Chapter 15
J'ai découvert enfin l'amante que nul soupçon n'effleure, la femme docile, souple à ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je le désire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune, ou rousse, ou toute parfumée de poudre; sans qu'il me soit besoin de prononcer une parole, elle s'habille à ma guise, tantôt en mignonne Parisienne dont le satin collant révèle la pureté noble des formes, tantôt en princesse, tantôt en belle comédienne. Elle consent à prendre, au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperçue seulement de loin, et que je désire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon rêve s'envole là-bas, là-bas, aux pays bleus des forêts vierges égayées parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilité des jeunes singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se transforme au gré de mon envie, devient l'énervante créole d'Haïti, la Chinoise, couleur de cuivre, grisée de langueurs et d'opium, la chaste et impudique aimée, la Mauresque voilée dont on aperçoit seulement, entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs.
Bref, elle est ma maîtresse--ou mon esclave.
--Allo! Allo!
--Allo!
Et soumise! Au premier appui, elle se hâte. Si la causerie ne m'amuse pas, si je broie du noir ou si j'ai mal à la tête, je l'abandonne, je la quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fâche pas, n'a pas une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple signal de sonnettes perlées, conformément au règlement. Quelquefois, elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu désintéressement. Un ami me demande, et elle s'offre comme intermédiaire.
Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journée, elle se repose. Son service au bureau central des téléphones est ainsi réglé. M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de célibataire où je remonte seulement à regret--la nature a horreur du vide--je cours à la plaque et les vibrations commencent. Grâce à elle, chaque soir une voix de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma journée par un peu de charme et de grâce. Son «bonsoir, mon ami!» m'a fait souvent oublier les misères, les écoeurements de l'existence quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lèvres fines. Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le cerveau abruti par le travail ou le coeur noyé de spleen.
--Allo! Allo!
--Allo!
--C'est toi?
--Oui! Bonjour! bonjour!
Je me rappelle délicieusement le jour des aveux.
Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achevé, elle avait oublié de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent l'attendrissement; au lieu de lui répéter les bêtises de chaque jour, je devins grave, sérieusement grave, avec une conviction que je ne sus m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille.
Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon isolement, du néant stupide de ma vie de garçon. Elle se révéla bonne comme du bon pain, me donna des conseils de soeur aînée, poussa la complaisance jusqu'à me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa, plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai carrément de combiner nos deux solitudes en un tête-à-tête. Quel impair!
--Pour qui me prenez-vous, monsieur?
--Pour moi!
Elle interrompit le courant, net, et quand, résolu à lui faire accepter mes excuses, je lui criai: «Allo! Allo!»--elle s'était fait remplacer par un vieux monsieur qui me répondit:--«Allo! Allo!»--d'une voix brisée par quarante années d'absinthe suisse.
Dans la journée, je pus lui demander pardon. Elle eut pitié. Je jurai de ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse m'étourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la durée d'un éclair. La plaque vibrante, étonnée, répéta le bruit d'un baiser qui courut en frémissant sur les fils et alla s'échouer aux oreilles de ma conquête;--et à ce baiser, sonore, emporté, vainqueur, un autre baiser répondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication fut interrompue,--hélas!
--Allo! Allo!
--Allo!
Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque la remplaçait, à qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma maîtresse avait-elle été flanquée à la porte? L'avait-on exilée du bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore encore--son nom.
Une nuit, la sonnerie me réveilla. Évohé! c'était son timbre!
--Allo! Allo!
--Allo!
Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite qui l'avait clouée au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat! Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa convalescence me fournit mille prétextes à communications. Vingt fois par jour, je m'informai de son état. Ça allait mieux? Bon. A tout à l'heure!
Et cette idylle électrique dure depuis deux ans bientôt. Contrairement à l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le fil!...
Nous nous aimons comme ça, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; ça ne nous séparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux résolus à l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je l'ignorerai.
Et moi, je puis devenir chauve, obèse, manchot, voûté, goutteux--impunément,--sans cesser d'être aimé.
--Allo! Allo!
--Allo!
LA LANGOUSTE
Elle était blonde comme une moisson d'août, et, par une duplicité de coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de tabac de Messine d'où s'élevaient, dans un petit nuage doré, des parfums d'une tendresse indéfinissable, quelque chose comme de subtiles essences de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait sous les plis mollement drapés d'un corsage rubis, contenu par un fin croissant de diamants. Son délicat visage, rêvé certes par Latour et deviné par Watteau, tirait sa lumière de deux grands yeux ravis et pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des clartés d'étoiles; et d'une toute petite bouche, semblable à un oeillet de pourpre, qui découvrait, aux instants folâtres, trente-deux perles d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine idéale que hante la nostalgie des poètes, on n'eût pas découvert, même chez les paresseuses princesses de Taü-Taï, des pieds plus invraisemblables que les siens.
Elle avait nom Cécile.
Hélas, au berceau des filleules les mieux fêtées, une méchante fée surgit parfois, plus méchante que la gale, et mêle aux promesses des bonnes marraines un présent chargé de mystifications sournoises. Le jour de printemps où l'on baptisa Cécile, tandis que des archanges lui décernaient toutes les séductions, un démon marin entra sans qu'on l'eût attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles:
--Tu aimeras passionnément la langouste à la sauce mahonnaise, et cet amour aveugle te perdra!
Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la préparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez au fond d'un bol--certains amateurs l'écrasent à tort dans une assiette à potage;--vous saisissez délicatement la fiole de cristal où l'huile assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement, goutte à goutte. En versant, vous remuez régulièrement avec une petite cuiller--les hérétiques de l'assiette creuse vont jusqu'à se servir d'une fourchette--et vous battez énergiquement, sans trêve, sans faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidité continue d'un volant de machine à vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison miroitante prend aussitôt un aspect marécageux parfaitement répugnant. Tout est raté. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez, etc., etc.
L'auteur de la _Cuisinière bourgeoise_ a oublié de mentionner les conditions essentielles à l'élaboration d'une bonne mahonnaise. Une atmosphère glaciale est de rigueur. Il importe, pour réussir, de se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le cratère du mont Vésuve, dans un couloir des Folies-Bergère, ou à côté du député Langlois, constituerait une entreprise ultra-téméraire.
En outre, il est bon d'être deux,--pas trois, deux. Quand on est trois, il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille. L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se brouille ainsi avec son plus vieux camarade.
Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt.
Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut:
Un jaune d'oeuf, Un bol, Une petite cuiller, De l'huile, Un collaborateur sympathique, Et du sang-froid.
Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile, il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la subsistance d'une garnison.
Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à-tête, Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa modiste ou par son petit chien.
Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué.
Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?... Et sans lui permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien frais--et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la mahonnaise en potage.
Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à double tubulure, et versa.
Mais, à quoi tiennent les destinées!
En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers.
Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme.
La petite cuiller tournait toujours.
Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le mélange.
Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire, fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante.
La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis, furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux, comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de vermeil, la grosse langouste qui les écoutait--en rougissant.
FIANÇAILLES
Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles sont vides.
Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine; leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espère plus. Et pour distraire un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres, où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée; son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une tragédie.
Elle adore sa mère,--maman,--avec l'ambition de mourir la première. Deux amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des impressions, des espérances des autres;--dans une attente soumise.
Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: «Je suis navrée...»
Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses lui pèse. Il a défendu la liberté et on l'a mis en prison; il a fait la guerre et il a vu que c'était la boucherie; il a cherché des héros et n'a trouvé que des hommes. Las du terrestre, un peu écoeuré, un peu endolori, il s'est réfugié dans l'immatériel. Il aime des idées, pas beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour cela, on dit de lui: «C'est un rêveur!» Les malheureux rivés à plat ventre se défient naturellement des individus bizarres qui donnent des rendez-vous dans la voie lactée et entretiennent des relations suivies avec les étoiles. Fréquenter des astres, cela est suspect. Ce qui complète Pierre, c'est qu'il est un tantinet démagogue,--infamie qu'il partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'émeut guère. Il croit encore à toute la République, mais plus à tous les républicains. Pour se consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une strophe.
Il a voyagé, et la terre lui a paru petite. Quoi! Déjà le bout du monde! Mais oui. Il a vu les forêts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes, roses, les grands fleuves, les îles de verdure jetées sur l'Océan comme des bouquets effeuillés, les sommets infranchis,--et il est revenu triste, ne retrouvant personne au logis.
Pierre aussi porte un masque de frivolité factice qu'il promène dans le souci renouvelé des jours. Il a la fausseté résignée d'Irène et le même plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une espérance évanouie. Les femmes qu'il a rencontrées étaient de celles qui s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survécu à sa propre présence; elles ont passé avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement, mais d'un pas si léger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il a regretté ces envolées furtives, jaloux de retenir une de ces créatures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restât. C'est si profondément navrant, vivre seul, qu'on en arrive à comprendre les vieilles filles entourées de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple. La lie de l'abandon, c'est d'être entouré seulement de choses.
Quand on n'est aimé de personne, on aime tout le monde, d'une affection banale qui se résume en sympathie aveugle. On adopte quelques préférés choisis et rares et l'on répand sur les autres la petite monnaie de son coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Dès lors, on est bientôt classé. Les passants haussent les épaules et votre poignée de main devient sans valeur. On vit en dédaigné parmi des indifférents, et l'on demande de petites revanches à l'ironie.
Pierre vit ainsi, isolé, se demandant chaque jour si cela ne finira pas bientôt, savourant les joies, les émotions, les espérances des autres,--en attendant.
Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--«A quoi bon?»
Et, la trentième année venue, ces deux êtres pareillement frappés pour des causes différentes se sont rencontrés au hasard de la grande route, à l'heure où ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un vainqueur inévitable dont on espère des conditions meilleures...
Est-ce qu'après les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de convenances, le mariage de résignation, d'assurance mutuelle contre les abandons futurs, ne serait pas destiné à réparer--autant qu'il se peut--l'abîme creusé par les désillusions d'antan?
Est-ce qu'Irène et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires, l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux armés, contre l'ennui et le fardeau de la vie à deux, que les petites pensionnaires et les jeunes sous-préfets mariés dans la bousculade des unions bâclées?
Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se créer une bonne existence bien égoïste, bien étroite? Le temps aurait préparé les fiançailles, la pitié annoncerait les tendresses; et l'on se marierait pour se consoler réciproquement,--ou même pour pleurer ensemble.
Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est déjà plus vivre seul!
BILLETS FANÉS
C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans des témoignages,--et, lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le coeur à vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau. L'impression se pose et s'enfuit, semblable à un oiseau qui s'arrête. Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte, et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent,--comme une bête.
Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accès de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage--la friperie de la bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans méritent un regret...
«Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas bien.
«A bientôt, monsieur!
«PAULETTE.»
Ma cousine Paule!... C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi vingt. Petits, nous avions joué à «petit mari et petite femme»--avec conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisé des poupées ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes premières stances. Par les soirées d'hiver, j'allais m'asseoir à côté d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre, elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des Victoires... C'était gentil.
Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes messieurs forts en thèmes. Et il y a de tout cela quinze ans.
Hélas! oui, Paulette; déjà quinze ans!
«Jeu vé ce soar à la telier. Viens me cherché a diz eures.
«LISON.»
Une drôle de petite fille, tout de même! Point méchante, point savante, nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pêche pendant laquelle elle rendait sournoisement à l'Oise les goujons que j'avais tirés de la rivière. Cela, par bonté d'âme. C'était une petite modiste rencontrée un matin dans les quinconces de la Pépinière où elle émiettait des brioches pour les ramiers. Entourée d'un vol de pigeons blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immédiatement offert mon coeur, sur le rythme léger, en vers de huit pieds. Elle avait répondu «oui», pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimité avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour éviter un chagrin à mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que moi. Ainsi elle a passé dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene faciendo_.
Une drôle de petite fille, tout de même!
«N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu l'apporteras dans du coton.
«Mille grimaces.
«SUZANNE.»