Les fantômes, étude cruelle

Chapter 2

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Intérieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractère. Qu'on vienne après cela me parler de la voix du sang, des entrailles de père, de tout ce qu'inventèrent les poètes pour diviniser la plus humble, la plus animale des fonctions humaines! Pitié, grande pitié que tout cela! L'enfant était de moi, je n'en doutais pas; et cependant à ma certitude ne se mêlait aucune émotion. Peut-être était-ce parce qu'il ne m'était point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse à l'enfant de Félicien eût été d'un manque de tact déplorable, d'un défaut de goût scandaleux. Or, l'émotion ne vaut rien par elle-même, mais seulement en raison de son expression. En outre, comme j'ai eu déjà occasion de le dire, je ne suis guère impressionnable. J'estime que l'égoïsme est de droit naturel et social. La sensibilité est une monnaie qui n'a pas cours dans le monde; la dépenser, c'est se ruiner sans enrichir personne.

Je m'habituais à penser que rien ne viendrait troubler cette existence honteuse mais confortable. Nous étions en droit, Henriette et moi, de compter sur une longue sécurité et, au cas où nous viendrions à nous dégoûter l'un de l'autre, sur l'impunité éternelle.

Pouvions-nous prévoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien, déciderait notre perte?

Si les choses ont mal tourné, ce n'est pas ma faute. Tout au plus aurais-je à me reprocher de m'être abstenu une fois dans ma vie entière de lire les journaux du soir. Mais les émotions de la journée rendent cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent.

On va pouvoir en juger.

III

Ce matin-là, le _Journal officiel_ publia un décret présidentiel aux termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels. Commandeur du 15 août 1868.

Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil. Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de froideur à l'égard du nouveau régime.

Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune secrétaire de Félicien.

Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer. Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Elysée pour y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir; mais j'insistai tant qu'il se décida.

Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette.

Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos désagréments.

Or, le matin même, une des petites filles de S. M. la reine Victoria venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés. L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde, les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe, s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette.

A l'Elysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de rentrer.

A ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de solitude? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop tard; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon. La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine stupeur.

Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir, cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller.

Ridicule, ridicule situation!

Je l'avoue, j'eus peur.

Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette position ne s'éterniserait pas.

De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme redoutable; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son bougeoir à la main.

Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main.

L'autre sanglotait toujours.

Ridicule, ridicule situation!

Périlleuse aussi.

Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois, se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une bataille de cochers ou d'escarpes.

Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là, j'attendis un instant, la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre? Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence. J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière moi, et je me trouvai sur l'escalier.

Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres!

C'était la soirée aux embêtements.

Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais enchanté--enchanté--d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle situation allait-elle se trouver? Quels périls lui faudrait-il affronter? Quelles difficultés devrait-elle vaincre?

Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement, le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait arrivé! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant, annonçaient, avec le décès de la princesse anglaise, l'ajournement du bal donné en son palais par le Maréchal-Président.

Fatale omission! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus rangé, le plus routinier de la terre!

Que devenait Henriette? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot.

C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté, aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison. Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain; l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu.

Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point.

Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête?

Quelle leçon pour l'avenir!

C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque.

Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là! Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée, un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée--parole d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette? Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre comme unique et véritable.

Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fâcheux à tous égards--allait bouleverser complètement mon existence.

Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé?

Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il me vint une idée plus sombre.

Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver, chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues, les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée d'une ligne de chemin de fer!...

J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles, les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance! si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes et me voir une femme sur les bras!

Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais point qui rende mieux la chose.

A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain, les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin, pour échapper--même à l'aide d'un moyen douteux--à la visite émouvante qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste--soit dit sans vanité--je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré, il fallait le boire. Tant pis pour moi.

Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du matin quand je me sentis gagner par le sommeil.

Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude. Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir.

Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité d'agir ainsi--mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie tout entière?

Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes.

Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé, après quelques semaines écoulées--le délai d'un deuil de cour--un centre de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres.

Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on se gardait des coups de tête. Bien décidément--le duel avec Félicien ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison, selon la sagesse.

Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais, moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi que l'événement rendait ridicule.

Enfin, il fallait voir.

Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint--le groom d'Henriette--avec une lettre.

J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes.

Félicien n'était plus.

Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ, le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang aux lèvres et sur la barbe.

Un coup de foudre.

Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez elle au plus tôt.

Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails.

C'était en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait être une heure, en effet--que les domestiques avaient été réveillés par les cris de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur! Un si bon maître!

Le groom partit.

J'étais accablé de stupeur.

Pauvre Félicien! Un ami, un vrai! Nous nous étions si mal quittés... Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui serrer la main une dernière fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas d'être au monde que j'aie autant pleuré.

Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais jamais autant pleuré que ce jour-là.

IV

Trois jours après--l'enterrement était décidé pour midi--je me levai de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt lignes au plus.

Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de rigueur, c'est-à-dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal: une bonne moyenne d'oraison funèbre.

Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du poêle; les cinq autres étaient tenus par:

Un membre de l'Académie française;

Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres;

Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts;

Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire;

Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses plus brillants lauréats.

Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de velours violet les décorations du mort:

La famille;

Un aide de camp du Maréchal-Président;

Le bureau de l'Académie française;

Les délégations de l'Institut;

La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès;

Les membres de la Société des auteurs dramatiques;

Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était montré le zélé protecteur;

Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège d'admirateurs, de disciples et de fidèles.

Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement prolongé des tambours étouffé sous les draperies funéraires.

Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'âme de la foule semblait prier.

Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux!

A la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges tenait les orgues.

Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau. Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même du tombeau, et je prononçai:

«L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le...»

Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces coeurs empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir: moi en chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main. Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots vagues dans la foule:

--Pauvre homme... L'émotion, sans doute... Songez donc, c'était son meilleur ami... Quelle perte!...

Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place:

«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur cette tombe encore entr'ouverte...»

Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je m'acquittai de ce soin à merveille.

Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille.

Visite inévitable.