieux.
Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par malice, le président redit la fameuse phrase:--«L'ordre du jour, etc.»
Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et criaient à Gédéon:
--Descendez! descendez!
Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit dans les tribunes:
--Enlevez-le!
Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre. Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.
La séance était levée.
Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié sur la tribune.
Le malheureux avait enfin compris!
Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable.
Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.
Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait consenti à réintégrer le domicile conjugal.
Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire?
Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang! Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale.
Enfin...
Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance! Il triompherait. Il dirait aux électeurs:
--Ne vous l'avais-je pas prédit?...