Les fantômes, étude cruelle

Chapter 14

Chapter 143,817 wordsPublic domain

D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite. On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là, monsieur traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait encore en parler de ceux-là! Quelque chose de distingué!

Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette heure? Ça l'embêtait, à la fin!

Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage toucha au drame.

Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la face empourprée de colère, la main levée.

Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne. Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole:

--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là. Aujourd'hui, tu as encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout de suite, séparons-nous.

--Séparons-nous, nous finirions toujours par là. Vois-tu, Jeanne, je ne suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable. Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras.

Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés.

Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste. Ils songeaient.

Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher du mur le portrait du petit mort.

--Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le plaisir de le remettre à sa place.

--Ça! tu veux me prendre ça, toi!

Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis, brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes; elle se fit humble, suppliante.

--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère, moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais, c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti! Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait. Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image. Vois-le; on dirait qu'il me voit...

Jacques pleurait.

Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche.

--Si je ne te le donne pas, que feras-tu?

--Je ne pars pas.

--Eh bien, je le garde!

Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement, comme autrefois; et il murmura dans un baiser:

--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux....

Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire.

Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus de la cheminée.

VISION

Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort.

Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des vrais gentlemen.

J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit.

Voici la chose.

Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,--j'étais un peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences régulières--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience nerveuse.... J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup.

Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?... Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un vague accent britannique, ces simples paroles:

--Peut-on entrer?

Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon visiteur, dans un geste hospitalier.

Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir, tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... «Je suis importun, sans doute.... Désolé de vous déranger à cette heure.... Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus...» On eût dit un électeur sollicitant une apostille de son député.

Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien. C'est-à-dire que dans son costume,--qui n'était pas un costume, mais seulement une transparente vapeur--je démêlais un dessin moderne, des coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement, était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de l'ombre d'un garçon bien élevé.

Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et:

--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?

J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus répondre:

--Pas du tout, cher monsieur.

Il haussa les épaules.

--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus, je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?

Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.

Il poursuivit.

--Ah! tu hésites! tu es pris, hein?... Eh bien! écoute. Oui, je suis le pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles, m'empêchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir, tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont, souviens-toi du Morne Rouge!

Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai:

--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes d'un quiproquo.... Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter les malheurs.... Je ne vous connais pas.

Le fantôme s'était dressé pour prendre congé.

--Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu; désormais, je m'attache à tous tes pas.

C'était à mon tour de hausser les épaules.

--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression étrangère aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pensée,--nous ne coupons plus dans ces godants-là. Si, malgré mes avis, vous teniez à revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel.

--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge!

J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves congratulations.

Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard Poë.

Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et, sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser percer mon trouble.

Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore.

--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs.

Le fantôme me tourna le dos en ricanant.

J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition, je lui tendais la main.

--C'est toi, mon vieux?... Et ça va bien?

Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles, et me nommant Louis Vermont toute la journée.

--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner!

Je lui disais:

--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra?

Ou bien:

--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la sortie.... Nous causerons du Morne Rouge.

Rien ne le décourageait.

Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée lyrique en Égypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille.

C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où Jules Claretie a trouvé son décor du _Prince Zilah_. Comme j'étais à ma première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour, les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin.

Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres, nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences. L'imagination aidant, c'était gentil.

Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien. Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de l'interpeller.

Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son animal de Morne Rouge, aux serpents de là-bas, à la désespérante Millia.

Et il se passa une chose atroce.

Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres. Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié.

Je la reportais, inanimée, au pavillon--toujours poursuivi par les ricanements de l'odieux Perkins.

--Louis Vermont, souviens-toi!...

A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer.

--Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une explication est devenue nécessaire!... Cette vie-là ne peut pas durer!

Le misérable spectre riait toujours.

--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous êtes contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours.

L'ombre répondit:

--Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!... Louis Vermont, souviens-toi!

Je ne le laissai pas achever.

--Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas Louis Vermont....

--Comme si je ne te reconnaissais pas!

--Mais quand je vous assure!...

Nouveau haussement d'épaules.

--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire. Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit signe noir....

J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt de toute marque particulière.

Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec l'accent d'un revenant profondément humilié:

--Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer... jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien.... Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que vous avez dû penser de moi?

Et il continua, de plus en plus vexé:

--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et que je lui explique la chose?...

--Non pas! non pas!

Présenter Perkins à Blanche! Un comble!

--Mais c'est que je tiens à réparer....

Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours.

Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche.

Bah!...

LE DOMPTEUR

Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux, attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson.

Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent, s'élèvent sous l'action des crémaillères--et, dans l'éblouissement des lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six: trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe, énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de blocs géants.

On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il ose seul rugir, en rôdant.

Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un César doit regarder les bâtards de ses frères.

Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole.

Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public, les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voilà bien de quoi pimenter des voluptés de grande dame....

Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de résine, et qui tiennent au plancher de la cage.

Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!... Saute, Néron!... Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est vraiment superbe, maintenant.

Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle, soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir.

Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne, intéressante toujours mais sans surprises.

Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte énorme, armée de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé. Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à en finir.

Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête.... C'est fait! Le rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo!

La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de juive qui le regarde avec des yeux Luisants.

Quelle scène!

La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi? Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En voilà des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fâche. Elle a vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout!

Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au visage, brutalement!

Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure: c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule, effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau, enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas. Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe.

--Ah! le lâche! s'écrie la Russe.

Et elle a raison.

LE TÉLÉPHONE

--Allo! Allo!

--Allo!

Et je lui fais ma cour.