Les fantômes, étude cruelle

Chapter 13

Chapter 133,716 wordsPublic domain

Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de la sculpture, de la littérature et de la confiture.

--Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt?

--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.

Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile, des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de s'adonner entièrement à leur oeuvre.

L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement par des proclamations du genre de celle-ci:

--Bon, l'Océan, très bon! Brise marine... horizon bleu... vague mugissante... infini grandiose... homard frais... bercé par la rumeur des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux délicieux.

La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme. C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme. La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur. Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son poète.

Celui-ci lui ayant dit un jour:

--Tabac caporal mauvais, lourd... habitué, latakié de Smyrne... Pas latakié ici... bien désagréable.

Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori.

Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air, d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme, quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection.

Ce soir-là, la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit avec ses yeux.

Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir.

Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le plus possible leur séjour en Bretagne.

La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents:

--Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait:

--Moi également... jamais aussi heureux... idéal a pris une forme... rêve de toute ma vie atteint... ciel bleu touché du doigt... Nous quitterons plus jamais... jamais.

Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé. Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa. Ernest avait dit:

--Kernouan pas lettré... nature primitive, abrupte, pas corrompue par la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un vrai public.

Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère, qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot «nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec mesure.

La grande tragédienne était transportée.

Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges:

--Vous croyez?... bonne pièce, alors?... Tant mieux!... Cent représentations... Prime... Vais écrire successeur Peragallo pour demander avance considérable.

Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les rôles et de commencer les répétitions.

Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir.

Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le dramaturge prit la parole.

--Bien réfléchi, ce matin... ce rôle-là, pas du tout votre affaire... en ferai un autre pour vous l'année prochaine.

--Vous dites?...

--Pas dans vos moyens, ce rôle-là... Trop, comment dirai-je?... Enfin, pas ça du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le rôle à Rébecca.

--A Rébecca?... mais c'est audieux!

--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca... Moi, influencé... Donnerai le rôle à Rébecca... Quel effet!... Verrez la première.

La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer dans un couvent--à la Grande-Chartreuse!--de se jeter à la mer. Puis elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest.

L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca le reçut comme le Messie.

Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid.

La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des environs connu pour se livrer illégalement à la médecine.

Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps, la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer, pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet hiver.

La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence.

LE MUSÉE DES SOUVERAINS

Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés.

Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes.

Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent, outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires, des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce patron?...

Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans boire ni manger.

Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu du Morbihan.

Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris. L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps, la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son argent!

Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement et d'une voix stridente.

Combien elle s'ennuya serait difficile à dire.

Les mots prononcés autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées.

Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or. Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel, où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et elle s'y adonna comme à une ressource unique.

Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures, continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les sébilles de cuivre.

Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété. Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il était par ses opérations financières.

Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands ouverts, la mine inquiète.

--Ah! par exemple!...

--Quoi donc? interrogea madame.

--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien?

--Non.

--Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur d'Autriche!

C'était vrai.

Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc.

Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux.

On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs.

Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister, puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a passé ses dernières années dans une prison cellulaire.

Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe ou du Nouveau-Monde.

Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit enfants, six garçons et deux filles.

Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine d'Angleterre.

Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande.

Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et présenter mes hommages à Bérengère.

Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient rangés autour de la table pour dîner.

Et l'on eût dit un petit Congrès.

LE PORTRAIT DE BÉBÉ

Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient.

Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs lèvres ignorantes.

Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile.

Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute sa foi dans cette tendresse.

Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux bons baisers sur les yeux.

Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel.

Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une idée qu'il avait comme ça.

De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant marcher le petit bonhomme.

Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi attentif, éveillé, il était tout à fait drôle.

Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes, et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins.

Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser. Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées, qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole.

De ce jour-là, le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne s'embrassait plus le soir.